IV

Ici, l'homme doit choisir entre les principes du mariage chrétien ou les

errements de l'amour païen. Point de moyen terme logique et durable.

Ou le mariage est l'échange de deux volontés, l'association de deux

âmes, le don mutuel de deux êtres libres consenti loyalement de part et

d'autre en vue de la création d'une famille, le rapprochement de deux

destinées, l'union de deux coeurs pour le bonheur et l'adversité, la

richesse et la misère, la santé et la maladie, la vie et la mort et,

comme disent les chrétiens, pour l'autre vie au-delà même de la

mort;--et alors, loin de violer la foi jurée et de reprendre leur

liberté, les époux ne doivent avoir qu'une préoccupation: s'engager avec

cette confiance en l'éternité de l'amour qui fait toute la grandeur du

mariage, remplir leurs promesses jusqu'au bout, fuir tout ce qui risque

de refroidir ou d'ébranler leur accord, rechercher tout ce qui peut

unifier et parfaire leur union, tant pour leur bonheur propre que pour

celui de leurs enfants.

Ou le mariage n'est qu'un pacte révocable, un lien sans perpétuité, un

bail résiliable, une convention à terme, que les époux peuvent rompre à

volonté pour une incompatibilité d'humeur, pour un simple discord

mental, pour ces contrariétés de goût et ces différences d'esprit qui ne

sont, selon le mot de Chateaubriand, que «le penchant de notre

inconstance et l'inquiétude de notre désir;»--et alors il ne faut plus

parler de famille, car on ne fonde rien de noble, rien de solide sur un

rapprochement éphémère, né des caprices désordonnés de la passion et

soumis à toutes les vicissitudes des appétits et de l'inévitable

satiété. Et à mesure que s'allégera le fardeau des obligations

conjugales, on verra se multiplier le nombre des mauvais ménages,

puisqu'il est d'expérience qu'un lien se forme à la légère qui se rompt

à volonté, et que plus on divorce aisément, plus on se marie

étourdiment. Dès qu'il sera entendu que le mariage n'est qu'un lien

provisoire, un engagement à temps, une vente à l'essai, on ne cessera

d'en poursuivre l'abrégement et la réduction. A l'exemple du service

militaire, nous aurons successivement le service matrimonial de cinq

ans, de trois ans, de deux ans, jusqu'au jour où il paraîtra plus simple

et plus logique de ne point s'engager du tout. Et notre société

s'acheminera de la sorte vers la reconnaissance légale du libertinage, à

la plus grande joie des hommes et pour le plus grand malheur des femmes.

Qu'on ne nous accuse point de pessimisme exagéré: les moeurs américaines

nous sont un argument et un avertissement,--et aussi les moeurs

parisiennes!

Finissons. Le divorce, qui est un premier pas dans la voie du féminisme

antimatrimonial, n'a satisfait personne. Les récriminations sont plus

vives aujourd'hui qu'auparavant. Avec sa porte ouverte sur l'avenir, le

mariage paraît encore trop sévère et trop gênant. C'est pourquoi l'on

travaille à lui enlever, un à un, tous ses caractères essentiels. Déjà

l'indissolubilité a disparu de nos lois; et sans la religion, elle

serait peut-être disparue de nos moeurs. Des écrivains ont tourné en

raillerie la fidélité. D'autres ont fait l'éloge de l'infécondité. Que

ces théoriciens aventureux réussissent à convaincre les tristes humains

que nous sommes, et le mariage aura vécu. Car il serait injurieux et

hypocrite de conserver cette noble appellation à l'union innommable qui

s'ensuivra. Il n'était qu'un moyen de spiritualiser la famille de chair,

qui est la cellule essentielle de l'humanité, c'était de la fonder sur

l'idée du devoir mutuellement stipulé et perpétuellement respecté par

les époux. Est-il possible que le monde abandonne cette formule de vie

et de supérieure dignité, pour une formule abjecte d'union

intermittente, qui entraînerait rapidement l'abaissement de la femme et

la ruine de la civilisation?

Il faut avoir perdu, semble-t-il, la notion du bien et du mal pour

proposer froidement de remplacer le devoir par le plaisir, et la

conscience par la concupiscence. L'abolition du mariage et

l'émancipation de l'amour n'en figurent pas moins au programme de nos

diverses écoles révolutionnaires; et de ce chef, la famille française

court les plus graves dangers. Tandis que la mauvaise littérature

empoisonne les milieux riches, tandis que le divorce dissout les mauvais

ménages en ébranlant les bons, la propagande anarchiste et socialiste en

faveur de l'union libre risque d'envahir peu à peu les couches profondes

du peuple et de contaminer le prolétariat tout entier. Cette forme du

féminisme est donc particulièrement redoutable; et je tiens à montrer

qu'elle ne tend à rien moins qu'à ruiner la famille ouvrière.

Et rien de plus logique, cette fois encore, que l'esprit de destruction

qui anime les partis révolutionnaires. Le seul groupement qui leur

importe, c'est le groupement «collectiviste», suivant les socialistes,

ou le groupement «communaliste», suivant les anarchistes. Les uns et les

autres tiennent la famille pour un largissement insuffisant de

l'individu. Le particularisme et l'autonomie du foyer leur semble un

obstacle à l'indivision et à la socialisation des biens. Et c'est

pourquoi l'union libre, qui dissout la communauté domestique, ferait

bien mieux leur affaire.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 109 / 201 题