Ici, l'homme doit choisir entre les principes du mariage chrétien ou les
errements de l'amour païen. Point de moyen terme logique et durable.
Ou le mariage est l'échange de deux volontés, l'association de deux
âmes, le don mutuel de deux êtres libres consenti loyalement de part et
d'autre en vue de la création d'une famille, le rapprochement de deux
destinées, l'union de deux coeurs pour le bonheur et l'adversité, la
richesse et la misère, la santé et la maladie, la vie et la mort et,
comme disent les chrétiens, pour l'autre vie au-delà même de la
mort;--et alors, loin de violer la foi jurée et de reprendre leur
liberté, les époux ne doivent avoir qu'une préoccupation: s'engager avec
cette confiance en l'éternité de l'amour qui fait toute la grandeur du
mariage, remplir leurs promesses jusqu'au bout, fuir tout ce qui risque
de refroidir ou d'ébranler leur accord, rechercher tout ce qui peut
unifier et parfaire leur union, tant pour leur bonheur propre que pour
celui de leurs enfants.
Ou le mariage n'est qu'un pacte révocable, un lien sans perpétuité, un
bail résiliable, une convention à terme, que les époux peuvent rompre à
volonté pour une incompatibilité d'humeur, pour un simple discord
mental, pour ces contrariétés de goût et ces différences d'esprit qui ne
sont, selon le mot de Chateaubriand, que «le penchant de notre
inconstance et l'inquiétude de notre désir;»--et alors il ne faut plus
parler de famille, car on ne fonde rien de noble, rien de solide sur un
rapprochement éphémère, né des caprices désordonnés de la passion et
soumis à toutes les vicissitudes des appétits et de l'inévitable
satiété. Et à mesure que s'allégera le fardeau des obligations
conjugales, on verra se multiplier le nombre des mauvais ménages,
puisqu'il est d'expérience qu'un lien se forme à la légère qui se rompt
à volonté, et que plus on divorce aisément, plus on se marie
étourdiment. Dès qu'il sera entendu que le mariage n'est qu'un lien
provisoire, un engagement à temps, une vente à l'essai, on ne cessera
d'en poursuivre l'abrégement et la réduction. A l'exemple du service
militaire, nous aurons successivement le service matrimonial de cinq
ans, de trois ans, de deux ans, jusqu'au jour où il paraîtra plus simple
et plus logique de ne point s'engager du tout. Et notre société
s'acheminera de la sorte vers la reconnaissance légale du libertinage, à
la plus grande joie des hommes et pour le plus grand malheur des femmes.
Qu'on ne nous accuse point de pessimisme exagéré: les moeurs américaines
nous sont un argument et un avertissement,--et aussi les moeurs
parisiennes!
Finissons. Le divorce, qui est un premier pas dans la voie du féminisme
antimatrimonial, n'a satisfait personne. Les récriminations sont plus
vives aujourd'hui qu'auparavant. Avec sa porte ouverte sur l'avenir, le
mariage paraît encore trop sévère et trop gênant. C'est pourquoi l'on
travaille à lui enlever, un à un, tous ses caractères essentiels. Déjà
l'indissolubilité a disparu de nos lois; et sans la religion, elle
serait peut-être disparue de nos moeurs. Des écrivains ont tourné en
raillerie la fidélité. D'autres ont fait l'éloge de l'infécondité. Que
ces théoriciens aventureux réussissent à convaincre les tristes humains
que nous sommes, et le mariage aura vécu. Car il serait injurieux et
hypocrite de conserver cette noble appellation à l'union innommable qui
s'ensuivra. Il n'était qu'un moyen de spiritualiser la famille de chair,
qui est la cellule essentielle de l'humanité, c'était de la fonder sur
l'idée du devoir mutuellement stipulé et perpétuellement respecté par
les époux. Est-il possible que le monde abandonne cette formule de vie
et de supérieure dignité, pour une formule abjecte d'union
intermittente, qui entraînerait rapidement l'abaissement de la femme et
la ruine de la civilisation?
Il faut avoir perdu, semble-t-il, la notion du bien et du mal pour
proposer froidement de remplacer le devoir par le plaisir, et la
conscience par la concupiscence. L'abolition du mariage et
l'émancipation de l'amour n'en figurent pas moins au programme de nos
diverses écoles révolutionnaires; et de ce chef, la famille française
court les plus graves dangers. Tandis que la mauvaise littérature
empoisonne les milieux riches, tandis que le divorce dissout les mauvais
ménages en ébranlant les bons, la propagande anarchiste et socialiste en
faveur de l'union libre risque d'envahir peu à peu les couches profondes
du peuple et de contaminer le prolétariat tout entier. Cette forme du
féminisme est donc particulièrement redoutable; et je tiens à montrer
qu'elle ne tend à rien moins qu'à ruiner la famille ouvrière.
Et rien de plus logique, cette fois encore, que l'esprit de destruction
qui anime les partis révolutionnaires. Le seul groupement qui leur
importe, c'est le groupement «collectiviste», suivant les socialistes,
ou le groupement «communaliste», suivant les anarchistes. Les uns et les
autres tiennent la famille pour un largissement insuffisant de
l'individu. Le particularisme et l'autonomie du foyer leur semble un
obstacle à l'indivision et à la socialisation des biens. Et c'est
pourquoi l'union libre, qui dissout la communauté domestique, ferait
bien mieux leur affaire.