I.--LES MÉFAITS DU DIVORCE.--L'ESPRIT
INDIVIDUALISTE.--STATISTIQUE INQUIÉTANTE.--LE MARIAGE A
L'ESSAI.
II.--PLUS D'INDISSOLUBILITÉ POUR LES ÉPOUX, PLUS DE
SÉCURITÉ POUR LES ENFANTS.--LE DROIT AU BONHEUR ET LES
DEVOIRS DE FAMILLE.--APPEL À L'UNION.
III.--LE DIVORCE ET LES MÉCONTENTS QU'IL A
FAITS.--NOUVEAUTÉ DANGEREUSE, SUIVANT LES UNS; MESURE
INSUFFISANTE, SUIVANT LES AUTRES.--LA LOGIQUE DE
L'ERREUR.--DIVORCE PAR CONSENTEMENT MUTUEL.--DIVORCE PAR
VOLONTÉ UNILATÉRALE.--SUPPRESSION DU DÉLIT D'ADULTÈRE.
IV.--EN MARCHE VERS L'UNION LIBRE.--PLUS D'INDISSOLUBILITÉ,
PLUS DE FIDÉLITÉ.--UN CHOIX À FAIRE: IDÉES CHRÉTIENNES,
IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES.
Le divorce est un bel exemple de l'influence que la littérature peut
exercer sur les moeurs et sur les lois. Sous prétexte de faire entrer
dans le mariage plus de bonheur et plus de justice, nos écrivains les
plus renommés n'ont cessé, pendant des années, de protester contre son
indissolubilité avec une persévérance infatigable. A la scène et dans
les livres, ils ont prêté leur voix, leur talent, leur crédit, aux
doléances des maris trompés, aux réclamations des femmes trahies,
appelant la pitié du public sur ces créatures lamentables obligées de
traîner leur vie douloureuse irrévocablement rivées l'une à l'autre par
une loi inexorable. De guerre lasse, nous avons rompu leur chaîne. Le
divorce a été rétabli, les uns le considérant comme un moyen extrême de
remédier à quelques infortunes touchantes, les autres, en plus grand
nombre, le regardant avec transport comme le plus mauvais tour qu'il fût
possible de jouer à l'«infâme cléricalisme.»
On connaît la suite: le divorce est entré immédiatement dans nos moeurs.
À l'heure qu'il est, nos tribunaux ont peine à répondre aux demandes qui
s'élèvent de tous côtés, de la classe pauvre aussi bien que de la classe
riche. Car c'est la gravité particulière du divorce d'ébranler le
mariage du haut en bas de l'échelle sociale,--à la différence de la
littérature perverse, qui distille seulement ses poisons lents aux âmes
oisives et fortunées. Sans qu'il entre dans notre pensée de traiter à
fond cette thèse fameuse, il nous faut montrer cependant combien la
rupture des unions légitimes est un ferment de dissolution grave qui,
ajouté à ceux qui nous travaillent d'autre part, menace de corrompre nos
moeurs et de ruiner nos foyers.
I
Les bons ménages n'ont point d'histoire. Vivant heureux, ils vivent
cachés et silencieux. On ne parle jamais d'eux, on les ignore. Et
pourtant ils sont innombrables. Le bonheur ne fait point de bruit, pas
plus que le bruit ne fait le bonheur. Et tandis qu'une ombre discrète et
douce s'étend sur ces foyers paisibles, les gens mal mariés, étalant
leurs travers et leurs vices, prennent le public à témoin de leurs
infortunes et mènent grand tapage autour de leurs peines de coeur et de
leurs défaillances de conduite. Et cette minorité bruyante, dolente et
violente, s'est si bien agitée qu'elle a fini par rallier à sa cause une
majorité dans les Chambres françaises. C'est ainsi que le divorce est
rentré dans nos lois en 1884. Il a suffi de cette argumentation
théâtrale dont les romanciers sentimentaux excellent à enguirlander les
faits-divers de l'adultère et de la passion, pour décider nos hommes
politiques à démanteler le foyer familial en rompant le lien conjugal.
Car,--impossible de le nier,--la loi qui a rétabli le divorce est une
conquête de l'individualisme sur l'esprit social. Oubliant que toute
institution d'utilité générale peut avoir exceptionnellement ses
victimes, comme le progrès a les siennes, nous ne savons plus résister à
la misère des accidents particuliers ni même préférer l'intérêt
prééminent de la collectivité à l'intérêt, pourtant très inférieur, des
souffrances individuelles. C'est à croire que, si de nos jours les
révolutionnaires pullulent, rien n'est plus rare, en revanche, qu'un
véritable socialiste, pour peu que l'on restitue à ce vocable sa pure
signification étymologique. Je veux dire que nous n'avons point l'âme
sociale; que nous subordonnons de moins en moins les parties au tout;
que nous perdons peu à peu l'habitude de mettre le bien général du pays
au-dessus des aspirations, des doléances, des revendications
particulières; qu'en résumé, un individualisme orgueilleux, avide et
indiscipliné nous ronge et nous dissout. Que voilà bien notre maladie
secrète et honteuse! Toutes les forces de l'homme moderne n'aspirent
qu'à la souveraineté du moi et, par une suite nécessaire, à
l'affaiblissement et à la ruine de toutes les autorités sociales, de
toutes les institutions sociales. Et c'est pourquoi notre pays, plus
qu'aucun autre, se meurt d'anarchisme inconscient. Le rétablissement du
divorce en est un exemple saisissant,--notre législateur n'ayant pas
hésité, pour rompre les chaînes de quelques époux mal assortis, à
ébranler les assises les plus profondes de la famille française.
Voici des chiffres inquiétants.
Chaque année, les statistiques officielles enregistrent la progression
constante du nombre des divorces. C'est ainsi que le chiffre des
demandes s'est élevé de 4 640, en 1885, à 7 456, en 1890. Et presque
toutes ont trouvé gain de cause auprès des juges. Sur plus de 40 000
actions intentées de 1884 à 1892, 35 000 environ ont été accueillies
favorablement par les tribunaux. Et depuis, le mouvement ascensionnel a
poursuivi son cours. Au tribunal de la Seine, plus particulièrement, les
procès en divorce augmentent incessamment. En décembre 1898, on l'a vu
désunir, en une seule audience, 98 ménages.
D'après la loi du 27 juillet 1884, le divorce peut être prononcé pour
quatre causes, qui sont: 1° la condamnation à une peine afflictive et
infamante; 2° l'adultère; 3° les excès ou sévices; 4° les injures
graves. Mais la jurisprudence ayant attribué au mot «injure» un sens
large, qui efface toute limitation dans le nombre des causes de divorce,
on peut dire que celui-ci est possible, dans le système actuel, toutes
les fois qu'un époux manque gravement à ses devoirs envers l'autre. De
là, des facilités fâcheuses de rupture et de désunion.
Pour toute la France, il y a eu 6 419 divorces judiciairement prononcés
en 1894, 6 743 en 1895, 7 051 en 1896, 7 460 en 1897. Mais depuis trois
ans, ces chiffres tendent à diminuer légèrement. On a compté seulement 7
238 divorces en 1898, et le total est tombé à 7 179 en 1899. L'année
1898 marquera-t-elle un arrêt définitif dans la progression du nombre
des divorces? Ou bien cette diminution doit-elle être attribuée moins au
relèvement de la moralité conjugale qu'à la sévérité restrictive de
certains juges, dont les féministes avancés dénoncent la bigoterie et le
cléricalisme. Quoi qu'il en soit, il résulte des chiffres précédents
que, depuis le rétablissement du divorce jusqu'à la fin du XIXe siècle,
c'est-à-dire en seize années, la justice française a désuni
officiellement et irrémédiablement plus de 90 000 unions légitimes. On
comprend que cette oeuvre de dissolution commence à effrayer la
magistrature.
Que si maintenant nous comparons le total des ruptures (séparations et
divorces réunis) au total des mariages, nous constaterons, pour la seule
année 1890, le chiffre inquiétant de 29 unions dissoutes sur 1 000
unions contractées. Pour le seul département de la Seine, la proportion
s'est élevée, la même année, à 75 pour mille; et chose attristante à
dire, dans plus de la moitié des cas, les époux divorcés avaient des
enfants. On voit par là combien l'air de Paris est malsain pour la paix
des ménages et l'union des familles. Joignez que les séparations de
corps diminuent tandis que les divorces augmentent. Dans les milieux
ouvriers des grandes villes, notamment, ce n'est plus assez de que
séparer: on veut rompre à toujours. En 1885, il y avait eu 2 122
séparations prononcées; en 1892, ce chiffre est tombé à 1 597.
Impossible de mieux démontrer que le divorce entre de plus en plus dans
nos moeurs, en favorisant notre égoïsme, notre inconstance et nos goûts
de jouissance et d'indépendance anarchique.
Comment s'étonner, après cela, que notre population reste stationnaire,
et que les naissances ne suffisent plus guère qu'à couvrir les décès?
Non pas qu'on se marie moins: si l'état civil avait enregistré, en 1895,
282 918 mariages, au lieu de 286 662 en 1894, le nombre des unions
légitimes s'est légèrement relevé en 1899. Ainsi, la nuptialité
française, après avoir marqué une tendance à la baisse, est en légère
progression depuis quelques années. En revanche, les enfants naturels
augmentent: 76 522 ont vu le jour en 1893. Stagnation des mariages et
accroissement du concubinage, affaiblissement de la natalité légitime et
multiplication des bâtards, voilà qui éclaire d'un jour effrayant notre
décadence morale.
Si, au moins, le divorce avait diminué,--comme on s'en flattait,--les
adultères et les crimes passionnels! Point. La déception a été complète.
On dit qu'Alexandre Dumas ne pouvait s'en consoler. A quoi bon se tuer
lorsqu'il est si facile de se désunir? De 546, en 1881 (trois ans avant
le rétablissement du divorce), les poursuites en adultère ont monté à
938, en 1890, après six ans d'application de la loi nouvelle. Et combien
de trahisons conjugales se terminent dans le sang? Le couteau, le
vitriol et le revolver n'ont jamais servi si fréquemment et si
furieusement les rancunes des époux mal assortis. Et cependant, il y a
quelque chose de plus triste encore que cette violence sanguinaire:
c'est l'acceptation et l'exploitation de l'adultère par les coupables
eux-mêmes. Des gens de la belle société tiennent pour une incorrection
que l'époux outragé tire vengeance de l'époux infidèle. Les cris
retentissants d'autrefois: «Tue-la! tue-le! tue-les!» sonnent mal à
leurs oreilles indulgentes. Ils regardent la faute de la femme et
l'inconduite du mari comme un prêté pour un rendu. Il semble que, dès
qu'elle est réciproque, l'immoralité soit plus facilement excusable.
Dans un certain monde, l'infidélité d'un époux ne cause même plus à son
conjoint une blessure d'amour-propre. Se fâcher est du dernier commun.
On se trompe, et l'on ferme les yeux. A quoi bon sévir? A quoi bon même
se séparer? L'oubli est d'une suprême distinction. Et l'on pousse la
dépravation jusqu'à l'insensibilité. A force d'inconscience, nos
élégants viveurs ont perdu le sens de la moralité.
Pour en revenir au divorce, c'est chose connue qu'il ne devait être,
dans la pensée de ses auteurs, qu'une solution extrême offerte à des
situations cruelles, à des infortunes exceptionnelles. Est-ce trop dire
qu'il est maintenant envisagé de plus en plus comme la solution normale
des unions civiles? Mme Arvède Barine, qui s'attriste comme nous de
cette constatation, compare le divorce à «la divinité tutélaire qui
préside à la cérémonie nuptiale, et dont l'ombre plane sur la mairie
pour encourager les indécis et consoler les mélancoliques[98].» Comment
hésiter à franchir le seuil de la maison conjugale lorsqu'il est si aisé
d'en sortir? Et des gens audacieux réclament le mariage à l'essai. Nous
n'en sommes pas loin!
[Note 98: _La Gauche féministe et le mariage._ Revue des Deux-Mondes du
ler juillet 1896, p. 131.]
Par le fait du divorce, les unions légitimes ont tendance à devenir des
engagements à terme, un bail temporaire, quelque chose comme un stage
d'épreuve. Si, après quelques mois ou quelques années d'expérience, le
couple ne se convient pas ou ne se convient plus, on en sera quitte pour
quelques scènes violentes jouées en public, et chacun reprendra sa
liberté avec l'assentiment de la justice et des lois. On entre par la
grande porte en se réservant de fuir par la petite. Sans les résistances
de l'Église catholique, les progrès énormes, que le divorce a faits dans
nos moeurs, nous entraîneraient rapidement à ce qu'on a justement appelé
la «polygamie successive». Sans doute, nos divorcées ne sont pas
comparables encore à ces matrones romaines dont parle Sénèque, et qui
comptaient le nombre de leurs années par le nombre de leurs maris. Ainsi
pratiqué, le divorce équivalait à l'union libre. Avouons cependant qu'en
s'acclimatant chez nous plus rapidement qu'on ne l'imaginait, il menace
gravement le mariage lui-même.