II

Quant aux thèses soutenues au théâtre ou dans les livres, elles sont le

plus souvent hostiles au mariage.

La littérature dramatique, notamment, traverse en ce moment une crise de

pessimisme et d'outrance, qui ne respecte rien de ce que nos pères ont

respecté. Nos salles de spectacle retentissent des âpres discussions du

féminisme. Le drame leur prête toute son aigreur, toute sa violence.

Plus de comédie, plus de vaudeville ou d'opérette, sans un couplet sur

les «droits de la femme». Avec un désintéressement admirable, nos

auteurs dramatiques dénoncent les lois et combattent les conventions,

dont la «douce victime» souffre sous le joug de l'homme. D'un

«fait-divers» où éclaté brusquement le détraquement passionnel de

quelques névrosés, ils tirent des conclusions générales qui font frémir.

Ils nous dépeignent les ménages contemporains sous de si sombres

couleurs, ils nous montrent des maris si atroces ou si jobards, ils nous

font un tableau si lamentable de ces pauvres femmes crispées qui,

réduites à griffer ou à mordre pour se défendre contre leur bourreau,

clament leur martyre à tous les échos d'alentour en se tordant les mains

désespérément, ils nous présentent l'institution conjugale comme un

instrument de torture si épouvantable, que, s'il survit quelque chose de

cette production horrifique, la postérité pourra croire que tous les

époux de notre temps se trompaient avec noirceur ou se disputaient avec

rage.

Et notez qu'en général ils ne valent ni plus ni moins que ceux d'hier ou

d'avant-hier. Seulement, notre époque a la spécialité de pousser leurs

misères au tragique. Il y a toujours eu des querelles et des

mésaventures de ménage; mais ce que nos pères voyaient jaune, nous le

voyons rouge. Le revolver a remplacé le bâton. Quand les relations entre

mari et femme deviennent trop difficiles, au lieu de se tourner le dos,

on se tue. Nous devenons funèbres.

Ce qui n'empêche pas un cercle nombreux d'applaudir avec exaltation les

tirades larmoyantes ou furibondes du «féminisme théâtral». Des hommes

surtout se font remarquer par la chaleur de leur enthousiasme. Et

cependant, nous ne voyons défiler, dans toute cette littérature de cour

d'assises ou de tribunal civil, que des révoltées ou des malades

médiocrement intéressantes. Non qu'il faille jamais rire des larmes

d'une femme. Ainsi que le bon La Fontaine,

Je ne suis pas de ceux qui disent:

«Ce n'est rien: C'est une femme qui se noie.»

Encore est-il que ces dames nous font, avec la complicité de nos

écrivains, trop de scènes échevelées ou criardes. Combien leurs

problèmes de coeur sont minces et factices, combien leurs déclamations

élégantes et leurs querelles sonores paraissent fausses ou excessives,

lorsqu'on les compare aux lourdes obligations de la femme du peuple qui,

vaillante et résignée, sans récrimination et sans pose, avec simplicité

et bonne humeur, s'use à travailler pour soutenir le ménage et élever

honnêtement ses nombreux enfants! Parce qu'une mondaine énervée par le

plaisir et l'oisiveté ne peut, sans déconsidération, afficher au grand

jour ses amours irrégulières, tromper son mari à son aise, émanciper son

coeur à son gré et «exercer ses sens» en toute liberté; parce qu'une

femme, incomprise et vaniteuse, n'a point trouvé dans l'époux de son

choix le trésor de perfections que sa folle imagination croyait y

découvrir; parce qu'une fille maussade, égoïste, fervente de bicyclette

et de photographie, vieillit et dessèche sur place, faute de trouver un

mari qui consente à subir docilement ses caprices,--voilà des

malheureuses prises de rage contre le mariage et la société. Pourquoi

les plaindrions-nous?

Au lieu de bousculer toutes les conventions avec de grands gestes et de

grandes phrases, au lieu de s'en prendre furieusement à la «loi de

l'homme», elles devraient se demander si le mal ne vient pas

d'elles-mêmes, de leur soif immodérée de plaisir, de leur conception

fausse de la vie. Mais non! Les femmes en possession d'un mari aimable

(on nous accordera qu'il y en a quelques-uns) ne sont guère plus sages

ni plus clairvoyantes. Songent-elles à se réjouir de leur privilège?

Connaissent-elles leur bonheur? Par moments, tout au plus. C'est que le

mariage, même heureux, ne tarit pas la source des infortunes humaines.

Qu'on se dise, au contraire, que la vie est une épreuve, et

immédiatement tout change, tout s'éclaire. S'amuser devient un emploi

inférieur du temps que nous traversons. Notre destinée prend un sens,

qui est le travail méritoire pour soi et utile pour les autres. Et du

coup le mariage considéré comme une source de devoirs, et non comme une

occasion de plaisirs, redevient un admirable moyen de moralisation

réciproque.

Au surplus, qu'est-ce qu'une crise de féminisme aigu, sinon, dans bien

des cas, une forme de neurasthénie délirante, une violente crise de

nerfs? Un médecin de mes amis me déclarait même que pour guérir de cette

maladie, beaucoup de femmes devraient être douchées. Nos pères auraient

dit tout simplement, les monstres! qu'elles méritent d'être fouettées.

Mais si efficace qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la

douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: «Ne

frappez pas une femme même avec une fleur»! Et puis, les chères

créatures n'aiment plus être battues. Mon docteur avait raison: mieux

vaut, de toute façon, les asperger que les meurtrir. L'hydrothérapie a

du bon.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 102 / 201 题