I.--SYMPTÔMES DE DÉCADENCE.--MAUVAIS LIVRES, MAUVAISES
MOEURS.--CE QUE LA FEMME «NOUVELLE» CONSENT À LIRE.--CE
QU'Y PERDENT LA CONVERSATION, LA DÉCENCE ET L'HONNÊTETÉ.
II.--THÉÂTRE ET ROMAN: EXALTATION DE LA FEMME, ABAISSEMENT
DE L'HOMME.--LA FEMME ROMANTIQUE D'AUTREFOIS ET LA
FÉMINISTE ÉMANCIPÉE D'AUJOURD'HUI.--ANARCHISME INCONSCIENT
DE CERTAINES JEUNES FILLES.--LE CHÂTIMENT QUI LES ATTEND.
III.--LE MARIAGE EST UNE GÊNE: ABOLISSONS-LE!--L'AMOUR
SELON LA NATURE OU LA MONOGAMIE SELON LA LOI--ON COMPTE SUR
LE DIVORCE POUR RUINER LE MARIAGE.
On pense bien que toutes les réformes qui ont pour objet, dans la pensée
de leurs auteurs, de rajeunir et de faciliter le mariage, sont
accueillies avec un sourire de pitié par les féministes avancés, dont
c'est l'idée fixe de subordonner l'émancipation de la femme à
l'abolition de nos vieilles institutions matrimoniales. Ils se
félicitent de tout ce qui afflige ou effraie les premiers, des
difficultés de la vie qui rendent les unions plus hasardeuses ou plus
tardives, du relâchement des moeurs qui tend nécessairement à
déconsidérer les noces légitimes, du nombre croissant des célibataires
des deux sexes, qu'ils regardent comme une recrue possible pour l'union
libre. Bref, ils se réjouissent de tous les germes de dissolution qui
s'attaquent au mariage. Or, parmi les causes de démoralisation qui
travaillent la société actuelle, il n'en est pas de plus actives et de
plus funestes que les suivantes: 1º la multiplication et le succès des
mauvais livres; 2º les progrès du divorce, autrement dit, les
imprudences de la loi; 3º la propagande acharnée des doctrines
révolutionnaires. Ce que sont aujourd'hui ces trois influences
combinées, ce qu'elles ont d'insidieux et de malfaisant, et ce qu'elles
peuvent faire perdre à la femme, à la famille, à la société, c'est sur
quoi nous devons nous expliquer, dans les chapitres qui suivent, avec la
plus entière franchise.
I
Dans nos milieux riches et mondains, le mariage a souffert
particulièrement du dévergondage d'une certaine littérature devenue
florissante, et que nous appellerons «passionnelle». Qu'on envisage
celle-ci dans le fond ou dans la forme, c'est-à-dire dans les thèses
étranges qu'elle soutient ou dans les libertés de style dont elle abuse,
on ne peut s'empêcher de constater avec tristesse que son action a été
profondément avilissante.
Pour nous attacher d'abord à la forme, on n'ignore point que la femme de
tous les temps a marqué de l'inclination pour les récits d'amour. Le
roman est son livre de prédilection. Bien que ce goût soit explicable de
la part d'une créature faite surtout de sensibilité et d'imagination, il
ne va pas cependant sans de graves périls pour sa vertu et,
conséquemment, pour la nôtre. Les femmes ont, dans toute société, la
garde des bienséances et des délicatesses; leur pudeur est l'obstacle
naturel à l'envahissement du vice et de la grossièreté. Faites qu'elles
se relâchent de cette haute police sur nos moeurs et sur nos manières,
et il est à craindre que la corruption et la brutalité ne l'emportent
peu à peu sur le bon goût et le bon ton.
Or, s'il est contestable que le roman soit, eu égard au grossissement de
ses descriptions, le miroir fidèle d'une époque, il n'est pas douteux,
en revanche, qu'il tende, par l'agrément du style et l'intérêt de la
fiction, à faire la société telle qu'il la peint. Ses inventions
deviennent, pour beaucoup de gens, des modèles qu'il faut suivre, des
types qu'il faut copier. Fussent-elles imaginaires, les mauvaises moeurs
décrites par un habile homme (il n'est pas besoin pour cela de grand
talent) prennent peu à peu, aux yeux des femmes qui ont le loisir de
lire et de rêver, un attrait de périlleuse suggestion, un goût de fruit
défendu, qui troublent l'âme et énervent l'honnêteté. L'oisiveté aidant,
rien de plus naturel que la tentation inspirée par un livre immoral
aboutisse à l'imitation des défaillances et des chutes qu'il décrit. Une
mauvaise lecture offre les dangers d'une mauvaise liaison. A toutes deux
on peut appliquer le proverbe: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui
tu es.»
Pour ce qui est des femmes d'aujourd'hui, de celles du moins qui vivent
au sein de la richesse désoeuvrée, et à Paris plus particulièrement, ce
n'est pas une exagération d'affirmer qu'elles sont de moins en moins
soucieuses du choix de leurs lectures. Effarouchées d'abord par la
littérature réaliste, blessées même dans leur délicatesse, dans leur
pudeur, par les rudesses et les malpropretés du roman naturaliste, leur
premier mouvement fut de les rejeter avec dégoût. Puis la curiosité
l'emportant peu à peu sur la répugnance, beaucoup sont revenues à cette
grossière nourriture, les unes par forfanterie, les autres par
faiblesse, le plus grand nombre par imitation, par mode, par «snobisme».
Forcée de parler de tout, une femme du monde n'est-elle pas obligée de
tout connaître? Enfin, l'accoutumance est venue qui a triomphé des
derniers scrupules; et, comme la bouche la plus délicate se fait
graduellement aux boissons violentes, ainsi la femme oisive, sous
prétexte de littérature, s'est habituée à dévorer les oeuvres les plus
pimentées, sans scrupule, sans révolte, sans rancoeur.
Maintenant, le nombre est grand de celles qui affrontent et supportent
avec impassibilité les récits les plus répugnants, les descriptions les
plus osées. Combien même en sont devenues friandes? Et encouragés par
cette tolérance et cette complicité, nos romanciers et nos conteurs ont
redoublé de dévergondage et de sensualité. Il n'est plus guère que nos
grand'mères que les livres du jour déconcertent et offensent. Habituées
au respect de soi-même, elles ne comprennent pas qu'un auteur, même sous
couleur de réalisme et de satire, manque impunément aux plus
élémentaires convenances et outrage avec succès l'honnêteté et la
décence. Mais elles sont si vieilles! et leurs filles si viriles! Pour
une jeune femme dans le mouvement, rougir est une faiblesse. Rien ne
l'émeut, rien ne l'étonne. Elle se sent à l'aise devant les pires
audaces, et tient la sainte pudeur pour de la vaine pruderie.
Cette licence des lectures ne pouvait manquer d'abaisser et de corrompre
trois choses qui donnent à la vie son charme et sa dignité: la grâce de
la conversation, la sûreté des relations et l'honnêteté des moeurs.
On nous assure que le monde où l'on s'amuse et aussi le monde où l'on
s'ennuie, prennent de fâcheuses habitudes de langage. Si l'on recule
devant l'effronterie trop crue, si la malpropreté du mot «propre» sonne
encore mal aux oreilles, en revanche, on se rattrape sur les allusions
transparentes, on s'exerce aux sous-entendus équivoques, on s'ingénie
aux périphrases risquées. Ainsi la conversation côtoie toutes les
souillures. Par intervalles même, l'accent devient vulgaire et le geste
malséant; les locutions nouvelles du boulevard ou de la rue
s'épanouissent sur des lèvres aristocratiques. A la grâce décente et
fine d'autrefois, on préfère, dans bien des salons, une hardiesse
négligée qui déconcerte les timides et encourage les audacieux. Il
semble que la société dorée prenne plaisir à s'encanailler.
Et il est facile de deviner ce que les relations des deux sexes peuvent
perdre à ces libertés. L'hommage discret des hommes ne va qu'aux femmes
qui, par la dignité de leur tenue, commandent le respect à leurs
admirateurs. Celles qui ont la faiblesse de se prêter aux familiarités
excessives de certaines causeries sont condamnées ensuite à les subir.
Pourquoi se surveiller devant une dame qui tolère et provoque les plus
libres propos? A qui ne s'effarouche point de tout connaître, pourquoi
se faire scrupule de tout dire? L'imprudente, qui accepte de tout
entendre, permet à l'homme de tout oser. C'est pourquoi la politesse
s'en va. Plus de mesure dans les compliments, plus de réserve dans les
flatteries, plus de retenue dans l'adoration. A l'ancienne galanterie
française, faite surtout d'esprit et de légèreté, ont succédé les
impatiences et les gaillardises d'un flirt impérieux.
Avec de pareilles habitudes, nos mondaines s'acheminent, sans le savoir,
à des moeurs purement «libertaires». Le dévergondage est prompt à
descendre des lèvres au coeur. Combien de jeunes femmes ont fini par
perdre, à ce jeu dangereux, le goût et l'amour de la famille, le sens du
bien et du mal, la conscience de leurs devoirs et de leur dignité? Ne
leur parlez pas de la morale, des obligations légales, des commandements
de Dieu: elles ont la prétention de briser tous les liens pour épancher
à coeur-joie leur petite personnalité. Ce sont des émancipées déjà mûres
pour le libre amour. L'adultère ne les effraie point, à condition que
cette revanche, qu'elles prennent contre les servitudes du mariage, se
passe avec correction, sans vulgarité, sans banalité. Ces âmes de chair
et de boue, qui prônent l'indépendance amoureuse, âmes inconscientes et
sensuelles, impatientes de toute règle et avides de jouissance, sont
foncièrement anarchistes.
Elles sont une minorité, nous voulons le croire. Mais cette minorité
peut grossir. Dieu veuille qu'elle ne fasse point de recrues parmi notre
bourgeoisie laborieuse qui compte tant de femmes admirables, dont c'est
la fonction sacrée de garder, au milieu de nous, le dépôt des vertus de
famille et de l'honnêteté conjugale! Celles-là sont encore légion,--la
légion sainte. Sachons honorer, comme elles le méritent, nos petites
bourgeoises de France! Si elles ne dirigent pas notre société, elles la
soutiennent.