Parmi les moyens d'action du «féminisme antimatrimonial» (je reprends
ici tout mon sérieux), il faut citer, à côté du théâtre, la littérature
romanesque. Son procédé de dénigrement systématique est bien simple: il
consiste à diminuer l'homme en lui prêtant tous les défauts et à grandir
la femme en lui donnant tous les beaux rôles. Le nombre est considérable
des romans parus depuis vingt ans qui se sont conformés, plus ou moins
consciemment, à ce programme d'injuste partialité.
Que nous sommes loin des récits d'autrefois où l'homme avait toutes les
qualités d'un héros, l'esprit, le courage, l'élégance, à tel point que
c'était un délice de l'épouser! Maintenant la jeune école nous en fait
un être pusillanime ou féroce, à la tête vide ou à l'âme sèche, sans
nerfs, sans muscles, sans coeur, un fantoche ou un polisson. Dans les
choses de l'amour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant,
cruel, incapable d'affection délicate et de tendresse persévérante, ne
cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amour-propre ou une
sensation de volupté. Les femmes de lettres, en particulier, ont dressé
contre le sexe fort un réquisitoire en règle. A les entendre, l'amour
des hommes n'a qu'une saison. La fidélité leur pèse. Lors même qu'ils
seraient mariés à la femme la plus dévouée du monde, ils n'hésiteraient
point à l'abandonner pour la première perruche rencontrée sur le
boulevard, quitte à lui revenir sans honte quand l'âge ou les infirmités
ne lui permettront plus de vagabonder,--comme l'enfant retourne à sa
bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.
Entre nous, mesdames, êtes-vous bien sûres que tous les hommes soient
aussi plats et aussi vils? Franchement, c'est trop généraliser que
d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques
exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment,
l'homme est inférieur à la femme. L'affection, chez lui, semble
généralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en
amour. Mais y a-t-il à cela quelque déshonneur? Hercule ne peut pas
toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit à la famille, à la
science, à la civilisation, à l'humanité. Que deviendrait la société,
que deviendrait la femme elle-même, s'il désertait le travail viril qui
assure aux vivants le nécessaire et le superflu, le pain et le confort,
pour s'attarder et s'alanguir en adorations perpétuelles et mériter, par
ses effusions persévérantes, le titre de parfait amant? La nature ne l'a
pas voulu; et en cela, elle a sacrifié, comme toujours, le plaisir
individuel à l'intérêt de la race.
Du reste, quand les femmes, que possède le démon de l'égalité, seront
devenues ingénieurs, médecins, fabricants de meubles ou de savon, elles
apprendront par expérience qu'il est impossible de mener toujours de
front le travail et l'amour. Le souci de leur profession abrégera leurs
élans de coeur. Elles n'auront plus le loisir d'être tendres du matin au
soir, ni même du soir au matin. Travaillant comme l'homme, elles
aimeront comme l'homme, rapidement et par intermittences. Au lieu de
nous élever jusqu'à elles, elles se seront abaissées jusqu'à nous. Et,
tout compte fait, l'humanité en souffrira; car elle aura gagné peu de
chose à leur émancipation économique et perdra beaucoup à
l'amoindrissement de leurs facultés aimantes. Et pour nous disputer
notre supériorité de travail, les imprudentes auront compromis leur
supériorité d'amour!
En même temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les
défigurer, le féminisme littéraire embellit, exalte, magnifie l'«Ève
nouvelle» avec une partialité aveugle et une conviction intrépide. Il
proclame, il exalte les «droits de la femme». Se couvrant des vocables
obscurs de liberté et d'égalité qui ont servi déjà tant de fois à
masquer l'erreur et le sophisme, il professe avec véhémence que la
«lutte des sexes» est inévitable, puisque la libre expansion de chacun
est le premier des devoirs. Il revendique pour le coeur féminin l'
«intégralité du bonheur» à rencontre des préjugés et des lois. Il
glorifie l'énergie et l'âpreté de la volonté, les conquêtes de la
science et de la puissance des femmes sur l'égoïsme et la brutalité des
hommes.
C'est en effet l'habitude de ces récits étranges de nous présenter des
jeunes filles ou des jeunes femmes décidées à vivre leur vie, résolues à
aimer qui leur plaira. Ne dépendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir
par elles-mêmes et par elles seules, voilà leur rêve. On a remarqué déjà
que cet état d'âme diffère grandement de celui des femmes romantiques.
Certes, George Sand prônait bien la souveraineté sacrée de l'amour, la
rébellion du coeur et de la beauté contre la malfaisance des intérêts et
le pharisaïsme des Codes. Mais il y avait du lyrisme dans cette
revendication des droits de la passion. Les héroïnes des romans de 1830
traversent le monde les yeux levés vers les étoiles, confiantes dans les
doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrésistiblement vers
l'amour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ces créatures ne
sont que tendresse, enthousiasme et poésie. Elles vivent leur rêve et
brûlent leur vie.
Tout autre nous apparaît la jeune fille d'aujourd'hui qu'un souffle
d'émancipation féministe a touchée. C'est une raisonneuse. Elle ne
s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses
yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas
vif et sûr. Ce n'est point une créature sentimentale, mais un être
d'orgueil froid et décidé. Elle a le sentiment lucide des rivalités, des
difficultés de la vie, et la ferme résolution de les affronter et de les
vaincre. Si elle réclame encore le droit à l'amour, elle revendique
avant tout sa place au soleil. Son âme déborde d'individualisme
militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances
adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance
aiguë des choses du monde: «Mon origine modeste, ma petite fortune, ma
beauté médiocre, la rapacité des hommes, la médiocrité des âmes, tout me
condamne au célibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais
je ne renonce pas au bonheur; je n'étoufferai ni un élan de mon coeur,
ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux
convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je
suis trop raisonnable pour faire la fête, mais je veux être assez libre
pour vivre pleinement ma vie. Je prendrai un métier et, si le coeur m'en
dit, j'aimerai qui je voudrai, à mes risques et périls. Puisqu'il m'est
interdit de trouver l'amour dans le mariage, eh bien! je le chercherai
ailleurs!» Cette profession de foi audacieuse n'est pas éloignée de
l'idéal anarchiste, suivant lequel l'homme ne pourra se dire libre que
le jour où il sera devenu, d'après la formule d'un écrivain libertaire,
«un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude
de ses fonctions[94].»
[Note 94: Adolphe RETTÉ, _La Plume_, octobre 1898.]
En réalité, la «femme nouvelle», que certains romanciers des deux sexes
nous dépeignent avec complaisance, n'est qu'une simple révoltée.
L'individualisme anarchique s'est installé dans son coeur. En
sera-t-elle plus heureuse? Une de ces viriles créatures avoue tristement
que «ses jours passent sans soleil.» En vain l'amant qu'elle s'est donné
s'humilie devant elle et se soumet à ses caprices,--car c'est le rêve de
toutes les femmes gonflées d'orgueil de subjuguer, de dompter,
d'asservir l'homme; vainement elle contemple son triomphe et gouverne
son esclave: elle n'a trouvé ni la paix ni le bonheur. Et voilà bien le
châtiment! Astreintes aux lourdes obligations de la profession
indépendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas à
exaspérer leurs nerfs, à fatiguer, à épuiser leur corps. Insoucieuses de
la solidarité conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles
se replieront sur elles-mêmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse
aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goûter sur terre un
peu de félicité, que de se délivrer de soi-même d'abord, et d'accepter
ensuite avec courage le travail, le devoir, l'épreuve, la souffrance.
Avec les rigueurs économiques du temps présent, l'action est rude et la
vie amère. C'est bien assez que les hommes se ruent à la bataille. Que
«celle à qui va l'amour et de qui vient la vie» se garde donc, autant
que possible, de se meurtrir les mains et le coeur en des efforts et des
luttes qui ne conviennent pas à son sexe.
Pour revenir à la littérature, loin de remplir ce rôle superbe de
direction morale que de nobles écrivains leur assignent, le théâtre et
le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des
idées de révolte et de démoralisation. L'anarchie intellectuelle, qui
règne dans la classe mondaine et lettrée, n'a pas d'autre cause; et le
mariage, tout le premier, en a gravement souffert.
Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu'on nous
prêche le mariage et qu'on nous rappelle avec instance que, si nous
préférons encore la civilisation spiritualiste au matérialisme barbare,
il faut renoncer aux caprices de la vie facile et de la passion
sensuelle qui mènent à l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien
exclusif et indissoluble de la monogamie chrétienne.
Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement
au mariage?--Parce qu'il les gêne. «Il est fait pour nous, disent-ils,
et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux
hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous
conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer à nos besoins et
à nos instincts. La nature est antérieure au mariage; celui-ci doit se
modeler sur elle, et non l'asservir et la déformer[95].»
[Note 95: Joseph RENAUD, _La faillite du mariage_, pp. 24, 48 et 49.]
Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un désaccord
absolu: le mariage est éternel, tandis que l'amour est passager. S'aimer
toujours! Quelle sotte illusion! Sans doute l'habitude de la vie commune
ne va point sans quelques charmes d'accoutumance, de sympathie et
d'amitié. Mais l'amour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde guère
à y mourir de tristesse et d'ennui. «Pour avoir eu de la joie pendant
deux ans, voici les époux, par expiation de ce bonheur fugitif,
contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il
leur est défendu de goûter plus que ce minimum.» Combien il est facile
de broder sur ce thème sentimental! Disjoints par la loi, et libérés de
tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer
leur vie et connaître de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier
amour se sont fanées une à une, n'est-il pas dans le palais d'Eros
d'autres jardins parfumés? Il est cruel, il est absurde, ce principe
matrimonial qui condamne «à n'aimer qu'une fois et à aimer
toujours![96]»
[Note 96: _La faillite du mariage_, pp. 55, 56 et 57.]
Nulle part cette thèse ne s'étale avec plus de crudité passionnée que
dans l'_Évangile du Bonheur_ de M. Armand Charpentier. Voici, d'après
l'auteur lui-même, l'esprit et le résumé de l'oeuvre: «L'amour entre
deux êtres est-il éternel? Non. Le mariage est-il éternel? Oui.
Conclusion: à un moment donné, mariage et amour ne sont plus synonymes.
Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa
raison d'être a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est
contraire à toute logique, à tout bonheur. Il est l'une des plus grosses
et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanité vit depuis ses
origines.»
A cela, quel remède? La «liberté de l'amour» pour la femme comme pour
l'homme. Lisez plutôt: «Si l'on s'élève quelque peu au-dessus des
préjugés courants, il convient de louer, sans réticence, la princesse de
Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont
une femme puisse se rendre digne.
Au lieu de s'engourdir, comme tant d'autres, dans l'éternel mensonge de
l'adultère, elle a affirmé hautement et devant tous: 1° son droit à
l'amour; 2° sa liberté dans le choix de l'amant.» En somme, c'est la
conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute façon, servi la
cause émancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les
conférences ou les romans féministes. Et pour généraliser un aussi bel
exemple, le moyen est bien simple: «La douleur résidant dans l'éternité
du lien, il suffira de rendre le pacte révocable à volonté, autrement
dit, de faciliter le divorce[97].»
[Note 97: Lettre à M. Joseph Renaud. _La faillite du mariage_, pp. 59,
60 et 61, _passim_.]