III

Parmi les moyens d'action du «féminisme antimatrimonial» (je reprends

ici tout mon sérieux), il faut citer, à côté du théâtre, la littérature

romanesque. Son procédé de dénigrement systématique est bien simple: il

consiste à diminuer l'homme en lui prêtant tous les défauts et à grandir

la femme en lui donnant tous les beaux rôles. Le nombre est considérable

des romans parus depuis vingt ans qui se sont conformés, plus ou moins

consciemment, à ce programme d'injuste partialité.

Que nous sommes loin des récits d'autrefois où l'homme avait toutes les

qualités d'un héros, l'esprit, le courage, l'élégance, à tel point que

c'était un délice de l'épouser! Maintenant la jeune école nous en fait

un être pusillanime ou féroce, à la tête vide ou à l'âme sèche, sans

nerfs, sans muscles, sans coeur, un fantoche ou un polisson. Dans les

choses de l'amour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant,

cruel, incapable d'affection délicate et de tendresse persévérante, ne

cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amour-propre ou une

sensation de volupté. Les femmes de lettres, en particulier, ont dressé

contre le sexe fort un réquisitoire en règle. A les entendre, l'amour

des hommes n'a qu'une saison. La fidélité leur pèse. Lors même qu'ils

seraient mariés à la femme la plus dévouée du monde, ils n'hésiteraient

point à l'abandonner pour la première perruche rencontrée sur le

boulevard, quitte à lui revenir sans honte quand l'âge ou les infirmités

ne lui permettront plus de vagabonder,--comme l'enfant retourne à sa

bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.

Entre nous, mesdames, êtes-vous bien sûres que tous les hommes soient

aussi plats et aussi vils? Franchement, c'est trop généraliser que

d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques

exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment,

l'homme est inférieur à la femme. L'affection, chez lui, semble

généralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en

amour. Mais y a-t-il à cela quelque déshonneur? Hercule ne peut pas

toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit à la famille, à la

science, à la civilisation, à l'humanité. Que deviendrait la société,

que deviendrait la femme elle-même, s'il désertait le travail viril qui

assure aux vivants le nécessaire et le superflu, le pain et le confort,

pour s'attarder et s'alanguir en adorations perpétuelles et mériter, par

ses effusions persévérantes, le titre de parfait amant? La nature ne l'a

pas voulu; et en cela, elle a sacrifié, comme toujours, le plaisir

individuel à l'intérêt de la race.

Du reste, quand les femmes, que possède le démon de l'égalité, seront

devenues ingénieurs, médecins, fabricants de meubles ou de savon, elles

apprendront par expérience qu'il est impossible de mener toujours de

front le travail et l'amour. Le souci de leur profession abrégera leurs

élans de coeur. Elles n'auront plus le loisir d'être tendres du matin au

soir, ni même du soir au matin. Travaillant comme l'homme, elles

aimeront comme l'homme, rapidement et par intermittences. Au lieu de

nous élever jusqu'à elles, elles se seront abaissées jusqu'à nous. Et,

tout compte fait, l'humanité en souffrira; car elle aura gagné peu de

chose à leur émancipation économique et perdra beaucoup à

l'amoindrissement de leurs facultés aimantes. Et pour nous disputer

notre supériorité de travail, les imprudentes auront compromis leur

supériorité d'amour!

En même temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les

défigurer, le féminisme littéraire embellit, exalte, magnifie l'«Ève

nouvelle» avec une partialité aveugle et une conviction intrépide. Il

proclame, il exalte les «droits de la femme». Se couvrant des vocables

obscurs de liberté et d'égalité qui ont servi déjà tant de fois à

masquer l'erreur et le sophisme, il professe avec véhémence que la

«lutte des sexes» est inévitable, puisque la libre expansion de chacun

est le premier des devoirs. Il revendique pour le coeur féminin l'

«intégralité du bonheur» à rencontre des préjugés et des lois. Il

glorifie l'énergie et l'âpreté de la volonté, les conquêtes de la

science et de la puissance des femmes sur l'égoïsme et la brutalité des

hommes.

C'est en effet l'habitude de ces récits étranges de nous présenter des

jeunes filles ou des jeunes femmes décidées à vivre leur vie, résolues à

aimer qui leur plaira. Ne dépendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir

par elles-mêmes et par elles seules, voilà leur rêve. On a remarqué déjà

que cet état d'âme diffère grandement de celui des femmes romantiques.

Certes, George Sand prônait bien la souveraineté sacrée de l'amour, la

rébellion du coeur et de la beauté contre la malfaisance des intérêts et

le pharisaïsme des Codes. Mais il y avait du lyrisme dans cette

revendication des droits de la passion. Les héroïnes des romans de 1830

traversent le monde les yeux levés vers les étoiles, confiantes dans les

doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrésistiblement vers

l'amour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ces créatures ne

sont que tendresse, enthousiasme et poésie. Elles vivent leur rêve et

brûlent leur vie.

Tout autre nous apparaît la jeune fille d'aujourd'hui qu'un souffle

d'émancipation féministe a touchée. C'est une raisonneuse. Elle ne

s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses

yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas

vif et sûr. Ce n'est point une créature sentimentale, mais un être

d'orgueil froid et décidé. Elle a le sentiment lucide des rivalités, des

difficultés de la vie, et la ferme résolution de les affronter et de les

vaincre. Si elle réclame encore le droit à l'amour, elle revendique

avant tout sa place au soleil. Son âme déborde d'individualisme

militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances

adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance

aiguë des choses du monde: «Mon origine modeste, ma petite fortune, ma

beauté médiocre, la rapacité des hommes, la médiocrité des âmes, tout me

condamne au célibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais

je ne renonce pas au bonheur; je n'étoufferai ni un élan de mon coeur,

ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux

convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je

suis trop raisonnable pour faire la fête, mais je veux être assez libre

pour vivre pleinement ma vie. Je prendrai un métier et, si le coeur m'en

dit, j'aimerai qui je voudrai, à mes risques et périls. Puisqu'il m'est

interdit de trouver l'amour dans le mariage, eh bien! je le chercherai

ailleurs!» Cette profession de foi audacieuse n'est pas éloignée de

l'idéal anarchiste, suivant lequel l'homme ne pourra se dire libre que

le jour où il sera devenu, d'après la formule d'un écrivain libertaire,

«un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude

de ses fonctions[94].»

[Note 94: Adolphe RETTÉ, _La Plume_, octobre 1898.]

En réalité, la «femme nouvelle», que certains romanciers des deux sexes

nous dépeignent avec complaisance, n'est qu'une simple révoltée.

L'individualisme anarchique s'est installé dans son coeur. En

sera-t-elle plus heureuse? Une de ces viriles créatures avoue tristement

que «ses jours passent sans soleil.» En vain l'amant qu'elle s'est donné

s'humilie devant elle et se soumet à ses caprices,--car c'est le rêve de

toutes les femmes gonflées d'orgueil de subjuguer, de dompter,

d'asservir l'homme; vainement elle contemple son triomphe et gouverne

son esclave: elle n'a trouvé ni la paix ni le bonheur. Et voilà bien le

châtiment! Astreintes aux lourdes obligations de la profession

indépendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas à

exaspérer leurs nerfs, à fatiguer, à épuiser leur corps. Insoucieuses de

la solidarité conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles

se replieront sur elles-mêmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse

aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goûter sur terre un

peu de félicité, que de se délivrer de soi-même d'abord, et d'accepter

ensuite avec courage le travail, le devoir, l'épreuve, la souffrance.

Avec les rigueurs économiques du temps présent, l'action est rude et la

vie amère. C'est bien assez que les hommes se ruent à la bataille. Que

«celle à qui va l'amour et de qui vient la vie» se garde donc, autant

que possible, de se meurtrir les mains et le coeur en des efforts et des

luttes qui ne conviennent pas à son sexe.

Pour revenir à la littérature, loin de remplir ce rôle superbe de

direction morale que de nobles écrivains leur assignent, le théâtre et

le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des

idées de révolte et de démoralisation. L'anarchie intellectuelle, qui

règne dans la classe mondaine et lettrée, n'a pas d'autre cause; et le

mariage, tout le premier, en a gravement souffert.

Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu'on nous

prêche le mariage et qu'on nous rappelle avec instance que, si nous

préférons encore la civilisation spiritualiste au matérialisme barbare,

il faut renoncer aux caprices de la vie facile et de la passion

sensuelle qui mènent à l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien

exclusif et indissoluble de la monogamie chrétienne.

Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement

au mariage?--Parce qu'il les gêne. «Il est fait pour nous, disent-ils,

et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux

hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous

conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer à nos besoins et

à nos instincts. La nature est antérieure au mariage; celui-ci doit se

modeler sur elle, et non l'asservir et la déformer[95].»

[Note 95: Joseph RENAUD, _La faillite du mariage_, pp. 24, 48 et 49.]

Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un désaccord

absolu: le mariage est éternel, tandis que l'amour est passager. S'aimer

toujours! Quelle sotte illusion! Sans doute l'habitude de la vie commune

ne va point sans quelques charmes d'accoutumance, de sympathie et

d'amitié. Mais l'amour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde guère

à y mourir de tristesse et d'ennui. «Pour avoir eu de la joie pendant

deux ans, voici les époux, par expiation de ce bonheur fugitif,

contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il

leur est défendu de goûter plus que ce minimum.» Combien il est facile

de broder sur ce thème sentimental! Disjoints par la loi, et libérés de

tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer

leur vie et connaître de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier

amour se sont fanées une à une, n'est-il pas dans le palais d'Eros

d'autres jardins parfumés? Il est cruel, il est absurde, ce principe

matrimonial qui condamne «à n'aimer qu'une fois et à aimer

toujours![96]»

[Note 96: _La faillite du mariage_, pp. 55, 56 et 57.]

Nulle part cette thèse ne s'étale avec plus de crudité passionnée que

dans l'_Évangile du Bonheur_ de M. Armand Charpentier. Voici, d'après

l'auteur lui-même, l'esprit et le résumé de l'oeuvre: «L'amour entre

deux êtres est-il éternel? Non. Le mariage est-il éternel? Oui.

Conclusion: à un moment donné, mariage et amour ne sont plus synonymes.

Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa

raison d'être a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est

contraire à toute logique, à tout bonheur. Il est l'une des plus grosses

et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanité vit depuis ses

origines.»

A cela, quel remède? La «liberté de l'amour» pour la femme comme pour

l'homme. Lisez plutôt: «Si l'on s'élève quelque peu au-dessus des

préjugés courants, il convient de louer, sans réticence, la princesse de

Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont

une femme puisse se rendre digne.

Au lieu de s'engourdir, comme tant d'autres, dans l'éternel mensonge de

l'adultère, elle a affirmé hautement et devant tous: 1° son droit à

l'amour; 2° sa liberté dans le choix de l'amant.» En somme, c'est la

conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute façon, servi la

cause émancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les

conférences ou les romans féministes. Et pour généraliser un aussi bel

exemple, le moyen est bien simple: «La douleur résidant dans l'éternité

du lien, il suffira de rendre le pacte révocable à volonté, autrement

dit, de faciliter le divorce[97].»

[Note 97: Lettre à M. Joseph Renaud. _La faillite du mariage_, pp. 59,

60 et 61, _passim_.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 103 / 201 题