III

Lorsqu'une institution n'est plus d'accord avec les moeurs, il faut, de

toute nécessité, ou réformer les moeurs ou modifier l'institution.

Recherchons d'abord les modifications susceptibles de rajeunir le vieux

mariage monogame, quitte à rechercher, en finissant, si la réforme

morale ne serait pas plus désirable et plus efficace que la réforme

légale.

On se plaint de ce que certains mariages se concluent trop

laborieusement, et que d'autres,--les plus nombreux,--s'improvisent trop

légèrement: deux griefs qui ne manquent point de gravité.

On parle surtout de multiplier les facilités de se marier. Vous savez de

quelles précautions la bourgeoisie française entoure le mariage de ses

enfants. Il ne suffit point qu'un jeune homme et une jeune fille

s'agréent mutuellement pour que l'union se fasse sans plus de cérémonie;

il faut encore que les convenances de la famille soient satisfaites. Et

celle-ci pèse avec soin les situations, les fortunes, les espérances,

non moins que les qualités et les inclinations des personnes en cause.

Chez nous, la jeune fille est l'objet de la sollicitude inquiète et

jalouse de ses parents. Ne convient-il pas de la protéger contre les

épouseurs avides qui rôdent sournoisement autour du cher trésor?

Rien de pareil en Amérique, du moins dans les classes moyennes. Jeunes

gens et jeunes filles se fréquentent librement pour mieux se connaître;

et comme ils n'ignorent rien de la vie, la famille ne se mêle pas de

leurs petites affaires de coeur. Point de dot d'ailleurs à la charge des

parents qui, ayant moins d'obligations envers leurs enfants, sont moins

tentés de les accabler de leur sollicitude. C'est pourquoi le mariage

est une opération toute simple qui ne regarde guère que les intéressés.

On ne se dit pas qu'une fois mariée, l'Américaine renonce difficilement

à ses habitudes de club et de libre mouvement pour se vouer modestement

aux soins du ménage. Indépendante elle reste après comme avant, malgré

le sacrement. La vie domestique lui pèse. L'ouvrière elle-même, au dire

de Mme Bentzon, exige de son mari qu'il s'occupe du «baby».

Mais, sans s'inquiéter de savoir si la Française émancipée copiera les

gestes de ce joli modèle, on nous propose de libérer les justes noces

des autorisations sévères qui en défendent l'accès. Un député en

soutane, le bon abbé Lemire,--désireux d'amener au mariage un plus grand

nombre de jeunes gens que les facilités de l'amour libre entraînent trop

souvent vers les unions irrégulières,--s'emploie de son mieux à aplanir

les obstacles et à émonder les formalités qui encombrent la cérémonie

nuptiale. A quoi l'on pourrait objecter que, si complaisante que soit la

loi, le mariage ne sera jamais aussi facile que le concubinage. Ceux qui

aiment leurs aises répugneront toujours à se lier pour la vie, fût-ce

avec accompagnement d'encens, de fleurs et de musique. Il ne faut pas,

évidemment, que la célébration des unions légitimes soit hérissée de

conditions trop difficultueuses. Par contre, à diminuer toutes les

garanties de sagesse et de réflexion, on ne fera peut-être que permettre

aux emballés de commettre plus facilement des sottises. La fondation

d'une famille est un acte plus grave qu'une amourette. On ne saurait

trop y réfléchir avant, si l'on ne veut pas trop le regretter après. Et

les parents, qui ont charge d'âmes, ont bien le droit de dire leur mot

en cette affaire. Pour favoriser le mariage, gardons-nous d'affaiblir

l'esprit de famille. Ces réserves faites, nous reconnaissons volontiers

que l'influence des parents gagnerait à s'interposer adroitement, sous

forme d'observations affectueuses et insinuantes. La jeunesse est plus

touchée d'une remontrance douce et tendre que d'une injonction

tranchante et vexatoire.

Notre loi française s'est-elle conformée à ces vues conciliantes et

diplomatiques? Dans l'article 148, qui est toujours en vigueur, le Code

civil dispose que «le fils qui n'a pas atteint l'âge de vingt-cinq ans

et la fille qui n'a pas atteint l'âge de vingt et un ans accomplis, ne

peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère.»

Et l'ancien texte des articles 151 et 152 ajoutait que, «depuis la

majorité fixée par l'article 148 jusqu'à l'âge de trente ans pour les

fils et de vingt-cinq ans accomplis pour les filles,» l'assentiment des

père et mère doit être sollicité par trois «actes respectueux»

renouvelés successivement de mois en mois. On voit que le Code Napoléon

a pris soin d'édicter des mesures de protection plus longues pour les

garçons que pour les filles, par appréhension probable (ô l'injurieuse

inégalité!) de la coquetterie et de la séduction dangereuses du sexe

féminin.

Nous n'hésitons pas à reconnaître que ces formalités préventives étaient

véritablement trop sévères et trop minutieuses. La sagesse et l'habileté

font une loi aux parents (nous y insistons) de n'exercer leur autorité

que sous forme d'avis et de conseils. Dans les affaires de coeur, la

persuasion vaut mieux que la contrainte. Lorsque l'opposition des père

et mère va jusqu'au veto impératif, l'expérience démontre qu'elle fait

plus de mal que de bien. Rien de plus pénible surtout que ces sommations

ironiquement dénommées «respectueuses», qui équivalent à une déclaration

de guerre et n'ajournent la rupture que pour la rendre définitive.

Pourquoi ne pas les supprimer? La loi du 20 juin 1896 n'est pas allée

jusque-là. Des trois actes respectueux, elle a maintenu le premier; et

le nouvel article 151 stipule qu'un mois après, «il pourra être passé

outre au mariage.»

La même loi de 1896 a introduit, par ailleurs, d'heureuses

simplifications. On n'ignore point que la multiplicité des formalités

exigées à la mairie, la nécessité des papiers à produire et des

démarches et des publications à faire, créent, surtout pour la jeune

fille du peuple et son fiancé, des difficultés inextricables dont ils

trouvent plus simple de sortir en se passant du maire et du curé. Les

membres de la Société de Saint-François Régis, qui s'occupe du mariage

des indigents, en savent quelque chose: simplifier les formalités

légales, c'est supprimer une des causes du concubinage. Notre

législation matrimoniale a été faite pour la classe moyenne beaucoup

plus que pour la classe pauvre. Dans le peuple, où l'on fait moins de

façons pour se mettre en ménage, il est bon que le mariage soit

facilement accessible. Pour les ouvriers et les ouvrières, dont la

plupart des parents ne s'occupent guère, la production de certaines

pièces est souvent gênante ou impossible. La loi du 20 juin 1896 a

restreint les exigences formalistes du Code, en diminuant les actes à

fournir pour le cas fréquent du prédécès des ascendants.

Ces simplifications ne sont pas du goût de tout le monde. «Qu'on les

multiplie, nous dit-on, et nos enfants se marieront à la légère!»--A

quoi je répliquerai que l'intervention impérieuse des parents n'est pas

toujours, hélas! une garantie de clairvoyance et de réflexion. Dans la

bourgeoisie, le mal vient surtout de ce que les fiançailles

d'aujourd'hui ne sont plus dignes de ce nom. La période en est trop

courte. Rarement la jeune fille est mise à même de choisir en pleine

indépendance d'esprit, en pleine connaissance de cause. On la marie

hâtivement. Et pourtant, plus de prudence avant assurerait plus de

constance après. Et aussi plus de liberté consciente de la part de la

fiancée entraînerait plus de reconnaissance affectueuse de la part du

fiancé. Sans doute, il ne faut pas se flatter de supprimer tous les

accidents conjugaux. Mais faisons-nous bien tout ce qu'il faut pour les

réduire au minimum? Que d'unions improvisées! Que de mariages «bâclés»!

Ce ne sont pas les visites aux parents, au notaire, au tapissier, qui

permettent aux fiancés de s'étudier et de se connaître. En fait, quand

arrive le jour des noces, trop d'époux s'ignorent l'un l'autre.

Et que de femmes en ont souffert! Pourquoi s'étonner que des

protestations s'élèvent de toutes parts contre cet usage déraisonnable

de notre société française, qui cloître et isole nos demoiselles à

marier, et abrège, autant que possible, la préface si charmante et si

instructive des fiançailles? Je ne puis qu'admirer une jeune fille qui,

mettant le bonheur dans le devoir, dans la noblesse de la vie, dans les

vraies affections,--car il n'est que là!--nourrit la prétention de se

marier à son gré, c'est-à-dire d'épouser l'homme de son choix, et veut

être aimée pour sa personne et non pour son argent, comme elle entend

aimer son mari pour lui-même et non pour sa situation.

«C'est une tête romanesque,» diront les gens pratiques.--Mon Dieu! les

âmes élevées et tendres ont presque toujours un grain de poésie--ou de

folie, comme on voudra. Où est la femme généreuse et fière qui ne soit

un peu romanesque? Une jeune fille sentimentale n'est pas nécessairement

chimérique. Elle veut un homme à son goût: c'est son droit. Donnons-lui

donc le moyen de le choisir et le temps de l'étudier, et pour cela

prolongeons les fiançailles, qui sont le prologue nécessaire des

mariages sérieux.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 91 / 201 题