Lorsqu'une institution n'est plus d'accord avec les moeurs, il faut, de
toute nécessité, ou réformer les moeurs ou modifier l'institution.
Recherchons d'abord les modifications susceptibles de rajeunir le vieux
mariage monogame, quitte à rechercher, en finissant, si la réforme
morale ne serait pas plus désirable et plus efficace que la réforme
légale.
On se plaint de ce que certains mariages se concluent trop
laborieusement, et que d'autres,--les plus nombreux,--s'improvisent trop
légèrement: deux griefs qui ne manquent point de gravité.
On parle surtout de multiplier les facilités de se marier. Vous savez de
quelles précautions la bourgeoisie française entoure le mariage de ses
enfants. Il ne suffit point qu'un jeune homme et une jeune fille
s'agréent mutuellement pour que l'union se fasse sans plus de cérémonie;
il faut encore que les convenances de la famille soient satisfaites. Et
celle-ci pèse avec soin les situations, les fortunes, les espérances,
non moins que les qualités et les inclinations des personnes en cause.
Chez nous, la jeune fille est l'objet de la sollicitude inquiète et
jalouse de ses parents. Ne convient-il pas de la protéger contre les
épouseurs avides qui rôdent sournoisement autour du cher trésor?
Rien de pareil en Amérique, du moins dans les classes moyennes. Jeunes
gens et jeunes filles se fréquentent librement pour mieux se connaître;
et comme ils n'ignorent rien de la vie, la famille ne se mêle pas de
leurs petites affaires de coeur. Point de dot d'ailleurs à la charge des
parents qui, ayant moins d'obligations envers leurs enfants, sont moins
tentés de les accabler de leur sollicitude. C'est pourquoi le mariage
est une opération toute simple qui ne regarde guère que les intéressés.
On ne se dit pas qu'une fois mariée, l'Américaine renonce difficilement
à ses habitudes de club et de libre mouvement pour se vouer modestement
aux soins du ménage. Indépendante elle reste après comme avant, malgré
le sacrement. La vie domestique lui pèse. L'ouvrière elle-même, au dire
de Mme Bentzon, exige de son mari qu'il s'occupe du «baby».
Mais, sans s'inquiéter de savoir si la Française émancipée copiera les
gestes de ce joli modèle, on nous propose de libérer les justes noces
des autorisations sévères qui en défendent l'accès. Un député en
soutane, le bon abbé Lemire,--désireux d'amener au mariage un plus grand
nombre de jeunes gens que les facilités de l'amour libre entraînent trop
souvent vers les unions irrégulières,--s'emploie de son mieux à aplanir
les obstacles et à émonder les formalités qui encombrent la cérémonie
nuptiale. A quoi l'on pourrait objecter que, si complaisante que soit la
loi, le mariage ne sera jamais aussi facile que le concubinage. Ceux qui
aiment leurs aises répugneront toujours à se lier pour la vie, fût-ce
avec accompagnement d'encens, de fleurs et de musique. Il ne faut pas,
évidemment, que la célébration des unions légitimes soit hérissée de
conditions trop difficultueuses. Par contre, à diminuer toutes les
garanties de sagesse et de réflexion, on ne fera peut-être que permettre
aux emballés de commettre plus facilement des sottises. La fondation
d'une famille est un acte plus grave qu'une amourette. On ne saurait
trop y réfléchir avant, si l'on ne veut pas trop le regretter après. Et
les parents, qui ont charge d'âmes, ont bien le droit de dire leur mot
en cette affaire. Pour favoriser le mariage, gardons-nous d'affaiblir
l'esprit de famille. Ces réserves faites, nous reconnaissons volontiers
que l'influence des parents gagnerait à s'interposer adroitement, sous
forme d'observations affectueuses et insinuantes. La jeunesse est plus
touchée d'une remontrance douce et tendre que d'une injonction
tranchante et vexatoire.
Notre loi française s'est-elle conformée à ces vues conciliantes et
diplomatiques? Dans l'article 148, qui est toujours en vigueur, le Code
civil dispose que «le fils qui n'a pas atteint l'âge de vingt-cinq ans
et la fille qui n'a pas atteint l'âge de vingt et un ans accomplis, ne
peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère.»
Et l'ancien texte des articles 151 et 152 ajoutait que, «depuis la
majorité fixée par l'article 148 jusqu'à l'âge de trente ans pour les
fils et de vingt-cinq ans accomplis pour les filles,» l'assentiment des
père et mère doit être sollicité par trois «actes respectueux»
renouvelés successivement de mois en mois. On voit que le Code Napoléon
a pris soin d'édicter des mesures de protection plus longues pour les
garçons que pour les filles, par appréhension probable (ô l'injurieuse
inégalité!) de la coquetterie et de la séduction dangereuses du sexe
féminin.
Nous n'hésitons pas à reconnaître que ces formalités préventives étaient
véritablement trop sévères et trop minutieuses. La sagesse et l'habileté
font une loi aux parents (nous y insistons) de n'exercer leur autorité
que sous forme d'avis et de conseils. Dans les affaires de coeur, la
persuasion vaut mieux que la contrainte. Lorsque l'opposition des père
et mère va jusqu'au veto impératif, l'expérience démontre qu'elle fait
plus de mal que de bien. Rien de plus pénible surtout que ces sommations
ironiquement dénommées «respectueuses», qui équivalent à une déclaration
de guerre et n'ajournent la rupture que pour la rendre définitive.
Pourquoi ne pas les supprimer? La loi du 20 juin 1896 n'est pas allée
jusque-là. Des trois actes respectueux, elle a maintenu le premier; et
le nouvel article 151 stipule qu'un mois après, «il pourra être passé
outre au mariage.»
La même loi de 1896 a introduit, par ailleurs, d'heureuses
simplifications. On n'ignore point que la multiplicité des formalités
exigées à la mairie, la nécessité des papiers à produire et des
démarches et des publications à faire, créent, surtout pour la jeune
fille du peuple et son fiancé, des difficultés inextricables dont ils
trouvent plus simple de sortir en se passant du maire et du curé. Les
membres de la Société de Saint-François Régis, qui s'occupe du mariage
des indigents, en savent quelque chose: simplifier les formalités
légales, c'est supprimer une des causes du concubinage. Notre
législation matrimoniale a été faite pour la classe moyenne beaucoup
plus que pour la classe pauvre. Dans le peuple, où l'on fait moins de
façons pour se mettre en ménage, il est bon que le mariage soit
facilement accessible. Pour les ouvriers et les ouvrières, dont la
plupart des parents ne s'occupent guère, la production de certaines
pièces est souvent gênante ou impossible. La loi du 20 juin 1896 a
restreint les exigences formalistes du Code, en diminuant les actes à
fournir pour le cas fréquent du prédécès des ascendants.
Ces simplifications ne sont pas du goût de tout le monde. «Qu'on les
multiplie, nous dit-on, et nos enfants se marieront à la légère!»--A
quoi je répliquerai que l'intervention impérieuse des parents n'est pas
toujours, hélas! une garantie de clairvoyance et de réflexion. Dans la
bourgeoisie, le mal vient surtout de ce que les fiançailles
d'aujourd'hui ne sont plus dignes de ce nom. La période en est trop
courte. Rarement la jeune fille est mise à même de choisir en pleine
indépendance d'esprit, en pleine connaissance de cause. On la marie
hâtivement. Et pourtant, plus de prudence avant assurerait plus de
constance après. Et aussi plus de liberté consciente de la part de la
fiancée entraînerait plus de reconnaissance affectueuse de la part du
fiancé. Sans doute, il ne faut pas se flatter de supprimer tous les
accidents conjugaux. Mais faisons-nous bien tout ce qu'il faut pour les
réduire au minimum? Que d'unions improvisées! Que de mariages «bâclés»!
Ce ne sont pas les visites aux parents, au notaire, au tapissier, qui
permettent aux fiancés de s'étudier et de se connaître. En fait, quand
arrive le jour des noces, trop d'époux s'ignorent l'un l'autre.
Et que de femmes en ont souffert! Pourquoi s'étonner que des
protestations s'élèvent de toutes parts contre cet usage déraisonnable
de notre société française, qui cloître et isole nos demoiselles à
marier, et abrège, autant que possible, la préface si charmante et si
instructive des fiançailles? Je ne puis qu'admirer une jeune fille qui,
mettant le bonheur dans le devoir, dans la noblesse de la vie, dans les
vraies affections,--car il n'est que là!--nourrit la prétention de se
marier à son gré, c'est-à-dire d'épouser l'homme de son choix, et veut
être aimée pour sa personne et non pour son argent, comme elle entend
aimer son mari pour lui-même et non pour sa situation.
«C'est une tête romanesque,» diront les gens pratiques.--Mon Dieu! les
âmes élevées et tendres ont presque toujours un grain de poésie--ou de
folie, comme on voudra. Où est la femme généreuse et fière qui ne soit
un peu romanesque? Une jeune fille sentimentale n'est pas nécessairement
chimérique. Elle veut un homme à son goût: c'est son droit. Donnons-lui
donc le moyen de le choisir et le temps de l'étudier, et pour cela
prolongeons les fiançailles, qui sont le prologue nécessaire des
mariages sérieux.