III

C'est pourquoi, peut-être, l'amour conjugal ne suppose pas seulement

l'instinct de possession, mais encore l'instinct d'appropriation. Il

faut que les époux se sentent bien l'un à l'autre, pour aujourd'hui et

pour demain, sans réserve, sans partage, sans retour, et maintenant et

toujours. Et ce sentiment de confiance et de sécurité doit être

réciproque. Là est l'essence et l'honneur du mariage chrétien.

Autrefois l'homme cherchait à réaliser cette assurance par la force, à

son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut

généralement attribuée à l'homme par droit de conquête ou par droit

d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle

exposée sur les marchés d'esclaves, elle dut subir servilement, durant

de longs siècles, la loi du vainqueur ou de l'acquéreur devenu son

souverain maître.

Aujourd'hui les deux époux se donnent et s'appartiennent l'un à l'autre.

Qu'on ne s'offense point de ce langage: George Sand a écrit elle-même

que «l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par

nature.» Et l'homme, pareillement. Quiconque est porté vers le mariage

par des sentiments honnêtes, se sent las de son indépendance et prêt à

aliéner une part de soi-même au profit de l'être aimé. C'est avec joie

qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point là d'une

relation fortuite et brève, mais d'une convention à vie, les deux futurs

conjoints ont une si pleine conscience de la gravité de l'acte décisif

qui va les attacher l'un à l'autre, qu'ils aiment à l'entourer d'éclat

et de splendeur. Ils sentent en même temps leur tendresse si supérieure

aux caprices de l'instinct, ils voient si bien que leur mariage n'est

pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi l'union plus

complète et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de

prendre à témoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur

consentement par quelque noble consécration publique. Les rites qui,

dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et

sanctionnent les noces légitimes de l'homme et de la femme, ne sont donc

point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses;

ils sont nés bien plutôt d'un entraînement spontané, d'une impulsion

générale; et bien qu'ils aient été jadis avilis par des usages

sacrilèges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du coeur

et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les époux

manifestent, en s'unissant, ce voeu d'unité et cette préoccupation de

perpétuité qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du coeur

humain lui-même une observation importante.

L'amour est monogame. Il ne se partage point; il se donne tout entier.

Notre coeur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un

même moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions.

L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse

varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour détrône et

expulse le premier, celui-ci est comme effacé, annihilé, aboli. Il ne

compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections

également amoureuses puissent se juxtaposer en une même âme. L'amour

véritable répugne au partage. Tout ou rien, voilà sa devise. Mais le

coeur humain s'arrange très bien des affections successives. Il est

volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses

artifices, qu'il se persuade naïvement que son amour actuel est son

premier, son unique amour.

Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser

puissamment ces étranges illusions, et de servir de la sorte les fins de

l'amour libre. Faites que les unions monogamiques puissent être

librement dissoutes par consentement mutuel, au gré des parties

intéressées, ainsi que se font déjà les divorces en divers pays du

monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vécu. Alors tous les

amants seront époux. Pour combien de temps? Cela dépendra de l'amour qui

les unit. «Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas

la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais

plutôt la quasi-indissolubilité légale[83].»

[Note 83: B. MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 373.]

Cette parole d'un socialiste modéré nous montre assez que, pour le

moment, l'attribut du mariage le plus menacé est la perpétuité. Et

pourtant le respect des liens matrimoniaux est de nécessité publique.

Toute société est directement intéressée à la stabilité des familles; et

le mariage indissoluble a précisément pour but de lui assurer la

continuité, la durée, la solidité, sans lesquelles nul peuple ne saurait

vivre et prospérer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point

faits pour les bons ménages qui se soutiendraient naturellement sans

leur appui, mais pour les médiocres qui sont légion, et dont

l'ébranlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le

trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les

époux prennent contre eux-mêmes dans l'intérêt des enfants et,

conséquemment, dans l'intérêt de la société elle-même.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 84 / 201 题