C'est pourquoi, peut-être, l'amour conjugal ne suppose pas seulement
l'instinct de possession, mais encore l'instinct d'appropriation. Il
faut que les époux se sentent bien l'un à l'autre, pour aujourd'hui et
pour demain, sans réserve, sans partage, sans retour, et maintenant et
toujours. Et ce sentiment de confiance et de sécurité doit être
réciproque. Là est l'essence et l'honneur du mariage chrétien.
Autrefois l'homme cherchait à réaliser cette assurance par la force, à
son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut
généralement attribuée à l'homme par droit de conquête ou par droit
d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle
exposée sur les marchés d'esclaves, elle dut subir servilement, durant
de longs siècles, la loi du vainqueur ou de l'acquéreur devenu son
souverain maître.
Aujourd'hui les deux époux se donnent et s'appartiennent l'un à l'autre.
Qu'on ne s'offense point de ce langage: George Sand a écrit elle-même
que «l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par
nature.» Et l'homme, pareillement. Quiconque est porté vers le mariage
par des sentiments honnêtes, se sent las de son indépendance et prêt à
aliéner une part de soi-même au profit de l'être aimé. C'est avec joie
qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point là d'une
relation fortuite et brève, mais d'une convention à vie, les deux futurs
conjoints ont une si pleine conscience de la gravité de l'acte décisif
qui va les attacher l'un à l'autre, qu'ils aiment à l'entourer d'éclat
et de splendeur. Ils sentent en même temps leur tendresse si supérieure
aux caprices de l'instinct, ils voient si bien que leur mariage n'est
pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi l'union plus
complète et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de
prendre à témoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur
consentement par quelque noble consécration publique. Les rites qui,
dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et
sanctionnent les noces légitimes de l'homme et de la femme, ne sont donc
point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses;
ils sont nés bien plutôt d'un entraînement spontané, d'une impulsion
générale; et bien qu'ils aient été jadis avilis par des usages
sacrilèges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du coeur
et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les époux
manifestent, en s'unissant, ce voeu d'unité et cette préoccupation de
perpétuité qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du coeur
humain lui-même une observation importante.
L'amour est monogame. Il ne se partage point; il se donne tout entier.
Notre coeur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un
même moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions.
L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse
varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour détrône et
expulse le premier, celui-ci est comme effacé, annihilé, aboli. Il ne
compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections
également amoureuses puissent se juxtaposer en une même âme. L'amour
véritable répugne au partage. Tout ou rien, voilà sa devise. Mais le
coeur humain s'arrange très bien des affections successives. Il est
volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses
artifices, qu'il se persuade naïvement que son amour actuel est son
premier, son unique amour.
Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser
puissamment ces étranges illusions, et de servir de la sorte les fins de
l'amour libre. Faites que les unions monogamiques puissent être
librement dissoutes par consentement mutuel, au gré des parties
intéressées, ainsi que se font déjà les divorces en divers pays du
monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vécu. Alors tous les
amants seront époux. Pour combien de temps? Cela dépendra de l'amour qui
les unit. «Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas
la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais
plutôt la quasi-indissolubilité légale[83].»
[Note 83: B. MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 373.]
Cette parole d'un socialiste modéré nous montre assez que, pour le
moment, l'attribut du mariage le plus menacé est la perpétuité. Et
pourtant le respect des liens matrimoniaux est de nécessité publique.
Toute société est directement intéressée à la stabilité des familles; et
le mariage indissoluble a précisément pour but de lui assurer la
continuité, la durée, la solidité, sans lesquelles nul peuple ne saurait
vivre et prospérer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point
faits pour les bons ménages qui se soutiendraient naturellement sans
leur appui, mais pour les médiocres qui sont légion, et dont
l'ébranlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le
trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les
époux prennent contre eux-mêmes dans l'intérêt des enfants et,
conséquemment, dans l'intérêt de la société elle-même.