II

Et d'abord, il n'est pas désirable que la passion préside au mariage,

parce que les sens y ont plus de part que le coeur. La passion, en

effet, est fantasque et violente: elle ressemble à un orage. Elle fait

même plus de blessures qu'elle ne cause de joies. Elle est absorbante,

ombrageuse, inquiète, dominatrice; elle veut posséder l'objet aimé tout

entier, sans que celui-ci ait le droit de retenir quoi que ce soit de

lui-même; elle est jalouse des amis, des livres, des bêtes, auxquels le

partenaire adoré--et persécuté--a le malheur de donner un peu de son

coeur. Les femmes ne sont pas rares qui éprouvent cette fièvre d'amour.

Ce sont des malades dangereuses. Quiconque est pris et serré dans l'étau

d'une passion aveugle est un être à plaindre. S'il ne s'arme d'un

courage surhumain pour secouer le joug qui l'étouffe, il tombera de

défaillance en défaillance, de l'amour à la faiblesse, de la faiblesse à

la lâcheté, jusqu'à l'abandonnement de soi-même, jusqu'à la dégradation

de tout son être: c'est un suicide lent.

Que s'il veut réagir, se révolter, se reprendre, quelles luttes et

quelles souffrances! Je ne voudrais pas souhaiter, même à un ennemi, le

mariage d'une affection douce avec un amour-passion. C'est l'union de

deux choses inconciliables. Liez une créature ardente et fébrile, tout

feu, tout flamme, tout désir, avec une autre capable seulement de

tendresse raisonnable, où entrent surtout la condescendance amicale et

l'instinct protecteur, et vous aurez un ménage d'enfer. Sans doute,

entre gens qui s'aiment d'une flamme égale et modérée, les disputes ne

sont pas rares. Mais entre un amoureux fou et un amoureux sage, il y a

discord mental, incompatibilité absolue, déchirement continuel. Ils

vivent ensemble sans se comprendre, ils respirent le même air sans

s'accommoder l'un à l'autre. Ce sont des étrangers qui couchent dans le

même lit, sans pouvoir se communiquer leurs pensées, sans pouvoir

connaître et goûter leur âme. De l'un à l'autre, point d'entente

possible: ils s'enferment en eux-mêmes, se torturent, se martyrisent

jusqu'au jour de la séparation inévitable. Ce qui fait que bon nombre de

mariages d'inclination tournent mal, c'est précisément que la passion y

préside exclusivement, soit d'un côté, soit de l'autre, ou même des deux

à la fois; et la passion ne fonde rien de solide, parce qu'étant faite

surtout de désir, elle est incohérente et folle. Je le répète: la

passion est une fièvre délicieuse et pernicieuse, dont il est souvent

plus facile de mourir que de guérir.

Non qu'il faille, grand Dieu! se marier sans amour. Ne laissons pas

s'aggraver le discrédit où déchoit insensiblement le vrai, l'honnête, le

pur amour, l'amour conjugal! Le mariage n'est pas seulement l'union de

deux vies, de deux bourses, mais avant tout l'union de deux coeurs.

Sinon, il ne mériterait pas d'être défendu. Se marier sans amour, quelle

misère! Comme si l'amour n'était pas le sourire de la vie! Il n'est que

son rayonnement pour éclairer la beauté des choses. Si tant de gens

passent à côté des merveilles de l'univers sans les voir ni les sentir,

n'est-ce point que leur âme solitaire ne s'est jamais éclairée de cette

lumière intérieure, qui rend plus présentes et plus chères aux coeurs

aimants les splendeurs de la nature et de la vie? Il suffit d'aimer pour

trouver le ciel plus bleu, l'air plus léger, la terre plus clémente,

plus parée, les hommes meilleurs et les femmes plus parfaites. Ayez le

coeur en joie, et vous verrez le monde en fête. L'amour est un magicien

charmant qui anime, colore, et embellit l'existence. Ne le bannissons

point du mariage.

Mais cet amour doit être plus réfléchi que la passion, et plus sérieux

qu'une amourette. A l'homme et à la femme qui veulent fonder une

famille, il faut une affection mutuelle, profonde, solide. On ne se

marie pas seulement pour soi, on se marie aussi pour l'autre. Sans

réciprocité consentie et partagée, le mariage est lésionnaire et

malheureux. On ne se marie pas davantage pour six mois ou pour six ans,

mais pour toujours. Il s'agit là d'une liaison à vie, et non d'un

caprice passager. Sans desseins de long avenir, sans promesses de durée,

sans garanties de fidélité, le mariage est fragile et précaire. Enfin,

avant toute autre considération, le mariage doit être contracté en vue

des enfants à naître et du foyer à fonder. Cessons donc de le regarder

comme le dénouement d'une intrigue habile ou le couronnement d'un simple

désir. Qu'il ne soit ni la fin d'un long célibat pour les hommes, ni la

fin d'un roman aventureux pour les femmes, ni surtout l'aboutissement et

l'assouvissement de la passion pour les uns ou les autres! Le mariage

est le commencement d'une famille; il lui faut des gages d'avenir et des

assurances de perpétuité.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 83 / 201 题