A bien y réfléchir même, on ne tarde guère à se convaincre que tous les
gens mariés ont besoin de cette «assurance» préventive. Je ne crois pas
faire injure aux meilleurs ménages en affirmant qu'à la suite d'un
froissement grave ou d'un désaccord passager, ils ont été tentés plus
d'une fois, au fond du coeur, de se déprendre et de se désunir.
Supposons un mariage qui réunisse toutes les conditions de bonheur:
est-on sûr qu'il sera heureux? Non. Les femmes se trompent qui lui
demandent avidement, non pas seulement la sécurité, la dignité, mais
encore la plénitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour
dans le mariage, c'est à condition de n'en point chasser la raison et de
songer à l'avenir autant qu'au présent, aux enfants autant qu'à
soi-même. Pourquoi faut-il que beaucoup de jeunes filles soient élevées
et entretenues dans cette idée que l'époux est fait pour leur donner la
félicité, que leur béatitude dépend d'un homme, et que celui-ci doit
réunir à cette fin toutes sortes de mérites introuvables? Avec les
qualités qu'on exige du mari rêvé, un dieu ne serait pas capable de
faire un époux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne
réalise point à volonté le bonheur de qui que ce soit, même en l'aimant
de tout son coeur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de
nous-mêmes beaucoup plus que des autres?
En réalité, il n'est pas de ménage qui n'ait,--un peu plus tôt ou un peu
plus tard,--ses préoccupations, ses tourments, ses épreuves. Les
meilleurs époux ne sont mariés véritablement qu'après plusieurs années
de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les
prémisses du mariage sont un trompe-l'oeil; la légendaire «lune de miel»
n'est qu'une comédie galante qu'on se joue l'un à l'autre. L'harmonie de
deux âmes ne s'improvise point. On peut s'aimer dès la première
rencontre; on ne s'accorde qu'à la longue. Le coup de foudre peut
rapprocher les coeurs; il ne fond point les caractères. L'«unisson»
suppose un stage de concessions réciproques et de bienveillante
condescendance.
Cela étant, est-ce trop dire que peu de ménages se condamneraient aux
obligations du support mutuel, s'ils pouvaient, à tout instant, sortir
du mariage par une porte largement ouverte sur le monde? En tout cas, à
se croire et à se sentir liés pour la vie, il leur est plus facile de se
plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques
sacrifices préalables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.
Voici, par exemple, une mère de famille entendue à tous les soins
domestiques, appliquée à l'administration de son intérieur, tenant son
rang avec dignité, sans effacement ni ostentation, respectée de tous et
faisant honneur à son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il
lui est peut-être échappé dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien
des soupirs. Mais à mesure que s'écoulent les jours et les années, à
mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations,
son âme s'ouvre mieux à la véritable conception des devoirs de ce monde;
et pendant qu'elle se dépense pour le bonheur des siens et court,
vigilante et affairée, d'un berceau à l'autre, elle se dit que les
petites pensionnaires sont folles qui rêvent la vie tout en bleu ou tout
en rose; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations,
c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la
terre moins en cherchant sa félicité propre qu'en travaillant activement
à celle des autres.
A ce propos, parlons un instant de la femme intelligente mariée à un
mari vulgaire. C'est l'histoire de Mme Bovary; et ce que le
chef-d'oeuvre de Flaubert a suscité de tentations dans l'âme aigrie des
femmes qui se jugent supérieures à leur mari, les confesseurs pourraient
seuls le dire! Afin de se libérer du contact journalier d'un lourdaud
stupide, l'idée est venue plus d'une fois à ces vaniteuses de rompre
leur chaîne, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise
de révolte passée, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus,
quand l'esprit de devoir l'a emporté, Dieu aidant, sur l'esprit
d'orgueil, elles se sont apaisées, assagies, et elles sont restées à la
maison, l'âme triste, mais soumise et résignée.
Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas
parties, préférant le libre amour à la vulgarité du devoir quotidien?
Supprimez l'attache légale, et les époux rendus à leurs passions, à
leurs caprices, à leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe
déliée au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme supérieure
à son mari, je le dis pareillement du mari supérieur à sa femme. Ce
second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme
ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves
d'une communauté pénible? Heureusement les attaches conjugales le
retiennent; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement,
les enfants ont le bonheur de grandir entre le père et la mère.
En vérité, je le répète, il n'est peut-être pas un seul ménage, si bien
assorti qu'on le suppose, qui, à de certains moments de contradiction et
de mauvaise humeur, n'ait souhaité de revenir en arrière, regimbant sous
le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un à l'autre. Aux
frottements de la vie commune, les aspérités se sont émoussées. Et peu à
peu le mariage a rapproché, uni, mêlé, fondu si complètement les deux
unités conjugales que, si différentes qu'elles fussent l'une de l'autre,
elles ont fini par s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est
faite. Quelque chose est passé de Lui en Elle et d'Elle en Lui. Ils ne
peuvent plus se déprendre, se détacher sans souffrance. Cette fois ils
sont bien mariés. Et la société compte une assise de plus: voilà le
grand bienfait social du mariage!
Et maintenant, un temps viendra-t-il où les unions conjugales se
formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice,
d'égoïsme ou d'intérêt? Les ménages de colombes deviendront-ils une
règle sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs
nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune préoccupation
d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanité est-elle destinée à
roucouler unanimement? Il n'en coûte rien de l'espérer. Ce jour-là
seulement on pourra, sans inconvénient, émanciper la foi conjugale de
toutes les chaînes de sûreté que les traditions, les moeurs et les lois
ont forgées entre les époux. Plus de conjoints, tous amants!
On verra même bientôt que des hommes pressés, qui sont tout miel et tout
amour,--j'ai suffisamment désigné les anarchistes et les
socialistes,--voudraient dès maintenant libérer les époux de tout
assujettissement respectif; car il faut bien reconnaître que l'humanité
mettra quelque temps à s'élever à l'idéale perfection dont nous parlions
tout à l'heure. Ces messieurs appréhendent qu'à serrer si fortement le
lien civil des mariages, on ne brise le lien spontané des libres
affections, et qu'en appesantissant sur nos épaules le joug des
contraintes légales, on affaiblisse en nous l'attraction mystérieuse des
âmes.
N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des
précautions prises pour en assurer la continuité. Il est inévitable
qu'une société civilisée prenne des garanties en faveur des enfants et,
pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre lui-même,
protégeant ainsi le mari et la femme contre l'inconstance et la
fragilité de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions légales et
religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre
infirmité; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont,
faillibles, capricieux et volages, il sera de nécessité sociale de
mettre un peu chaque ménage sous les verrous. Attendons patiemment
qu'ils soient devenus parfaits pour démolir les serrures.