IV

A bien y réfléchir même, on ne tarde guère à se convaincre que tous les

gens mariés ont besoin de cette «assurance» préventive. Je ne crois pas

faire injure aux meilleurs ménages en affirmant qu'à la suite d'un

froissement grave ou d'un désaccord passager, ils ont été tentés plus

d'une fois, au fond du coeur, de se déprendre et de se désunir.

Supposons un mariage qui réunisse toutes les conditions de bonheur:

est-on sûr qu'il sera heureux? Non. Les femmes se trompent qui lui

demandent avidement, non pas seulement la sécurité, la dignité, mais

encore la plénitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour

dans le mariage, c'est à condition de n'en point chasser la raison et de

songer à l'avenir autant qu'au présent, aux enfants autant qu'à

soi-même. Pourquoi faut-il que beaucoup de jeunes filles soient élevées

et entretenues dans cette idée que l'époux est fait pour leur donner la

félicité, que leur béatitude dépend d'un homme, et que celui-ci doit

réunir à cette fin toutes sortes de mérites introuvables? Avec les

qualités qu'on exige du mari rêvé, un dieu ne serait pas capable de

faire un époux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne

réalise point à volonté le bonheur de qui que ce soit, même en l'aimant

de tout son coeur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de

nous-mêmes beaucoup plus que des autres?

En réalité, il n'est pas de ménage qui n'ait,--un peu plus tôt ou un peu

plus tard,--ses préoccupations, ses tourments, ses épreuves. Les

meilleurs époux ne sont mariés véritablement qu'après plusieurs années

de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les

prémisses du mariage sont un trompe-l'oeil; la légendaire «lune de miel»

n'est qu'une comédie galante qu'on se joue l'un à l'autre. L'harmonie de

deux âmes ne s'improvise point. On peut s'aimer dès la première

rencontre; on ne s'accorde qu'à la longue. Le coup de foudre peut

rapprocher les coeurs; il ne fond point les caractères. L'«unisson»

suppose un stage de concessions réciproques et de bienveillante

condescendance.

Cela étant, est-ce trop dire que peu de ménages se condamneraient aux

obligations du support mutuel, s'ils pouvaient, à tout instant, sortir

du mariage par une porte largement ouverte sur le monde? En tout cas, à

se croire et à se sentir liés pour la vie, il leur est plus facile de se

plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques

sacrifices préalables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.

Voici, par exemple, une mère de famille entendue à tous les soins

domestiques, appliquée à l'administration de son intérieur, tenant son

rang avec dignité, sans effacement ni ostentation, respectée de tous et

faisant honneur à son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il

lui est peut-être échappé dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien

des soupirs. Mais à mesure que s'écoulent les jours et les années, à

mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations,

son âme s'ouvre mieux à la véritable conception des devoirs de ce monde;

et pendant qu'elle se dépense pour le bonheur des siens et court,

vigilante et affairée, d'un berceau à l'autre, elle se dit que les

petites pensionnaires sont folles qui rêvent la vie tout en bleu ou tout

en rose; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations,

c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la

terre moins en cherchant sa félicité propre qu'en travaillant activement

à celle des autres.

A ce propos, parlons un instant de la femme intelligente mariée à un

mari vulgaire. C'est l'histoire de Mme Bovary; et ce que le

chef-d'oeuvre de Flaubert a suscité de tentations dans l'âme aigrie des

femmes qui se jugent supérieures à leur mari, les confesseurs pourraient

seuls le dire! Afin de se libérer du contact journalier d'un lourdaud

stupide, l'idée est venue plus d'une fois à ces vaniteuses de rompre

leur chaîne, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise

de révolte passée, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus,

quand l'esprit de devoir l'a emporté, Dieu aidant, sur l'esprit

d'orgueil, elles se sont apaisées, assagies, et elles sont restées à la

maison, l'âme triste, mais soumise et résignée.

Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas

parties, préférant le libre amour à la vulgarité du devoir quotidien?

Supprimez l'attache légale, et les époux rendus à leurs passions, à

leurs caprices, à leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe

déliée au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme supérieure

à son mari, je le dis pareillement du mari supérieur à sa femme. Ce

second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme

ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves

d'une communauté pénible? Heureusement les attaches conjugales le

retiennent; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement,

les enfants ont le bonheur de grandir entre le père et la mère.

En vérité, je le répète, il n'est peut-être pas un seul ménage, si bien

assorti qu'on le suppose, qui, à de certains moments de contradiction et

de mauvaise humeur, n'ait souhaité de revenir en arrière, regimbant sous

le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un à l'autre. Aux

frottements de la vie commune, les aspérités se sont émoussées. Et peu à

peu le mariage a rapproché, uni, mêlé, fondu si complètement les deux

unités conjugales que, si différentes qu'elles fussent l'une de l'autre,

elles ont fini par s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est

faite. Quelque chose est passé de Lui en Elle et d'Elle en Lui. Ils ne

peuvent plus se déprendre, se détacher sans souffrance. Cette fois ils

sont bien mariés. Et la société compte une assise de plus: voilà le

grand bienfait social du mariage!

Et maintenant, un temps viendra-t-il où les unions conjugales se

formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice,

d'égoïsme ou d'intérêt? Les ménages de colombes deviendront-ils une

règle sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs

nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune préoccupation

d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanité est-elle destinée à

roucouler unanimement? Il n'en coûte rien de l'espérer. Ce jour-là

seulement on pourra, sans inconvénient, émanciper la foi conjugale de

toutes les chaînes de sûreté que les traditions, les moeurs et les lois

ont forgées entre les époux. Plus de conjoints, tous amants!

On verra même bientôt que des hommes pressés, qui sont tout miel et tout

amour,--j'ai suffisamment désigné les anarchistes et les

socialistes,--voudraient dès maintenant libérer les époux de tout

assujettissement respectif; car il faut bien reconnaître que l'humanité

mettra quelque temps à s'élever à l'idéale perfection dont nous parlions

tout à l'heure. Ces messieurs appréhendent qu'à serrer si fortement le

lien civil des mariages, on ne brise le lien spontané des libres

affections, et qu'en appesantissant sur nos épaules le joug des

contraintes légales, on affaiblisse en nous l'attraction mystérieuse des

âmes.

N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des

précautions prises pour en assurer la continuité. Il est inévitable

qu'une société civilisée prenne des garanties en faveur des enfants et,

pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre lui-même,

protégeant ainsi le mari et la femme contre l'inconstance et la

fragilité de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions légales et

religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre

infirmité; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont,

faillibles, capricieux et volages, il sera de nécessité sociale de

mettre un peu chaque ménage sous les verrous. Attendons patiemment

qu'ils soient devenus parfaits pour démolir les serrures.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 85 / 201 题