SOMMAIRE

I.--TRADITIONS CHRÉTIENNES DU MARIAGE.--SON FONDEMENT:

DEVOIR OU PLAISIR?--IL NE DOIT SE CONFONDRE NI AVEC LA

PASSION QUI AFFOLE, NI AVEC LE CAPRICE QUI PASSE.

II.--L'AMOUR-PASSION: SES VIOLENCES ET SES DÉCEPTIONS.--LE

MARIAGE SANS AMOUR: SON ABAISSEMENT ET SES TRISTESSES.

III.--INSTINCT MUTUEL D'APPROPRIATION.--RITES SOLENNELS DE

CÉLÉBRATION.--L'AMOUR CONJUGAL EST MONOGAME.--QUE PENSER DE

L'INDISSOLUBILITÉ DU MARIAGE?

IV.--C'EST UNE GARANTIE PRISE PAR LES ÉPOUX CONTRE

EUX-MÊMES.--L'ACCORD DES ÂMES NE SE FAIT QU'A LA

LONGUE.--EXEMPLES PRIS DANS LA VIE RÉELLE.--A QUAND L'AMOUR

SANS LIEN?

I

Le Livre fameux de Stuart Mill, l'_Assujettissement de la femme_, repose

sur cet axiome que «le mariage est, à présent, le seul esclavage reconnu

par les lois.» Cette parole a trouvé de l'écho un peu partout, même en

France. On nous affirme que, d'après le Code civil, la femme est la

servante du mari. Il y a deux lois dans notre loi, dit-on: l'une pour

les hommes, l'autre pour les femmes.

Et notre société contemporaine accepte cette inégalité criante! A qui la

faute, sinon à l'atavisme chrétien, à l'héritage obscur des ancêtres

qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent, à notre

insu, dans nos âmes ébranlées vainement d'un désir confus d'intégral

affranchissement? Qui nous débarrassera de la servitude des idées

religieuses? Après s'être émancipés du joug de la foi, les incroyants

auront-ils le courage de s'affranchir des scrupules de la morale

«sacramentelle»[80]? Et de fait, un certain féminisme s'applique

passionnément à déchristianiser l'institution matrimoniale.

Il nous semblait pourtant qu'en épurant et en sanctifiant le mariage, la

religion du Christ n'avait point amoindri et maltraité la femme. Il est

vrai que Jésus ne permet à ses fidèles ni la polygamie ni le divorce. On

lit dans l'Évangile selon saint Mathieu: «Au commencement, Dieu a créé

un homme et une femme, un seul couple. C'est pourquoi l'homme quittera

son père et sa mère et s'attachera à sa femme. Ils ne seront plus deux,

mais une seule chair. Donc, que les hommes ne séparent point ce que Dieu

a uni. Le mari qui abandonne sa femme pour en épouser une autre et la

femme qui abandonne son mari pour en épouser un autre, commettent un

adultère[81].» Cette parole a restitué au mariage, dans l'intérêt des

deux époux, l'honneur et la sécurité.

[Note 80: Joseph RENAUD, _La Faillite du mariage_, p. 44.]

[Note 81: _Saint Mathieu_, XIX, 3-10.]

Par ailleurs, en admettant même que le christianisme n'ait rien de

divin, il faudrait reconnaître au moins qu'il a valu à la femme, en la

personne de Marie, mère de Jésus de Nazareth, d'incomparables hommages

et la glorification magnifique de la pureté féminine et de la dignité

maternelle. Aussi Marie est devenue le modèle de la femme et la

protectrice bénie de la famille chrétienne. Et s'autorisant de ce grand

exemple, saint Paul a proclamé que «les femmes se sauveraient par leurs

enfants[82].»

[Note 82: _Épître à Timothée_, II, 15.]

Plus tard, l'ancienne chevalerie, qui s'obligeait par serment à défendre

le bon renom des dames, avait en particulière dévotion «la très douce

Mère de Dieu». De là une littérature qu'on a justement appelée

«marianique», où les chevaliers-poètes célébraient leur «chère Dame», la

«benoîte» Vierge Marie. Mais on sait que ce culte de la femme ne fut pas

toujours aussi mystique ni aussi épuré. Il n'en reste pas moins que ç'a

été le grand honneur de l'Église de maintenir le droit de la femme à la

liberté, au respect et à la vertu, à l'encontre de la corruption des

moeurs et des passions sensuelles des princes. «Pendant tout le moyen

âge, écrit le comte de Montalembert, le pontificat des Pères de la

chrétienté se passa en luttes continuelles, afin de garder

l'indissolubilité du mariage contre les prétentions déraisonnables des

grands seigneurs féodaux.» Et ces luttes pourraient bien recommencer

contre les partisans du libre amour et de la libre jouissance!

«Toutes les questions sur le droit des femmes, sur les relations entre

maris et femmes, n'existent que pour les personnes qui ne voient dans le

mariage qu'un plaisir.» Cette parole de Tolstoï jette sur les équivoques

du «féminisme conjugal» une clarté directe et franche. Il y a un abîme

entre le sensualisme, né du désir charnel, qui ne voit rien au-delà des

joies de la possession, et l'esprit des noces légitimes qui assigne à

l'union des corps et des âmes la préoccupation suprême des enfants à

naître et de la famille à fonder. Tandis que la passion s'acharne

exclusivement à la poursuite d'une sensation actuelle et fugitive, le

mariage subordonne celle-ci à l'avenir de la race et au peuplement du

foyer. En deux mots, on ne se marie pas seulement pour le plaisir, on ne

se marie pas uniquement pour le présent. Le mariage ne doit se

confondre, ni avec la passion sensuelle qui affole, ni avec la

capricieuse amourette qui passe. Il veut plus de raison et aspire à plus

de durée.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 82 / 201 题