III

Et pourtant, toutes ces considérations ne parviennent pas à nous

détacher de notre vieux régime de communauté.

Les conjoints séparés de biens sont désunis pécuniairement. La division

des patrimoines suppose la méfiance. En faire la règle générale des

mariages, c'est relâcher les liens de la vie commune et, par suite,

affaiblir l'unité du foyer domestique. Pour être secourable aux femmes

mal mariées, convient-il d'édicter une loi nuisible aux bons ménages?

Imaginez-vous deux époux portant le même nom, habitant le même toit,

ayant même chambre, même lit, même vie, et se tenant l'un à l'autre ce

joli langage: «Nous avons marié nos personnes, car cela est de petite

conséquence; quant à marier nos patrimoines, en vérité, cela serait trop

grave. Nos biens resteront propres. Corps et âme, nous nous sommes

donnés tout entiers: n'est-ce pas assez? Pour ce qui est de nos fortunes

particulières, c'est-à-dire propres à chacun de nous, il sera défendu à

Monsieur de mordre dans le morceau de Madame et à Madame de grignoter la

portion de Monsieur.» Et ce régime de méfiance serait la loi commune des

époux français! Il est la prudence même: c'est convenu. Est-il, par

contre, suffisamment conjugal? Lorsqu'on s'entend bien entre mari et

femme, la communauté vaut mieux que la distinction des biens. Alors le

pécule domestique figure une pomme indivise qu'il est doux de conserver

ou même de croquer ensemble. L'union des bourses complète et affermit

l'union des coeurs.

Notez que ceux qui s'inspirent de l'intérêt particulier de la femme,

beaucoup plus que de l'intérêt général de la famille, ne peuvent

substituer au régime légal de communauté que le régime dotal ou la

séparation de biens. Quant au régime dotal, il met les deux conjoints en

suspicion. Il protège la dot et contre la femme et contre le mari. Il

fait des biens dotaux une masse indisponible sur laquelle aucun des

époux n'a le droit de porter la main. Par excès de prudence, il tient la

femme pour incapable de gérer sa fortune et le mari pour indigne de

suppléer sa femme. C'est un régime de méfiance mutuelle et

d'inaliénabilité gênante. Beaucoup d'hommes refusent de l'accepter, et

le féminisme a la sagesse de ne le point recommander.

Toutes ses préférences vont à la séparation de biens. Bien de plus

simple en apparence: à chaque époux son patrimoine. Aujourd'hui, la loi

suppose qu'en l'absence de conventions, les époux mettent en commun la

propriété de leurs biens mobiliers et les revenus de leurs biens

fonciers. N'est-il pas plus vraisemblable de supposer qu'en l'absence de

conventions, «chacun entend garder ce qui lui appartient?» Vienne, après

cela, le divorce, la séparation ou la mort: les fortunes seront vite

partagées, n'ayant jamais été confondues. Plus de liquidations onéreuses

et interminables. «Comme on n'aura jamais rien embrouillé, il n'y aura

rien à débrouiller[67].»

[Note 67: Rapport déjà cité de Mme Oddo Deflou sur le régime des biens

de la femme mariée.]

Mais nous ne pouvons nous résoudre à renoncer au régime de communauté

par amour de la simplification. Dans la pensée d'un grand nombre de

féministes, la séparation de biens est liée à une conception

matrimoniale que nous ne pouvons faire nôtre, et qui consiste à alléger

les époux de toutes les obligations susceptibles de les attacher l'un à

l'autre. On veut faire du mariage une sorte de manteau de voyage que

l'homme et la femme puissent librement, à tout moment de la route,

rejeter d'un simple coup d'épaule, afin de courir plus à l'aise où bon

leur semble et avec qui leur plaît.

Quoi qu'on dise, il est plus vraisemblable, et en tout cas plus moral,

de croire que les époux, en se mariant, veulent se donner réciproquement

ce qu'ils ont de biens mobiliers. Pourquoi leur prêter des vues

égoïstes, des pensées soupçonneuses et des desseins restrictifs? Point

d'union vraie sans vie commune et, partant, sans patrimoine commun.

Ériger le régime de séparation en loi générale, c'est présumer la

contrariété, la rivalité des intérêts, le désaccord et la désunion des

volontés, tandis que la communauté légale suppose l'entente des esprits

et favorise la communion des âmes par le rapprochement des fortunes.

On s'offre à nous citer «nombre de couples unis, soit de la main droite,

soit de la main gauche, dont l'accord et l'affection sont réels et

profonds, quoique les fortunes soient distinctes.» On se demande même si

ces couples ne sont pas justement heureux, parce que leurs biens sont

séparés, la séparation de biens ayant ce mérite d'introduire dans le

commerce conjugal un peu de ce désintéressement que l'on appelle avec

pompe «les lettres de noblesse de l'amour.»--Nous répondrons à Mme Oddo

Deflou que les exemples, dont elle s'autorise, sont impuissants à

prouver que la séparation l'emporte, en thèse générale, sur la

communauté. Plus étroits seront les liens qui attachent les époux l'un à

l'autre, plus inséparables, plus indivisibles même seront les intérêts

qui les enchaînent, et plus conforme sera leur union aux voeux de la

nature et aux fins supérieures de la famille qui sont, non pas de

diviser, mais de marier et de fondre, autant que possible, deux êtres en

un seul. N'oublions pas que la famille est le noyau essentiel, la

cellule fondamentale des sociétés; que ce n'est pas l'individu, mais le

couple humain, qui assure au monde le renouvellement et la perpétuité.

Il est donc anticonjugal et antisocial à la fois de distendre ou

d'affaiblir les liens pécuniaires des conjoints.

Cela est si vrai que la communauté absolue, la communauté intégrale, là

communauté universelle de tous les biens mobiliers et immobiliers serait

le régime idéal des époux. Cela est si vrai, même pour les partisans de

la division des patrimoines, que «les bons ménages ont toujours vécu et

vivront toujours en communauté (c'est Mme Oddo Deflou qui l'avoue), et

que la séparation de biens, fût-elle devenue le régime légal, ne sera

pour eux qu'un vain mot.» Oui, la communauté des volontés, des

aspirations, des vies et des biens, unanimement tendue vers un même but,

voilà le mariage idéal! Cela étant, n'est-il pas d'une souveraine

imprudence de dissocier par avance les personnalités et les intérêts?

On croit se tirer d'affaire par cette boutade: «La loi n'est faite que

pour les mauvais ménages; les bons n'en ont pas besoin.»--On oublie que

la loi est faite pour tout le monde, pour tous les époux, pour tous les

ménages, et que les dispositions qu'elle prend au profit des mauvais

peuvent tourner au dommage des bons. Il en est d'une loi imprévoyante

comme de l'alcool mis à la portée de tous les passants: elle induit en

tentation les âmes faibles, de même que le cabaret attire et empoisonne

les désoeuvrés et les imprudents. Devenue légale, la séparation

deviendrait, quoi qu'on dise, un redoutable agent de désunion et

d'égoïsme. Singulier esprit de législation que celui qui consiste à

légiférer pour des cas particuliers, en vue de situations

exceptionnelles, pour des gens devenus souvent malheureux par leur

propre faute, au risque de troubler, par les innovations que l'on

décrète, la paix des bons ménages et l'ordre même des familles!

N'affaiblissons point, par des mesures de division préventive, les

pensées de solidarité qui doivent présider au mariage! Moins étroitement

enchaînés seront les coeurs, moins intimement confondus seront les

patrimoines, et moins fort et moins durable sera le foyer. _Duo in

unum_! telle est la perfection conjugale. Socialement parlant, toute

mesure préméditée qui s'éloigne de ce but est mauvaise, au lieu que tout

ce qui s'en rapproche est louable. Présumer entre époux la séparation de

biens, c'est tourner le dos à l'idéal du mariage. Qu'est-ce, après tout,

que cette séparation, sinon le divorce des intérêts, facilitant,

préparant, appelant le divorce des personnes? C'est pourquoi je m'étonne

que le féminisme catholique se soit laissé entraîner,--par surprise,

sans doute,--à ces nouveautés fâcheuses.

On semble croire que le régime de communauté ne peut jamais tourner

qu'au préjudice de la femme, qu'il est pour les maris un instrument

d'usurpation et une source d'enrichissement malhonnête, et que ceux qui

ont le triste courage d'en user sont de vulgaires fripons. Lisez ceci:

«La critique la plus sanglante que l'on puisse faire, c'est précisément

de montrer qu'un ménage qui vit suivant la loi ne peut jamais être un

bon ménage, et qu'aucun mari, je ne dirai pas galant homme, mais

simplement honnête homme, ne consentirait à se prévaloir des

prérogatives qu'elle lui confère.» Comme s'ils n'étaient pas légion,

dans nos provinces et nos campagnes, les braves gens qui font

fructifier, avec zèle et probité, l'avoir commun que la loi a confié à

leur honneur et à leur activité! Non, tous les chefs de communauté ne

sont pas les escrocs ou les filous qu'on imagine. En exerçant, même à la

lettre, les pouvoirs qu'ils tiennent de la loi, ils ont conscience

d'être les économes fidèles et les loyaux défenseurs de la fortune

commune.

N'oubliez donc pas que, dans l'état présent des choses, la femme

elle-même est grandement intéressée au maintien de la communauté.

Aujourd'hui, les professions les mieux rétribuées, les métiers les plus

lucratifs, sont aux mains des hommes; et tous les revenus qui en

proviennent tombant dans le fonds commun, la femme en recueille la

moitié. On dirait vraiment que le partage de la communauté se solde

toujours par un déficit, que la femme n'en retire aucun avantage, et que

tout ce qu'elle apporte à la caisse est immanquablement dévoré par le

mari!

«La tutelle de l'homme, assure-t-on, est trop onéreuse;» et l'on

invoque, en ce sens, «les aspirations de toutes les femmes

éclairées.»--Mais ces autorités nous sont suspectes, convaincu que nous

sommes que, dans certains milieux, on ne tient pour femmes éclairées,

pour femmes supérieures, que les indépendantes et les frondeuses, dont

c'est l'état d'esprit,--inquiétant et injuste,--de souffrir de toutes

les prééminences masculines, fussent-elles les plus nécessaires à la

famille et les plus profitables à l'épouse. Ne prêtons pas seulement

l'oreille aux doléances des malheureuses qui souffrent du régime de

communauté: elles ont le verbe haut et la récrimination amère, tandis

que les femmes qui tirent profit de notre droit commun n'en soufflent

mot. Qu'il y ait de mauvais maris: c'est entendu. Mais il serait étrange

qu'il n'y eût point de mauvaises femmes! Trouvez-vous équitable de faire

porter à un sexe tout entier le poids des fautes de quelques-uns?

Défendons plutôt le mariage contre l'individualisme qui l'envahit.

Repoussons la séparation de biens qui divise; gardons la communauté qui

unit. Et enfin, comme toute chose humaine est indéfiniment perfectible,

recherchons les côtés faibles ou dangereux de notre régime légal pour

les amender avec justice et impartialité.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 65 / 201 题