II

Remarquons tout de suite que l'abolition pure et simple de l'autorité

maritale serait un remède pire que le mal. Tant que le mariage sera une

association, tant qu'il sera préféré à l'union libre, il lui faudra une

cohésion qui suppose une hiérarchie, une force d'unité qui suppose un

chef. Que ce chef soit le mari ou la femme, peu importe; mais ce sera

nécessairement l'un des deux. Et puisque la femme n'a pas encore réclamé

le commandement pour elle et l'obéissance pour l'autre, il est naturel

de conserver à l'époux la puissance maritale, sauf à garantir l'épouse

contre les excès qui peuvent en résulter. Comment y parvenir?

La femme, dira-t-on, a un moyen efficace de se soustraire à la tyrannie

dépensière du mari: c'est la séparation de biens judiciaire. Si elle

souffre trop de la gestion malhonnête ou malhabile de son époux, qu'elle

s'adresse au tribunal: celui-ci, après examen, disjoindra les

patrimoines et la réintégrera dans la direction de sa fortune.--Joli

remède, en vérité! Sans doute, les biens une fois séparés, la femme aura

la disposition exclusive de ses propres salaires. Mais pour en arriver

là, que d'ennuis, que de démarches, que d'interruptions de travail, que

de journées perdues, que de dérangements, que de scènes, que de périls!

D'abord, une instance en séparation de biens équivaut, en l'espèce, à

une déclaration de guerre à laquelle le mari répondra souvent par la

violence. Ensuite, la séparation de biens implique une procédure lente

et compliquée qui, pour être gratuite, doit être précédée elle-même de

l'assistance judiciaire. Voyez-vous une ouvrière réduite, pour se

défendre contre son homme, à s'empêtrer longuement dans cet appareil de

protection? Joignez que la séparation de biens est de peu d'utilité à

qui n'a pas de biens. En réalité, la séparation judiciaire ne fonctionne

avantageusement qu'au profit des époux plus ou moins fortunés. Elle

accable les pauvres plus qu'elle ne les aide.

Comment donc restituer à la femme la libre disposition des fruits de son

travail? Il est une solution radicale qui agrée fort aux féministes:

elle consisterait à faire de la séparation de biens le droit commun des

familles françaises. Au lieu de la prononcer par jugement dans les cas

désespérés, elle dériverait de la loi elle-même et, comme telle, serait

préventive. Sous ce régime, tous les époux mariés sans contrat

conserveraient le maniement de leur fortune personnelle.

Il est remarquable que tous les groupes féministes, depuis

l'extrême-droite jusqu'à l'extrême-gauche, font des voeux, plus ou moins

absolus, en faveur de la séparation de biens. Une féministe chrétienne

nous assure que, si les hommes, connaissant mieux la loi, usaient de

tous les droits qu'elle leur confère, «la société conjugale serait

inhabitable pour la femme[65].» C'est pourquoi, à l'heure qu'il est, le

séparatisme conjugal l'emporte dans tous les Congrès à d'écrasantes

majorités. D'où vient ce mouvement d'opinion? Des pouvoirs souverains

que le Code civil donne au mari sur la communauté.

[Note 65: Rapport de Mlle Maugeret sur la situation légale de la femme.

_Le Féminisme chrétien_, mai 1900, p. 144.]

Sous ce régime, en effet, les époux sont trop inégalement traités. Le

mari peut presque tout, la femme presque rien. Celle-ci n'est pas même

investie d'un droit de contrôle sur la gestion de celui-là; ce qui a

fait dire que la femme est associée moins actuellement qu'éventuellement

à son mari. Il faudra qu'elle accepte la communauté, lors de la

dissolution du mariage, pour consolider ses droits sur le patrimoine

commun. «Remarquez, je vous prie, s'écrie Mme Oddo Deflou, l'immoralité

d'une disposition qui condamne la femme à attendre, pour réaliser ses

espérances, que son mari soit mort.[66] Le régime de communauté est un

«trompe-l'oeil». Au lieu d'associer les époux, il sacrifie les intérêts

de la femme aux caprices de l'homme.

[Note 66: Rapport lu au Congrès des OEuvres et Institutions

féminines, en 1900.]

Par contre, la séparation de biens est le régime le plus favorable à

l'indépendance de la femme, celle-ci conservant en ce cas la gestion et

la jouissance de sa fortune. Aussi ne peut-elle s'en prévaloir

aujourd'hui qu'à la condition de le stipuler expressément dans son

contrat de mariage. Grâce à quoi, l'autorité maritale est réduite à son

minimum de puissance. Madame peut s'obliger sur tout son patrimoine pour

tout ce qui concerne l'entretien de ses biens. Mais hors de là, elle

doit obtenir encore l'autorisation maritale pour disposer, à titre

onéreux ou gratuit, de ses immeubles, de ses valeurs et même de son

mobilier,--l'aliénation d'un meuble n'étant valable, d'après la

jurisprudence, qu'autant qu'elle est nécessitée par les besoins de

l'administration. En plus de cette réserve, le mariage exerce sur les

droits de l'épouse cette autre conséquence inévitable, que les charges

du ménage se répartissent entre les époux, d'après une proportion

déterminée par le contrat ou fixée, à son défaut, par la loi au tiers

des revenus de la femme.

L'épouse, d'ailleurs, est toujours libre de laisser à son conjoint la

gestion de sa fortune, et cette délégation confiante est de règle dans

les bons ménages. Mais le mari ne peut invoquer aucun droit de mainmise

sur les biens de la femme pour empêcher celle-ci de reprendre, à son

gré, leur administration.

Clair, simple, franc, sans embûches pour les tiers, sans tentations

d'usurpation pour les époux, ce régime contractuel a pour lui,

ajoute-t-on, une présomption de faveur décisive: c'est, à savoir, son

expansion continue à travers le monde civilisé. Admise comme régime

légal de droit commun, la séparation de biens consacrerait (c'est le

voeu des féministes) l'«autonomie de la femme mariée». Au lieu d'être la

loi exceptionnelle de quelques-uns en vertu d'une convention

matrimoniale expresse, on souhaite conséquemment qu'elle devienne, en

vertu d'une prescription législative, la loi générale de tous les

ménages qui se forment sans contrat.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 64 / 201 题