SOMMAIRE

I.--UNE REVENDICATION DE L'«AVANT-COURRIÈRE».--POURQUOI LES

GAINS PERSONNELS DE LA FEMME SONT-ILS AUJOURD'HUI À LA

MERCI DU MARI?--LA COMMUNAUTÉ LÉGALE EST NOTRE RÉGIME DE

DROIT COMMUN.

II.--REMÈDES PROPOSÉS.--ABOLITION DE L'AUTORITÉ

MARITALE.--SÉPARATION DES BIENS JUDICIAIRES.--SUBSTITUTION

DE LA DIVISION DES PATRIMOINES À LA COMMUNAUTÉ LÉGALE.

III.--POURQUOI NOUS RESTONS FIDÈLES À LA COMMUNAUTÉ DES

BIENS.--CE VIEUX RÉGIME FAVORISE L'UNION DES ÉPOUX.--POINT

DE SOLIDARITÉ SANS PATRIMOINE COMMUN.--MÉFIANCE ET

INDIVIDUALISME: TEL EST L'ESPRIT DE LA SÉPARATION DE BIENS.

IV.--LA COMMUNAUTÉ LÉGALE PEUT ET DOIT ÊTRE

AMÉLIORÉE.--RESTRICTIONS AUX POUVOIRS TROP ABSOLUS DU

MARI.--CE QU'EST LA COMMUNAUTÉ DANS LES PETITS MÉNAGES

URBAINS OU RURAUX.

V.--LA SÉPARATION EST UN PRINCIPE DE DÉSUNION.--POINT DE

NOUVEAUTÉS DISSOLVANTES.--DERNIÈRE CONCESSION.

On pense bien que notre intention n'est pas de traiter cette grosse

question en juriste minutieux. Une pareille étude serait ici fastidieuse

et déplacée. M. d'Haussonville, qui se récuse à ce sujet avec trop de

modestie, a raison de dire que c'est la partie «la moins récréante de

tout le Code.» Aussi bien aurons-nous suffisamment rempli notre dessein,

si nous parvenons à faire comprendre, sans trop d'efforts, aux personnes

les moins versées dans les choses du droit, ce qu'exige actuellement une

protection plus efficace des intérêts pécuniaires de la femme mariée.

I

Une association féministe constituée pour défendre les intérêts généraux

du sexe faible, l'_Avant-Courrière_, dont Mme Schmahl est l'habile et

zélée présidente, a pris en main une revendication très sérieuse et très

pratique à laquelle la sympathie publique semble désormais acquise. Il

s'agit du droit pour les femmes mariées de disposer des gains provenant

de leur travail personnel. Cette innovation intéresse six millions de

femmes, dont plus de quatre millions d'ouvrières. Je n'en sais point de

plus équitable ni de plus urgente.

Il n'est aucune femme qui soit moins à l'abri des abus de la puissance

maritale que la femme ouvrière. Qu'est-ce qui n'a connu un de ces petits

ménages où le mari, bon ouvrier tant qu'il est à jeun, fête copieusement

le lundi, et parfois même le mardi, pour marquer sans doute combien il

est affranchi de la superstition du dimanche? Tout l'argent de la

semaine passe en ces bombances hebdomadaires, pendant qu'au logis la

mère et les petits meurent de faim et tremblent de peur; car chacun sait

que l'argumentation d'un ivrogne est toujours frappante. Et à ce père de

famille, incapable ou indigne de gérer le petit pécule qui doit faire

vivre la maison, le Code civil laisse le maniement absolu des ressources

du ménage. Bien plus, vouant le salaire de la semaine à un gaspillage

certain, il interdit à la femme d'y mettre la main, fût-ce pour le

disputer au cabaretier. Et c'est le pain de la famille!

Il y a mieux encore: forcée de travailler de son côté pour entretenir le

foyer et nourrir les enfants, la femme touche une rémunération

laborieusement gagnée. Nombreuses sont les ouvrières dont le salaire est

nécessaire pour équilibrer le budget de chaque semaine.

Mais ne croyez point qu'étant son oeuvre, ce gain personnel sera son

bien. Dans un accès de mauvaise humeur, le mari peut le réclamer comme

sien. Et tel est effectivement son droit. On a vu des hommes, forts de

l'autorité que leur accorde la loi, faire main-basse sur les gains de

leur femme, pour l'obliger à réintégrer le domicile conjugal, d'où les

violences l'avaient chassée. Battre sa femme et l'affamer ensuite, c'est

trop. Comment expliquer de pareilles infamies?

Voici la clef de ce petit mystère d'iniquité.

On sait que la population ouvrière ne recourt presque jamais à

l'intervention coûteuse du notaire avant de se présenter devant Monsieur

le maire et Monsieur le curé. A quoi bon, d'ailleurs, un contrat de

mariage pour qui n'apporte au ménage que son coeur et ses hardes? Or, en

l'absence de conventions matrimoniales écrites, c'est le régime de la

communauté légale qui détermine les relations pécuniaires de la femme et

du mari. Si bien qu'on a pu dire que la communauté légale est, par une

présomption du Code, le contrat de mariage de ceux qui n'en font point.

Hormis les époux riches ou aisés qui adoptent expressément un régime

différent, la communauté légale est donc aujourd'hui la règle des

ménages français.

On voit par là que la question qui nous occupe est d'ordre général. Elle

n'intéresse pas seulement l'ouvrière forcée de travailler pour subvenir

aux besoins de son intérieur, mais encore la femme mariée qui exerce,

sans y être contrainte par la nécessité, la profession d'employée,

d'institutrice, d'artiste ou d'écrivain. Cette femme est-elle maîtresse

de son gain? Peut-elle en disposer?

Non, si elle est mariée sous le régime de la communauté, qui, en

l'absence de contrat de mariage, est le régime de droit commun imposé

légalement aux époux. Et notons qu'en France, où la propriété est

morcelée, il n'est que 32 mariages sur 100 dans lesquels les époux

prennent soin de «passer par-devant notaire» des conventions

matrimoniales. Restent 68 unions pour 100 dans lesquelles les conjoints,

s'étant mariés sans contrat, sont réputés communs en biens. A Paris, on

compte environ 285 contrats pour 1 000 mariages dans les quartiers

riches, tandis que la moyenne atteint à peine le chiffre de 60 pour 1

000 dans les quartiers pauvres[64].

[Note 64: _La femme devant le Parlement_ par Lucien LEDUC, p. 97, note

2.]

Il suit de là que le régime de communauté, présumé par la loi en

l'absence de contrat, gouverne la très grande majorité des familles

françaises. Et par ce régime, le mari est institué «seigneur et maître»

des biens de la communauté. Et par «biens communs» on entend tout ce qui

doit alimenter, par destination, le budget domestique et, au premier

chef, les salaires gagnés par les deux époux. Le mari a donc le droit de

toucher lui-même le produit du travail de sa femme, de le dissiper, de

le manger, de le boire. Il lui est loisible pareillement de disposer à

son gré des meubles du ménage, de les engager, de les vendre, de les

briser. Placé par la loi à la tête de la communauté, le mari ouvrier est

un petit monarque absolu. Rien de mieux, quand il est digne de sa

toute-puissance; mais s'il en abuse?

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 63 / 201 题