Mais, au fait, est-il si facile de supprimer la dot? Cette institution
n'est pas seulement l'oeuvre de la loi; elle est entrée profondément
dans nos moeurs. Et s'il est aisé de modifier le Code, il n'est pas
aussi simple de corriger un peuple de ses mauvaises habitudes. L'usage
est une citadelle inexpugnable: la dot s'y est installée depuis des
siècles; nulle réforme législative ne l'en délogera de sitôt. Le temps,
qui fait les coutumes, peut seul les défaire; et le temps n'est jamais
pressé. Nous ne croyons point à la disparition prochaine de la dot.
Il y a mieux. La dot est-elle une si grande coupable? Je sais bien qu'il
est de bon ton de l'attaquer au nom du pur amour; je sais encore qu'elle
rend trop rares les mariages d'inclination et trop fréquents les
mariages d'argent, au détriment de l'idéalisme sentimental cher aux âmes
tendres qui voudraient unir les plus dignes aux plus belles. Mais,--sans
rappeler que la dot permet quelquefois aux laides de se relever de leur
disgrâce imméritée,--on ne réfléchit pas assez qu'elle a plus fait que
toutes les lois d'émancipation pour la dignité, pour la liberté, pour
l'autorité de la femme mariée. L'homme qui accepte une dot en se mariant
aliène une part de sa puissance. Comptable des deniers de sa femme, il a
les mains liées. Dans une de ses comédies, Plaute prête à l'un de ses
personnages cette apostrophe fameuse: «Pas de dot! pas de dot! Avec sa
dot, une femme vous égorge. Je me suis vendu pour une dot.» C'est
pourquoi Solon, désireux d'accomplir de grandes choses, abolit la dot,
assujettit la femme au mari et la cloîtra dans le gynécée. Et du coup
l'Athénienne perdit sa liberté.
L'apport d'un patrimoine propre à la société conjugale investit
naturellement l'épouse d'un certain pouvoir de contrôle sur les actes du
mari; il lui confère, en outre, un peu de cette considération qui
s'attache à la fortune. D'autre part, la femme dotée ne peut plus être
traitée comme une charge, comme un passif pour le ménage. Ayant versé
son enjeu à la partie, elle a le droit de se dire personnellement
intéressée aux pertes et aux gains. En augmentant sa coopération
effective, la dot contribue donc à accroître le prestige et l'autorité
de la femme.
Cela est surtout visible dans la petite bourgeoisie commerçante. Là,
vraiment, l'égalité est faite entre mari et femme. Ayant grossi de son
bien le fonds commun, participant de ses deniers aux charges du ménage
et aux opérations du négoce, elle en tire argument pour surveiller la
gestion du mari. Aussi bien est-elle, au sens plein du mot, son
associée. Elle est dans le secret des affaires et participe aux travaux
du magasin; elle tient les écritures et apure les comptes; elle préside
à la caisse, prépare les inventaires, discute le budget, réduit souvent
les dépenses et trouve le moyen de faire des économies. Plus d'une
s'entend merveilleusement au commerce. Combien même sont l'âme de la
maison?
La dot permet donc à la femme de s'occuper plus activement et plus
directement des intérêts de la famille, en l'autorisant à surveiller
l'administration de son conjoint. Elle lui fournit un argument, un
appui; un rempart pour se mieux défendre contre les empiétements
possibles de la puissance maritale.