Oui, la dot a du bon. Qui ne sait que, dans la société actuelle,
l'argent est le grand libérateur? A ce propos, M. Jean Grave, dont on
connaît les aspirations anarchistes, exprime cette idée que les
protections de la loi sont plus à la portée des femmes riches que des
femmes pauvres, les premières ayant la faculté de se libérer, moyennant
finances, des liens mêmes du mariage[62]. Les poursuites en divorce et
en séparation sont,--je n'ose dire moins lentes, car elles ne sont
rapides pour personne,--mais plus faciles pour celle qui paie bien que
pour celle qui paie mal. Que de démarches, que d'ennuis pour obtenir
l'assistance judiciaire! Combien illusoire et dangereuse est l'action
d'une femme pauvre contre un mari sans le sou qui peut la quitter à
volonté et la rouer de coups à l'occasion!
[Note 62: _La Société future_, ch. XXII, p. 339.]
Actuellement, la dot est la meilleure garantie du respect de la
personnalité féminine. Elle permet à la femme de choisir un peu son
époux. Qu'on la supprime, et l'épouse retombera plus faible et plus
misérable sous la loi de l'homme. Prise pour elle seule, apportant au
ménage ses grâces à entretenir et son appétit à satisfaire, êtes-vous
sûr que le mari ne la tiendra jamais pour un passif, pour une charge
sans compensation? Supprimez la dot, et la femme sera plus étroitement
liée au mari. Comment s'en séparer, puisque, n'ayant rien apporté, elle
n'aurait rien à reprendre? Supprimez la dot, et la femme sera plus
strictement assujettie au mari; car celui-ci, pourvoyant seul aux
dépenses du ménage, voudra augmenter ses pouvoirs en proportion de ses
obligations. Ne devra-t-elle pas tout subir, puisqu'il la nourrira? De
ce jour, confesse M. Jules Bois lui-même, «elle n'a plus de sort, plus
de vie propre, je la vois plus dénuée de destinée que le chien de la
maison qui saura bien, mis à la porte, vivre dans la rue[63].» A mariage
sans dot, femme sans force et mari sans frein.
[Note 63: _L'Ève nouvelle_, p. 156-157.]
Comme on le voit, la dot confère à la femme mariée plus d'autorité, plus
de sécurité, plus d'indépendance. Beaucoup me répondront que c'est
acheter bien cher un mari et que, pour en avoir un de quelque qualité,
il faut y mettre un prix de plus en plus élevé. Comment, d'ailleurs, ne
serait-on pas attristé de voir un si grand nombre de filles agréables et
méritantes aspirer vainement au mariage, faute d'argent à offrir aux
épouseurs? Rien de plus mélancolique que l'histoire de la demoiselle
sans dot qui vieillit sans être recherchée. Ses amies, plus fortunées,
se marient les unes après les autres: elle seule n'est point demandée.
Chaque hiver, ses parents la traînent de salon en salon. Les jeunes gens
la font danser volontiers, car elle est spirituelle et touchante; mais
ils épousent les autres, celles qu'on ne regarde pas et dont la richesse
fait passer la laideur ou la sottise. Comme elle ne manque point de
sérieux et de réflexion, elle sait le peu qu'elle vaut et la solitude
qui l'attend, et elle s'attriste. Puis vient l'arrière-saison. Les
inconnus l'appellent «madame»; et cette appellation respectueuse la fait
pleurer, car elle n'a ni mari à gronder, ni enfants à chérir et à
caresser. Et insensiblement le vide et l'oubli se font autour d'elle.
C'est une vie perdue. Il faut une grande âme pour ne point s'en aigrir.
De fait, beaucoup de vieilles filles se résignent à la sainteté avec
grâce et mélancolie. Je les admire.
Mais à qui la faute? Beaucoup moins à l'institution de la dot qu'à
l'éducation disproportionnée que les parents ont la détestable habitude
de donner à leurs filles. On les pare, on les fête, on les gâte; on leur
inculque des goûts de luxe et des habitudes de frivolité, qu'elles
seront incapables de satisfaire plus tard. Et lorsqu'elles sont devenues
mariables, on est tout surpris d'apprendre que la famille ne peut offrir
qu'une dot plus ou moins maigre, insusceptible de soutenir le train de
vie auquel le père et la mère les ont accoutumées. Si encore
mademoiselle avait le courage, en se mariant, de faire peau neuve, de
couper court à la dépense, de se contenter, par exemple, de deux
toilettes par an, au lieu de s'en donner deux par saison! Mais coquette
on l'a faite, coquette elle restera. Combien de dots passent en bijoux
et en colifichets, au lieu de subvenir, suivant leur définition, aux
charges du ménage? Lorsqu'un jeune homme à marier dénombre les magasins
en flânant par les rues les plus commerçantes de sa ville, et qu'il
observe qu'en moyenne sept boutiques sur dix concernent la toilette et
le luxe de la femme, il ne peut s'empêcher de se dire que celle-ci coûte
trop cher à vêtir et à orner, et qu'avec les modestes revenus de son
travail il lui serait impossible de payer les robes et les chapeaux de
Madame.
Sans proscrire l'instruction qui doit être plus soignée aujourd'hui
qu'autrefois, la première chose à faire pour une fille qui veut trouver
un mari, c'est de revenir bravement à l'ancienne simplicité, de remettre
en honneur les travaux domestiques, de se préparer à une vie sérieuse,
vaillante et dévouée, d'instaurer en son coeur un idéal d'honneur et de
vertu qui fasse dire d'elle aux épouseurs: «Voilà une jeune fille qui
sera courageusement attachée à son ménage et à ses devoirs! Elle est
digne d'être la mère de mes enfants.» Il n'y a de vie conjugale,
honorable et sûre, que celle qui repose sur un travail méritoire,
conforme à la condition de chacun. Que les parents élèvent leurs filles
en conséquence, et le mariage sans dot ne tardera pas à refleurir dans
nos classes aisées.
Les femmes sont donc mal venues à se plaindre de la dot: leur
coquetterie l'a rendue de plus en plus nécessaire. Avec des goûts plus
modestes et des aspirations moins élevées, les jeunes filles se
marieraient plus aisément.
Cela est si vrai que la dot elle-même excite de moins en moins les
appétits des jeunes gens de la bourgeoisie, tant le mariage leur fait
peur! Nos demoiselles (on ne saurait trop le répéter) ne sont pas assez
pratiques, simples, sérieuses. Ourler des mouchoirs ou surveiller une
omelette, une crème, un rôti, semble tout à fait indigne d'une créature
intelligente. En dehors des «talents d'agrément», dont les candidats au
mariage ont raison de faire peu de cas, qu'est-ce qu'elles savent?
qu'est-ce qu'elles font? La vérité nous oblige même à dire que, dans un
certain monde, la plupart ne sont bonnes qu'à s'amuser. Dressées au
plaisir, elles entendent vivre pour le plaisir. Habituées à tuer le
temps sans profit pour elles-mêmes et pour les autres, elles considèrent
la vie comme un carnaval sans fin. Or, nos jeunes gens savent ce qu'une
mondaine évaporée coûte à la bourse du mari, ce que le plaisir apporte
aux âmes vaines de tentations et de chagrins, ce que la dignité du foyer
y perd, ce que le dévergondage des moeurs y gagne. Ils se disent
qu'entre le coût de la vie et le taux de leurs appointements l'équilibre
serait vite rompu, que longs et infructueux sont les débuts d'une
carrière libérale et que bon nombre d'emplois publics nourrissent
maigrement leur homme; et à ces jeunes gens qui ont plus d'esprit de
calcul que de chaleur d'âme, le mariage devient un épouvantail. Encore
une fois, à qui la faute, sinon moins à la dot qu'aux femmes elles-mêmes
qui l'ont rendue nécessaire afin d'entretenir leur luxe et de soutenir
leur vanité?
Au surplus, la dot n'est guère attaquée que par celles qui n'en ont pas.
Quant aux femmes pourvues de ce précieux avantage, elles ont aujourd'hui
la prétention d'en jouir pour elles seules, de l'administrer, dépenser,
dévorer même, si le coeur leur en dit, sans l'autorisation du mari.
N'est-il pas juste que l'épouse qui apporte la galette, comme dit le bon
peuple, la garde ou la mange? Nous touchons ici à une question
subsidiaire des plus actuelles et des plus irritantes, que nous n'avons
ni le moyen ni l'intention d'éluder.