I.--LE MAL QU'ON EN DIT.--LES MARIAGES
D'ARGENT.--RÉCRIMINATIONS FÉMINISTES ET SOCIALISTES.
II.--PEUT-ON ET DOIT-ON SUPPRIMER LA DOT?--LE BIEN QU'ELLE
FAIT.--LA FEMME DOTÉE EST PLUS FORTE ET PLUS LIBRE.
III.--MARIAGE SANS DOT, MARIAGE SANS FREIN.--FILLES À
PLAINDRE ET PARENTS À BLÂMER.--ÉDUCATION À MODIFIER.
I
A toute époque, la dot a servi de prétexte aux plus violentes attaques
contre nos institutions matrimoniales. Aujourd'hui plus que jamais, par
un effet de ce penchant à l'exagération qui se remarque en toute société
mal équilibrée comme la nôtre, il n'est personne qui ne puisse lire ou
entendre les plus folles ou les plus furieuses diatribes contre les
mariages d'argent. Il semble que l'union de l'homme et de la femme ne
soit plus en France qu'une juxtaposition de fortunes, un arrangement
commercial, une combinaison mercantile, une simple affaire; car, si
l'homme fait la chasse à la dot, la femme fait la chasse à la position:
deux calculs qui se valent. N'est-ce pas se vendre également que de
chercher dans un mari les avantages de son rang ou de briguer chez une
jeune fille la grosse somme et les espérances? Et l'on va jusqu'à dire
que les parents, qui subordonnent le mariage de leurs enfants à de
pareilles préoccupations, méritent le nom d' «entremetteurs». Le monde,
en d'autres termes, a fini par commercialiser l'acte le plus sacré de la
vie, le don de soi-même, que l'amour seul a le privilège de justifier et
d'ennoblir.
On est étonné de retrouver ces jugements sommaires et excessifs sous la
plume d'écrivains sérieux. «La peste du foyer moderne, écrit M.
Lintilhac, c'est l'épouse dotée. La dot dégrade l'épouseur d'abord. Elle
déprave l'épouse ensuite.» D'autres font remarquer, par un rapprochement
plein de délicatesse, que le mari est «l'Alphonse patenté du foyer».
Prendre une maîtresse qui vous plaît et l'entretenir, est un cas
pendable. Prendre une femme qui vous déplaît et se faire entretenir par
elle, est au contraire d'une moralité courante. Qui expliquera cette
contradiction? Ce que l'opinion tient pour un déshonneur en dehors des
justes noces, paraît le plus simple du monde après la cérémonie. Aussi
Mme de Marsy, la distinguée présidente du «Ladie's Club» de Paris,
traite la dot de «coutume humiliante pour la femme» et en réclame
instamment l'abolition pure et simple, cette abolition lui paraissant
«un premier pas vers le bonheur[60].»
[Note 60: Lettres citées par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du
mariage_, p. 70-71.]
Cette suppression absolue s'imposerait d'autant plus à notre époque,
qu'au sentiment des outranciers du féminisme révolutionnaire, la dot
transforme le mariage en un pur trafic esclavagiste. On nous dira, par
exemple, qu'il n'est rien de plus immoral que de renoncer, moyennant
finances, à son honneur et à sa liberté, que c'est une chose abominable
d'acheter l'amour et la maternité au prix du sacrifice de sa personne et
de sa dignité. On ira jusqu'à trouver «la condition de la matrone plus
abjecte que la profession de la courtisane, puisque celle-ci ne prête
que son corps et peut toujours se reprendre, tandis que l'honnête femme
se livre tout entière et pour jamais[61].» D'où il faudrait conclure que
la plus vertueuse des mères de famille est, par le fait de sa dot, moins
digne de respect que la dernière des dévergondées.
[Note 61: Benoît MALON, _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, pp.
361-363.]
C'est de l'extravagance pure. Sans tomber en ces excès de langage, les
jeunes filles de bonne maison ne sont pas rares qui pensent opposer à
l'institution de la dot de plus sérieuses et plus réelles objections.
Témoin cette confidence qui nous fut faite: «Je ne suis pas assez riche
pour me marier. Les jeunes gens d'aujourd'hui savent compter. Nos petits
talents, nos petits mérites, l'instruction, la beauté même, ne servent
pas à grand'chose. Il n'est pas jusqu'à notre nom qui ne soit pour nous
une étiquette négligeable, puisque nous le perdons en nous mariant.
Combien nos frères sont plus heureux! S'ils n'épousent plus des
bergères, ils ont la ressource, quand ils sont titrés, d'anoblir des
fermières ou des marchandes.»
Enfin de bons esprits, s'inspirant de l'intérêt général, proposent
d'abolir la dot sous prétexte que cette suppression ranimerait toutes
les forces épuisées du pays. Ils nous assurent que, débarrassés du souci
d'amasser la dot de leurs enfants, les époux auront toute facilité de se
payer le luxe d'une nombreuse famille, et que le mariage, affranchi des
considérations d'argent, redeviendra, au grand profit de la morale,
l'union désintéressée de deux âmes et de deux vies. Voulez-vous résoudre
la crise du mariage? C'est bien simple: supprimez la dot.