D'après les idées nouvelles, les époux sont deux unités indépendantes,
moins unies que juxtaposées. Entre ces deux souverains autonomes,
comment l'entente, la paix, la vie seraient-elles durables. C'est un
fait d'expérience qu'entre deux forces également éprises de leur
liberté, les conflits aboutissent à la guerre intestine. Le dualisme n'a
jamais produit que la lutte et le désordre. En politique, il conduit les
peuples au schisme et à la sécession; appliqué au mariage, il
multiplierait entre les époux les causes de rupture et les occasions de
divorce. Voyez-vous ces deux êtres rivaux ayant mêmes droits devant la
loi et attachés l'un à l'autre par une même chaîne? «L'amour la rendra
légère,» nous dit-on.--Mais l'amour passe et, privés de ce doux trait
d'union, il est à prévoir que les conjoints, demeurés face à face sans
vouloir désarmer, finiront par se tourner le dos pour mieux sauvegarder
leur très chère indépendance.
Il n'y a pas d'ordre possible sans une certaine hiérarchie. Mettez que
les père et mère aient sur leurs enfants les mêmes prérogatives: si
l'accord cesse, c'est la confusion, le conflit aigu, la guerre
s'installant au foyer; c'est la vie commune rendue impossible; c'est la
paix du ménage irrévocablement troublée. Quand deux individus, qui se
croient égaux en droit et en force, se disputent et se heurtent, le duel
est terrible. Pour éviter les coups et les violences, il n'est plus
qu'un moyen: se séparer.
Mme Arvède Barine a très bien vu ce danger. «Comment le mariage
pourrait-il subsister quand personne, dans un ménage, n'aura le dernier
mot? quand deux époux seront deux puissances égales, dont aucune ne
pourra contraindre l'autre à capituler?» C'est une belle chose de se
révolter contre les servitudes du mariage sans amour; mais, pour se
prémunir contre les collisions inévitables de l'égalité conjugale, il
faut être prêt à se réfugier dans l'union libre. Là, du moins, dès qu'on
ne s'entend plus, on se lâche sans cérémonie.
Le «féminisme matrimonial» marque donc, de la part de la femme, une
tendance à oublier son sexe pour établir entre les conjoints, non pas
l'union à laquelle les convie naturellement leur diversité, mais une
égalité séparatiste, un isolement hautain, dont ne sauraient bénéficier
ni la confiance ni l'amour. Il n'y a pas à s'y méprendre: c'est une
guerre de sécession qui commence. Que le rêve des libertaires vienne à
se réaliser, et le mariage sera le rapprochement ou plutôt le conflit de
deux forces égales, avec plus d'orgueilleuse raideur chez la femme et
moins d'affectueuse condescendance du côté de l'homme. Et quand ces deux
forces, rapprochées par une inclination passagère, se heurteront en des
luttes que nulle autorité supérieure ne pourra trancher, il faudra bien
rompre, puisque personne ne voudra céder. Pauvres époux! pauvres
enfants! pauvre famille!
A ce triste régime égalitaire, le mari gagnera-t-il, du moins, de voir
diminuer ses charges et ses responsabilités? Pas le moins du monde.
L'esprit de la femme est ainsi fait qu'elle gardera les honneurs et les
réalités du pouvoir, sans vouloir en assumer les ennuis et les dommages.
Dés qu'une opération entreprise par son initiative aura mal tourné,
soyez sûrs qu'elle en rejettera tous les torts sur le mari. «Tu me
l'avais conseillée.»--«Allons donc!»--«Il fallait m'avertir, alors!»
Toute l'équité féminine tient en ces propos ingénieux. Les femmes
veulent être maîtresses de leurs actes, avec l'espoir d'en garder tout
le profit, s'ils réussissent, et d'en répudier toute la responsabilité,
s'ils échouent.
L'égalité de puissance entre mari et femme? j'en nie la possibilité
même. C'est l'équilibre instable. Allez donc bâtir là-dessus une maison
et une famille! En toute association conjugale, il y a communément un
des époux qui suggestionne l'autre, et l'intimide et le gouverne. N'en
soyons point surpris: cette hiérarchie des forces est voulue par la
nature. Il est des caractères doux et faibles dont c'est le partage, et
souvent même l'agrément, d'obéir. Aux autres, c'est-à-dire aux
énergiques, aux sanguins, aux violents, appartient le commandement. Si
vous le leur refusez, ils le prennent, en accompagnant, au besoin, leur
ordre souverain d'un geste décisif. Ce sont les dépositaires de 1'
«impératif catégorique».
Tout est pour le mieux, quand le plus puissant des deux, mari ou femme,
est en même temps le plus capable et le plus digne. Mais combien il est
déplaisant de voir l'intelligence réduite en tutelle, et quelquefois en
servage, par la volonté tranchante d'un conjoint qui tient son autorité
du tempérament plus que de la raison! Et pourtant, si cet intérieur
n'est rien moins qu'idéal, encore peut-il se soutenir et durer,
puisqu'il a un maître. En réalité, l'union la plus malheureuse est celle
où ni le mari ni la femme ne veulent céder. C'est une lutte de tous les
instants.
Et voilà précisément où nous conduirait l'égalité des droits entre les
époux! Malheur au ménage où il n'y a ni meneur ni mené, ni volonté
prééminente ni volonté subordonnée, où les deux conjoints ont la
prétention de commander toujours et de ne jamais obéir! On s'y dispute
d'abord, on se sépare ensuite. La rupture est fatale. Ainsi l'égalité
des époux, fondée sur l'égalité des droits, nous mènerait directement à
des conflits douloureux et à un divorce inéluctable. Sans doute, cette
égalité de puissance serait d'une réalisation difficile, parce que
l'inégalité est partout dans les forces, dans les tempéraments, dans les
caractères. Mais là où elle parviendrait à opposer les époux l'un à
l'autre, elle aboutirait à l'anarchie. Je la tiens conséquemment pour
deux fois malfaisante, en ce qu'elle contrarie la nature et en ce
qu'elle dissout la famille.