III

D'après les idées nouvelles, les époux sont deux unités indépendantes,

moins unies que juxtaposées. Entre ces deux souverains autonomes,

comment l'entente, la paix, la vie seraient-elles durables. C'est un

fait d'expérience qu'entre deux forces également éprises de leur

liberté, les conflits aboutissent à la guerre intestine. Le dualisme n'a

jamais produit que la lutte et le désordre. En politique, il conduit les

peuples au schisme et à la sécession; appliqué au mariage, il

multiplierait entre les époux les causes de rupture et les occasions de

divorce. Voyez-vous ces deux êtres rivaux ayant mêmes droits devant la

loi et attachés l'un à l'autre par une même chaîne? «L'amour la rendra

légère,» nous dit-on.--Mais l'amour passe et, privés de ce doux trait

d'union, il est à prévoir que les conjoints, demeurés face à face sans

vouloir désarmer, finiront par se tourner le dos pour mieux sauvegarder

leur très chère indépendance.

Il n'y a pas d'ordre possible sans une certaine hiérarchie. Mettez que

les père et mère aient sur leurs enfants les mêmes prérogatives: si

l'accord cesse, c'est la confusion, le conflit aigu, la guerre

s'installant au foyer; c'est la vie commune rendue impossible; c'est la

paix du ménage irrévocablement troublée. Quand deux individus, qui se

croient égaux en droit et en force, se disputent et se heurtent, le duel

est terrible. Pour éviter les coups et les violences, il n'est plus

qu'un moyen: se séparer.

Mme Arvède Barine a très bien vu ce danger. «Comment le mariage

pourrait-il subsister quand personne, dans un ménage, n'aura le dernier

mot? quand deux époux seront deux puissances égales, dont aucune ne

pourra contraindre l'autre à capituler?» C'est une belle chose de se

révolter contre les servitudes du mariage sans amour; mais, pour se

prémunir contre les collisions inévitables de l'égalité conjugale, il

faut être prêt à se réfugier dans l'union libre. Là, du moins, dès qu'on

ne s'entend plus, on se lâche sans cérémonie.

Le «féminisme matrimonial» marque donc, de la part de la femme, une

tendance à oublier son sexe pour établir entre les conjoints, non pas

l'union à laquelle les convie naturellement leur diversité, mais une

égalité séparatiste, un isolement hautain, dont ne sauraient bénéficier

ni la confiance ni l'amour. Il n'y a pas à s'y méprendre: c'est une

guerre de sécession qui commence. Que le rêve des libertaires vienne à

se réaliser, et le mariage sera le rapprochement ou plutôt le conflit de

deux forces égales, avec plus d'orgueilleuse raideur chez la femme et

moins d'affectueuse condescendance du côté de l'homme. Et quand ces deux

forces, rapprochées par une inclination passagère, se heurteront en des

luttes que nulle autorité supérieure ne pourra trancher, il faudra bien

rompre, puisque personne ne voudra céder. Pauvres époux! pauvres

enfants! pauvre famille!

A ce triste régime égalitaire, le mari gagnera-t-il, du moins, de voir

diminuer ses charges et ses responsabilités? Pas le moins du monde.

L'esprit de la femme est ainsi fait qu'elle gardera les honneurs et les

réalités du pouvoir, sans vouloir en assumer les ennuis et les dommages.

Dés qu'une opération entreprise par son initiative aura mal tourné,

soyez sûrs qu'elle en rejettera tous les torts sur le mari. «Tu me

l'avais conseillée.»--«Allons donc!»--«Il fallait m'avertir, alors!»

Toute l'équité féminine tient en ces propos ingénieux. Les femmes

veulent être maîtresses de leurs actes, avec l'espoir d'en garder tout

le profit, s'ils réussissent, et d'en répudier toute la responsabilité,

s'ils échouent.

L'égalité de puissance entre mari et femme? j'en nie la possibilité

même. C'est l'équilibre instable. Allez donc bâtir là-dessus une maison

et une famille! En toute association conjugale, il y a communément un

des époux qui suggestionne l'autre, et l'intimide et le gouverne. N'en

soyons point surpris: cette hiérarchie des forces est voulue par la

nature. Il est des caractères doux et faibles dont c'est le partage, et

souvent même l'agrément, d'obéir. Aux autres, c'est-à-dire aux

énergiques, aux sanguins, aux violents, appartient le commandement. Si

vous le leur refusez, ils le prennent, en accompagnant, au besoin, leur

ordre souverain d'un geste décisif. Ce sont les dépositaires de 1'

«impératif catégorique».

Tout est pour le mieux, quand le plus puissant des deux, mari ou femme,

est en même temps le plus capable et le plus digne. Mais combien il est

déplaisant de voir l'intelligence réduite en tutelle, et quelquefois en

servage, par la volonté tranchante d'un conjoint qui tient son autorité

du tempérament plus que de la raison! Et pourtant, si cet intérieur

n'est rien moins qu'idéal, encore peut-il se soutenir et durer,

puisqu'il a un maître. En réalité, l'union la plus malheureuse est celle

où ni le mari ni la femme ne veulent céder. C'est une lutte de tous les

instants.

Et voilà précisément où nous conduirait l'égalité des droits entre les

époux! Malheur au ménage où il n'y a ni meneur ni mené, ni volonté

prééminente ni volonté subordonnée, où les deux conjoints ont la

prétention de commander toujours et de ne jamais obéir! On s'y dispute

d'abord, on se sépare ensuite. La rupture est fatale. Ainsi l'égalité

des époux, fondée sur l'égalité des droits, nous mènerait directement à

des conflits douloureux et à un divorce inéluctable. Sans doute, cette

égalité de puissance serait d'une réalisation difficile, parce que

l'inégalité est partout dans les forces, dans les tempéraments, dans les

caractères. Mais là où elle parviendrait à opposer les époux l'un à

l'autre, elle aboutirait à l'anarchie. Je la tiens conséquemment pour

deux fois malfaisante, en ce qu'elle contrarie la nature et en ce

qu'elle dissout la famille.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 54 / 201 题