Quels sont donc, en raison et en justice, les principes qui doivent
présider aux relations respectives des époux?
La femme n'est ni supérieure ni inférieure à l'homme; elle n'est pas
davantage son égale: elle est autre. Et puisque la loi a pour objet de
garantir à chacun les moyens de développer régulièrement sa
personnalité, afin de lui permettre de remplir utilement sa
destinée,--aux différences de complexion organique qui distinguent
naturellement l'homme de la femme, doit correspondre une différence de
fonction engendrant une différence de droit entre les époux.
Or, considérés en leur condition normale qui est le mariage, l'homme et
la femme n'y tiennent point de la nature mêmes rôles et mêmes
attributions. Au sexe fort, la charge des lourds travaux, de la défense
commune et des relations extérieures; au sexe féminin, l'administration
du ménage et le gouvernement du foyer: telle est l'organisation
rationnelle de la famille. Celle-ci est une sorte de petit État, qui ne
se comprend pas sans un ministre des affaires étrangères et sans un
ministre de l'intérieur. L'ordre est à ce prix. Confinée dans les choses
de la maison, la femme mariée n'en exerce pas moins un rôle si
essentiel, qu'en élevant ses enfants on peut dire qu'elle forme les
hommes et prépare l'avenir de la nation. C'est en cela même qu'elle est,
suivant le mot de Sénèque, toute-puissante pour le bien, ou pour le mal,
_mulier reipublicae damnum aut salus_.
Mais, si net que soit le partage des fonctions entre les deux pouvoirs
masculin et féminin, des conflits sont possibles. Qui aura le dernier
mot? Il ne nous paraît pas vraisemblable qu'en un sujet si pratique, le
monde entier se soit trompé en attribuant la prééminence au mari. Dans
les questions domestiques, si menues et si compliquées, qui doivent être
tranchées rapidement et à toute heure sous peine de chaos, il ne suffit
pas de déclarer que le mari sera maître en ceci et la femme souveraine
en cela, chacun ayant sa part d'autorité limitée minutieusement par le
contrat ou par la loi. Il y a mille questions connexes et indivisibles
qui surgissent chaque jour entre les époux et qui ne relèvent pas, en
elles-mêmes, de l'un plutôt que de l'autre. En ces matières mixtes, le
principe de la séparation des pouvoirs n'est plus de mise, sans compter
qu'ici la séparation du commandement affaiblirait la famille. N'est-il
pas écrit que toute maison divisée contre elle-même périra? Il faut donc
au gouvernement conjugal un «président du conseil»; et, pour ce poste
prééminent, l'universelle tradition désigne le mari. Nous pensons
qu'elle est sage.
Pourquoi? Parce que la volonté de la femme est moins ferme que celle de
l'homme. Sans doute, cette raison psychologique a parfois été fort
exagérée. «La femme est plutôt destinée à l'homme, et l'homme destiné à
la société; la première se doit à un, le second à tous.» Cette pensée
d'Amiel est excessive. Si la nature faisait un devoir à la femme de se
perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, il s'ensuivrait que,
hors du mariage, elle ne compte pas: conclusion cruelle pour celles qui
n'ont point rencontré d'homme au cours de leur vie solitaire. Sont-elles
si coupables, si inutiles, les isolées, les dédaignées, qui n'ont pu
connaître les joies et les épreuves du mariage? Et puis, même mariée, la
femme a mieux à faire que d' «absorber sa vie dans l'adoration
conjugale». Et pourvu que l'homme ait un peu de coeur ou d'esprit, il ne
lui demandera point un pareil anéantissement. Concevoir la femme comme
un simple reflet de l'homme, obliger l'épouse à marcher obscurément dans
l'ombre de son seigneur et maître, c'est témoigner vraiment à la
personnalité féminine une médiocre confiance et une plus médiocre
estime.
Par bonheur pour le sexe féminin (c'est une remarque déjà faite), la
bonté,--pas plus que la justice,--n'est étrangère au sexe masculin. Je
dirai plus: un homme doux et fort, brave et bon, me paraît le plus bel
exemplaire de l'humanité supérieure. Mais, observation intéressante: les
femmes nous sont plus reconnaissantes de la fermeté que de la douceur.
George Éliot a écrit qu' «elles n'aiment pas à la passion l'homme dont
elles font tout ce qu'elles veulent,» parce qu'elles sentent bien qu'on
ne s'appuie que sur ce qui résiste.
En réalité, la femme veut moins fermement que l'homme. Même quand elle
échappe à l'empire des mobiles passionnels, des impressions et des
impulsions instinctives, même quand elle obéit à des motifs conscients,
raisonnés, réfléchis, elle a besoin d'une volonté amie qui la soutienne.
Au cas où ses idées et ses décisions ne lui sont pas inspirées par son
milieu, par l'opinion ambiante, par la coutume, par la tradition, elle
va souvent les demander à un parent, à un prêtre, à un confident. Les
plus fortes ont besoin d'être aidées. A de certains moments, il leur
faut un appui moral, une volonté, une autorité qui décide pour elles.
C'est surtout quand le père vient à disparaître, qu'elles sentent et
qu'elles confessent leur faiblesse. Alors, elles rendent hommage à la
puissance maritale. Les plus vaillantes, observe Marion, «font le grand
effort de vouloir par elles-mêmes, de conduire seules toute leur maison,
toute leur vie; mais c'est là une suprême fatigue, et elles en font
l'aveu touchant dans l'intimité, pendant que le monde admire leur
courage[56].» A défaut du mari, combien de mères sont impuissantes à
diriger leurs grands enfants? Qui n'a reçu leurs confidences éplorées?
L'autorité de l'homme a du bon. Seulement, le principe posé, il faut
avoir le courage d'en tirer les conséquences. Prenons un exemple.
[Note 56: _Psychologie de la femme_, p. 229-230.]
Beaucoup s'offensent de ce que la loi française oblige les femmes à
n'avoir qu'un domicile: celui du mari. L'article 214 du Code civil
dispose, en effet, que «la femme est obligée d'habiter avec le mari, et
de le suivre partout où il juge à propos de résider.» Mais du moment que
celui-ci est le chef du ménage, il faut bien que l'épouse demeure sous
son toit et loge à la même enseigne. C'est logique et c'est décent.
D'autant plus que la loi ajoute, à titre de compensation, que «le mari
est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire
pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.»
Voudrait-on, par hasard, imposer au mari le domicile de sa femme? Mais
la question serait moins résolue que renversée. Après avoir subordonné
l'épouse à l'époux, on assujettirait l'époux à l'épouse. C'est le
système des représailles. Nous n'en voulons point. Les conjoints
pourront-ils se choisir deux domiciles distincts? Mais ce serait là
vraiment une séparation de corps anticipée. Sans compter qu'un ménage
divisé contre lui-même est condamné à périr. L'éloignement des parents
détruirait immanquablement l'unité du foyer. Enfin les enfants
seront-ils domiciliés chez le père ou chez la mère? Et pour n'avantager
ni l'un ni l'autre, auront-ils, eux aussi, un domicile séparé? Pauvres
petits!
Conclusion: la loi a été sage en fixant au domicile du mari le domicile
de la mère et des enfants. C'est là, en effet, qu'est le centre des
intérêts et des affaires, le centre de la clientèle et de la famille.
Certes, nous n'ignorons point que la femme a souvent d'excellentes
raisons de fuir le domicile marital. Mais lorsque sa vie ou son honneur
est en danger, les tribunaux n'hésitent pas à lui permettre de chercher
ailleurs un asile plus sûr et plus moral. Quant à la forcer, _manu
militari_, à réintégrer le domicile conjugal, il est avéré que ce droit
n'est exercé par les maris qu'avec une extrême discrétion, et appuyé par
la police qu'en des cas d'une extrême rareté.
Ce régime hiérarchique implique-t-il la diminution et la déchéance de
l'épouse? Certaines femmes se plaignent d'être enfermées,
«cristallisées» dans leurs devoirs d'intérieur par l'accablante autorité
du mari. La tradition leur pèse. Elles se révoltent, quand on a
l'imprudence de leur rappeler qu'aux beaux temps de la République, la
matrone romaine, l'épouse selon le coeur des patriciens, gardait la
maison et filait la laine.
Pourquoi, ce rôle serait-il devenu risible ou déshonorant? Point de vie
de famille possible sans un foyer habitable. Pour attirer et retenir
l'homme et les enfants au logis, il faut qu'ils soient sûrs d'y trouver
la concorde et la paix, le ménage rangé et la vaisselle luisante,
l'ordre et la propreté qui sont la parure, pour ne pas dire le luxe des
maisons pauvres; et c'est à la femme d'y pourvoir. Sa fonction naturelle
est de veiller à la discipline de l'intérieur, à l'entretien du foyer, à
la bonne tenue des enfants, à la régularité des repas, à l'exactitude et
à la décence de la vie de famille. Elle doit être la fée du logis. Il
n'est pas possible qu'à respirer chaque jour ce bon air, l'homme le plus
désordonné ne prenne peu à peu de meilleures habitudes. On sait que
l'épargne est la première condition de l'aisance; et si le père apporte
l'argent, il incombe à la mère de le conserver. Femme sans ordre, ménage
sans pain.
M. Lavisse disait naguère en termes excellents: «Il faut à la maison
ouvrière la dignité de la femme modestement bien élevée. Quand cette
dignité, une dignité douce, bien entendu, qui ne se montre pas, qui se
laisse seulement sentir, une dignité de violette,--est accompagnée de
grâce et de patience, elle est très puissante[57].» C'est qu'au fond du
coeur le Français, citadin ou paysan, bourgeois ou manoeuvre, est fier
de sa femme. Il lui rend justice et honneur, quand elle le mérite.
[Note 57: Discours prononcé à la distribution des prix de l'orphelinat
des Alsaciens-Lorrains, _Journal des Débats_ du 22 juin 1896.]
Dans nos intérieurs, la mère est vraiment souveraine; et son autorité
bienfaisante s'étend sans difficulté au mari, aux enfants et aux aides,
parce que là, dans l'intimité du foyer, elle s'exerce dans son domaine
naturel. En France, la femme est, par fonction et par définition, la
«maîtresse de maison». Vienne le jour où, poussée par des idées
d'indépendance excessive, elle se répandra au dehors sous prétexte de
mieux épanouir son individualité, que deviendra, je le demande, le foyer
déserté? Une ruine inhabitable où la famille négligée, désunie, ne
trouvera ni le repos ni le bon exemple.
V
Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste
à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obéissant
sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu'ils ne font
qu'un coeur et qu'une âme. Ils réalisent le mariage parfait. N'oublions
pas que les conjoints doivent se donner l'un à l'autre, sans
restriction, sans distinction. Le mariage est un engagement bilatéral,
un échange, un don mutuel. Aucun des époux ne devient la chose, le
domaine de l'autre, ou, s'il le devient, c'est à charge de réciprocité.
Si donc on tient absolument à ce que le mariage engendre une sorte de
droit d'appropriation, il importe d'ajouter qu'il fait du mari une
propriété de la femme comme il fait de la femme une propriété du mari.
«Elle est à lui, il est à elle,» disait le franciscain Berthold. En
résumé, ils s'appartiennent l'un l'autre, à la vie, à la mort, _ad
convivendum, ad commoriendum_.
Cela étant, un bon ménage suppose une alliance de bonnes volontés qui se
respectent, se ménagent, se supportent, se conseillent et s'aiment
réciproquement, un échange continu de concessions mutuelles et de mutuel
appui, une association si étroite d'esprit, de coeur et d'activité qu'au
besoin l'un des conjoints pourrait remplacer l'autre, sans trouble, sans
froissement, sans conflit. Ce ménage idéal est aussi puissamment armé
qu'il est possible pour supporter le poids de la vie. Et je veux croire
que les femmes françaises ne se refuseront point, de gaieté de coeur, à
le prendre pour modèle; sinon, elles tourneraient le dos au bonheur.
Sans doute, nous avons revendiqué et conquis successivement tant de
libertés, bonnes ou mauvaises, qu'il serait puéril de nous étonner que
certaines femmes agitées veuillent prendre part au partage. Mais faut-il
en conclure que le sexe tout entier s'apprête à réclamer, à son tour,
toutes les libertés que nous avons prises? Que non pas! J'ose dire que
l'immense majorité des femmes françaises se contente ou s'accommode de
nos institutions matrimoniales existantes. Elles ne réclament, ainsi que
nous le verrons plus loin, que des tempéraments ou des corrections de
détail très acceptables.
Il y a d'abord les femmes qui ont reçu une forte éducation religieuse,
femmes des plus dignes et des plus respectables, qui remplissent
courageusement leurs devoirs d'épouse et de mère à tous les degrés de
l'échelle sociale. Celles-là ne sont point travaillées de si grandes
velléités d'indépendance, et elles sont innombrables en nos provinces de
France. Ces bonnes chrétiennes n'ont aucun goût pour les revendications
audacieuses et les plébiscites tapageurs; ou, si elles prennent part à
ces derniers, c'est pour adresser à leurs soeurs plus turbulentes un
rappel à l'ordre comme celui-ci: «Je pense que le Code a grandement
raison de dire que la femme doit obéissance à son mari, puisque
Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a dit avant le Code et a imposé cette
obéissance aux femmes chrétiennes, bien avant que Napoléon l'ait imposée
aux femmes françaises. Celles-ci donc n'ont pas lieu de se montrer
surprises ou humiliées d'un article qui ne les oblige devant la loi qu'à
ce à quoi elles sont déjà obligées devant Dieu[58].» C'est le langage de
la sagesse chrétienne. Et comme notre législation du mariage n'est
vraiment que la consécration civile de la vieille conception dogmatique,
il se trouve qu'en cette matière délicate la religion est le plus ferme
appui de la loi.
[Note 58: _Annales politiques et littéraires_ du 9 août 1896, p. 86.]
A côté de ces femmes religieuses d'esprit et de coeur qui obéissent par
principe, il en est d'autres qui, moins attachées aux commandements de
l'Église, obéissent pourtant sans contrainte, sans regret, par habitude.
C'est le cas de toutes celles qui ont le bonheur d'appartenir à des
familles unies dont le chef est aimé estimé, respecté. Façonnées par
l'exemple, elles obéissent à leur mari comme elles ont vu leur mère
obéir à leur père, le plus naturellement du monde, avec une docilité
confiante dont elles ne se sentent aucunement diminuées.
Enfin, sans être dévotes ni routinières, il est des femmes qui ont le
secret d'obéir, non plus par devoir religieux ou par soumission
héréditaire, mais bien par calcul diplomatique et suprême habileté.
Elles se sont dit que le plus facile moyen de se plier à un
commandement, c'est encore de se faire ordonner précisément ce qu'on
désire. Cette tactique n'exige que de la souplesse, et beaucoup de
femmes y excellent.
On voit que les maris de France ont chance de conserver leurs droits à
la direction de leur famille. Mais qu'ils n'en prennent point orgueil:
ce n'est pas d'hier que les femmes gouvernent les gouvernants. Le vieux
Caton s'en plaignait amèrement. Pour n'avoir rien d'officiel, leur
suggestion est décisive, leur influence prépondérante. Laissant à
l'homme l'apparence du pouvoir et la responsabilité de l'action, elles
restent ses inspiratrices pour le bien ou pour le mal. Se souvenant du
mot de Mme de Staël: «Un homme peut braver l'opinion, une femme doit s'y
soumettre,» elles ne s'affichent point, elles s'insinuent. Si nous
faisons les lois, elles nous les imposent en faisant les moeurs. Dans la
vie privée, la femme française est toute-puissante, quand elle le veut.
Aussi bien ne réclame-t-elle point tant de droits, se sachant en
possession de tant de privilèges! Et si l'on excepte une minorité
bruyante, le plus grand nombre ne se soucie point de l'égalité conjugale
dans la crainte de s'aliéner les faveurs masculines. A cette question:
«Quelle est la base unique du bonheur des femmes?» Mme Campan répondait:
«La douceur de leur caractère.» Et Mme de Maintenon, qui se connaissait
en diplomatie, ajoute dans ses _Mémoires_: «Pour les femmes, la douceur
est le meilleur moyen d'avoir raison[59].»
[Note 59: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 840.]
Quoi qu'on puisse penser de l'autorité maritale (et nous persistons à
croire qu'elle est souvent plus apparente que réelle), les hommes ont un
sûr moyen de la conserver et même de la raffermir. Se faire une
conscience plus nette du devoir de protection déférente qui leur incombe
vis-à-vis des femmes; se montrer dignes des prérogatives masculines par
l'action et la volonté, par l'énergie et le sang-froid, par la loyauté,
l'honneur et la bonté; travailler, peiner, souffrir sans trop de
plaintes et sans trop de défaillances; opposer à la vertu, à la
vaillance, à la fierté des femmes, une fierté, une vaillance, une vertu
suréminentes: voilà le secret d'être maître chez soi sans
amoindrissement pour personne.
Ce n'est point par l'emportement et la violence, en criant haut et en
gesticulant fort, que nous maintiendrons notre suprématie. La primauté
du verbe et du poing est méprisable. L'autorité de la loi ne sauverait
pas même l'autorité de l'homme, le jour où celle-ci serait sérieusement
menacée. Nous ne resterons supérieurs en droit à la femme que si nous
savons lui rester supérieurs en fait, c'est-à-dire en valeur et en
caractère. A bon entendeur, salut!
Au reste, comme l'abus se glisse dans les meilleures choses, il nous
suffira que l'autorité maritale soit aux mains d'un incapable ou d'un
indigne pour que nous lui apportions (on le verra bientôt) toutes les
restrictions nécessaires.