IV

Quels sont donc, en raison et en justice, les principes qui doivent

présider aux relations respectives des époux?

La femme n'est ni supérieure ni inférieure à l'homme; elle n'est pas

davantage son égale: elle est autre. Et puisque la loi a pour objet de

garantir à chacun les moyens de développer régulièrement sa

personnalité, afin de lui permettre de remplir utilement sa

destinée,--aux différences de complexion organique qui distinguent

naturellement l'homme de la femme, doit correspondre une différence de

fonction engendrant une différence de droit entre les époux.

Or, considérés en leur condition normale qui est le mariage, l'homme et

la femme n'y tiennent point de la nature mêmes rôles et mêmes

attributions. Au sexe fort, la charge des lourds travaux, de la défense

commune et des relations extérieures; au sexe féminin, l'administration

du ménage et le gouvernement du foyer: telle est l'organisation

rationnelle de la famille. Celle-ci est une sorte de petit État, qui ne

se comprend pas sans un ministre des affaires étrangères et sans un

ministre de l'intérieur. L'ordre est à ce prix. Confinée dans les choses

de la maison, la femme mariée n'en exerce pas moins un rôle si

essentiel, qu'en élevant ses enfants on peut dire qu'elle forme les

hommes et prépare l'avenir de la nation. C'est en cela même qu'elle est,

suivant le mot de Sénèque, toute-puissante pour le bien, ou pour le mal,

_mulier reipublicae damnum aut salus_.

Mais, si net que soit le partage des fonctions entre les deux pouvoirs

masculin et féminin, des conflits sont possibles. Qui aura le dernier

mot? Il ne nous paraît pas vraisemblable qu'en un sujet si pratique, le

monde entier se soit trompé en attribuant la prééminence au mari. Dans

les questions domestiques, si menues et si compliquées, qui doivent être

tranchées rapidement et à toute heure sous peine de chaos, il ne suffit

pas de déclarer que le mari sera maître en ceci et la femme souveraine

en cela, chacun ayant sa part d'autorité limitée minutieusement par le

contrat ou par la loi. Il y a mille questions connexes et indivisibles

qui surgissent chaque jour entre les époux et qui ne relèvent pas, en

elles-mêmes, de l'un plutôt que de l'autre. En ces matières mixtes, le

principe de la séparation des pouvoirs n'est plus de mise, sans compter

qu'ici la séparation du commandement affaiblirait la famille. N'est-il

pas écrit que toute maison divisée contre elle-même périra? Il faut donc

au gouvernement conjugal un «président du conseil»; et, pour ce poste

prééminent, l'universelle tradition désigne le mari. Nous pensons

qu'elle est sage.

Pourquoi? Parce que la volonté de la femme est moins ferme que celle de

l'homme. Sans doute, cette raison psychologique a parfois été fort

exagérée. «La femme est plutôt destinée à l'homme, et l'homme destiné à

la société; la première se doit à un, le second à tous.» Cette pensée

d'Amiel est excessive. Si la nature faisait un devoir à la femme de se

perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, il s'ensuivrait que,

hors du mariage, elle ne compte pas: conclusion cruelle pour celles qui

n'ont point rencontré d'homme au cours de leur vie solitaire. Sont-elles

si coupables, si inutiles, les isolées, les dédaignées, qui n'ont pu

connaître les joies et les épreuves du mariage? Et puis, même mariée, la

femme a mieux à faire que d' «absorber sa vie dans l'adoration

conjugale». Et pourvu que l'homme ait un peu de coeur ou d'esprit, il ne

lui demandera point un pareil anéantissement. Concevoir la femme comme

un simple reflet de l'homme, obliger l'épouse à marcher obscurément dans

l'ombre de son seigneur et maître, c'est témoigner vraiment à la

personnalité féminine une médiocre confiance et une plus médiocre

estime.

Par bonheur pour le sexe féminin (c'est une remarque déjà faite), la

bonté,--pas plus que la justice,--n'est étrangère au sexe masculin. Je

dirai plus: un homme doux et fort, brave et bon, me paraît le plus bel

exemplaire de l'humanité supérieure. Mais, observation intéressante: les

femmes nous sont plus reconnaissantes de la fermeté que de la douceur.

George Éliot a écrit qu' «elles n'aiment pas à la passion l'homme dont

elles font tout ce qu'elles veulent,» parce qu'elles sentent bien qu'on

ne s'appuie que sur ce qui résiste.

En réalité, la femme veut moins fermement que l'homme. Même quand elle

échappe à l'empire des mobiles passionnels, des impressions et des

impulsions instinctives, même quand elle obéit à des motifs conscients,

raisonnés, réfléchis, elle a besoin d'une volonté amie qui la soutienne.

Au cas où ses idées et ses décisions ne lui sont pas inspirées par son

milieu, par l'opinion ambiante, par la coutume, par la tradition, elle

va souvent les demander à un parent, à un prêtre, à un confident. Les

plus fortes ont besoin d'être aidées. A de certains moments, il leur

faut un appui moral, une volonté, une autorité qui décide pour elles.

C'est surtout quand le père vient à disparaître, qu'elles sentent et

qu'elles confessent leur faiblesse. Alors, elles rendent hommage à la

puissance maritale. Les plus vaillantes, observe Marion, «font le grand

effort de vouloir par elles-mêmes, de conduire seules toute leur maison,

toute leur vie; mais c'est là une suprême fatigue, et elles en font

l'aveu touchant dans l'intimité, pendant que le monde admire leur

courage[56].» A défaut du mari, combien de mères sont impuissantes à

diriger leurs grands enfants? Qui n'a reçu leurs confidences éplorées?

L'autorité de l'homme a du bon. Seulement, le principe posé, il faut

avoir le courage d'en tirer les conséquences. Prenons un exemple.

[Note 56: _Psychologie de la femme_, p. 229-230.]

Beaucoup s'offensent de ce que la loi française oblige les femmes à

n'avoir qu'un domicile: celui du mari. L'article 214 du Code civil

dispose, en effet, que «la femme est obligée d'habiter avec le mari, et

de le suivre partout où il juge à propos de résider.» Mais du moment que

celui-ci est le chef du ménage, il faut bien que l'épouse demeure sous

son toit et loge à la même enseigne. C'est logique et c'est décent.

D'autant plus que la loi ajoute, à titre de compensation, que «le mari

est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire

pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.»

Voudrait-on, par hasard, imposer au mari le domicile de sa femme? Mais

la question serait moins résolue que renversée. Après avoir subordonné

l'épouse à l'époux, on assujettirait l'époux à l'épouse. C'est le

système des représailles. Nous n'en voulons point. Les conjoints

pourront-ils se choisir deux domiciles distincts? Mais ce serait là

vraiment une séparation de corps anticipée. Sans compter qu'un ménage

divisé contre lui-même est condamné à périr. L'éloignement des parents

détruirait immanquablement l'unité du foyer. Enfin les enfants

seront-ils domiciliés chez le père ou chez la mère? Et pour n'avantager

ni l'un ni l'autre, auront-ils, eux aussi, un domicile séparé? Pauvres

petits!

Conclusion: la loi a été sage en fixant au domicile du mari le domicile

de la mère et des enfants. C'est là, en effet, qu'est le centre des

intérêts et des affaires, le centre de la clientèle et de la famille.

Certes, nous n'ignorons point que la femme a souvent d'excellentes

raisons de fuir le domicile marital. Mais lorsque sa vie ou son honneur

est en danger, les tribunaux n'hésitent pas à lui permettre de chercher

ailleurs un asile plus sûr et plus moral. Quant à la forcer, _manu

militari_, à réintégrer le domicile conjugal, il est avéré que ce droit

n'est exercé par les maris qu'avec une extrême discrétion, et appuyé par

la police qu'en des cas d'une extrême rareté.

Ce régime hiérarchique implique-t-il la diminution et la déchéance de

l'épouse? Certaines femmes se plaignent d'être enfermées,

«cristallisées» dans leurs devoirs d'intérieur par l'accablante autorité

du mari. La tradition leur pèse. Elles se révoltent, quand on a

l'imprudence de leur rappeler qu'aux beaux temps de la République, la

matrone romaine, l'épouse selon le coeur des patriciens, gardait la

maison et filait la laine.

Pourquoi, ce rôle serait-il devenu risible ou déshonorant? Point de vie

de famille possible sans un foyer habitable. Pour attirer et retenir

l'homme et les enfants au logis, il faut qu'ils soient sûrs d'y trouver

la concorde et la paix, le ménage rangé et la vaisselle luisante,

l'ordre et la propreté qui sont la parure, pour ne pas dire le luxe des

maisons pauvres; et c'est à la femme d'y pourvoir. Sa fonction naturelle

est de veiller à la discipline de l'intérieur, à l'entretien du foyer, à

la bonne tenue des enfants, à la régularité des repas, à l'exactitude et

à la décence de la vie de famille. Elle doit être la fée du logis. Il

n'est pas possible qu'à respirer chaque jour ce bon air, l'homme le plus

désordonné ne prenne peu à peu de meilleures habitudes. On sait que

l'épargne est la première condition de l'aisance; et si le père apporte

l'argent, il incombe à la mère de le conserver. Femme sans ordre, ménage

sans pain.

M. Lavisse disait naguère en termes excellents: «Il faut à la maison

ouvrière la dignité de la femme modestement bien élevée. Quand cette

dignité, une dignité douce, bien entendu, qui ne se montre pas, qui se

laisse seulement sentir, une dignité de violette,--est accompagnée de

grâce et de patience, elle est très puissante[57].» C'est qu'au fond du

coeur le Français, citadin ou paysan, bourgeois ou manoeuvre, est fier

de sa femme. Il lui rend justice et honneur, quand elle le mérite.

[Note 57: Discours prononcé à la distribution des prix de l'orphelinat

des Alsaciens-Lorrains, _Journal des Débats_ du 22 juin 1896.]

Dans nos intérieurs, la mère est vraiment souveraine; et son autorité

bienfaisante s'étend sans difficulté au mari, aux enfants et aux aides,

parce que là, dans l'intimité du foyer, elle s'exerce dans son domaine

naturel. En France, la femme est, par fonction et par définition, la

«maîtresse de maison». Vienne le jour où, poussée par des idées

d'indépendance excessive, elle se répandra au dehors sous prétexte de

mieux épanouir son individualité, que deviendra, je le demande, le foyer

déserté? Une ruine inhabitable où la famille négligée, désunie, ne

trouvera ni le repos ni le bon exemple.

V

Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste

à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obéissant

sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu'ils ne font

qu'un coeur et qu'une âme. Ils réalisent le mariage parfait. N'oublions

pas que les conjoints doivent se donner l'un à l'autre, sans

restriction, sans distinction. Le mariage est un engagement bilatéral,

un échange, un don mutuel. Aucun des époux ne devient la chose, le

domaine de l'autre, ou, s'il le devient, c'est à charge de réciprocité.

Si donc on tient absolument à ce que le mariage engendre une sorte de

droit d'appropriation, il importe d'ajouter qu'il fait du mari une

propriété de la femme comme il fait de la femme une propriété du mari.

«Elle est à lui, il est à elle,» disait le franciscain Berthold. En

résumé, ils s'appartiennent l'un l'autre, à la vie, à la mort, _ad

convivendum, ad commoriendum_.

Cela étant, un bon ménage suppose une alliance de bonnes volontés qui se

respectent, se ménagent, se supportent, se conseillent et s'aiment

réciproquement, un échange continu de concessions mutuelles et de mutuel

appui, une association si étroite d'esprit, de coeur et d'activité qu'au

besoin l'un des conjoints pourrait remplacer l'autre, sans trouble, sans

froissement, sans conflit. Ce ménage idéal est aussi puissamment armé

qu'il est possible pour supporter le poids de la vie. Et je veux croire

que les femmes françaises ne se refuseront point, de gaieté de coeur, à

le prendre pour modèle; sinon, elles tourneraient le dos au bonheur.

Sans doute, nous avons revendiqué et conquis successivement tant de

libertés, bonnes ou mauvaises, qu'il serait puéril de nous étonner que

certaines femmes agitées veuillent prendre part au partage. Mais faut-il

en conclure que le sexe tout entier s'apprête à réclamer, à son tour,

toutes les libertés que nous avons prises? Que non pas! J'ose dire que

l'immense majorité des femmes françaises se contente ou s'accommode de

nos institutions matrimoniales existantes. Elles ne réclament, ainsi que

nous le verrons plus loin, que des tempéraments ou des corrections de

détail très acceptables.

Il y a d'abord les femmes qui ont reçu une forte éducation religieuse,

femmes des plus dignes et des plus respectables, qui remplissent

courageusement leurs devoirs d'épouse et de mère à tous les degrés de

l'échelle sociale. Celles-là ne sont point travaillées de si grandes

velléités d'indépendance, et elles sont innombrables en nos provinces de

France. Ces bonnes chrétiennes n'ont aucun goût pour les revendications

audacieuses et les plébiscites tapageurs; ou, si elles prennent part à

ces derniers, c'est pour adresser à leurs soeurs plus turbulentes un

rappel à l'ordre comme celui-ci: «Je pense que le Code a grandement

raison de dire que la femme doit obéissance à son mari, puisque

Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a dit avant le Code et a imposé cette

obéissance aux femmes chrétiennes, bien avant que Napoléon l'ait imposée

aux femmes françaises. Celles-ci donc n'ont pas lieu de se montrer

surprises ou humiliées d'un article qui ne les oblige devant la loi qu'à

ce à quoi elles sont déjà obligées devant Dieu[58].» C'est le langage de

la sagesse chrétienne. Et comme notre législation du mariage n'est

vraiment que la consécration civile de la vieille conception dogmatique,

il se trouve qu'en cette matière délicate la religion est le plus ferme

appui de la loi.

[Note 58: _Annales politiques et littéraires_ du 9 août 1896, p. 86.]

A côté de ces femmes religieuses d'esprit et de coeur qui obéissent par

principe, il en est d'autres qui, moins attachées aux commandements de

l'Église, obéissent pourtant sans contrainte, sans regret, par habitude.

C'est le cas de toutes celles qui ont le bonheur d'appartenir à des

familles unies dont le chef est aimé estimé, respecté. Façonnées par

l'exemple, elles obéissent à leur mari comme elles ont vu leur mère

obéir à leur père, le plus naturellement du monde, avec une docilité

confiante dont elles ne se sentent aucunement diminuées.

Enfin, sans être dévotes ni routinières, il est des femmes qui ont le

secret d'obéir, non plus par devoir religieux ou par soumission

héréditaire, mais bien par calcul diplomatique et suprême habileté.

Elles se sont dit que le plus facile moyen de se plier à un

commandement, c'est encore de se faire ordonner précisément ce qu'on

désire. Cette tactique n'exige que de la souplesse, et beaucoup de

femmes y excellent.

On voit que les maris de France ont chance de conserver leurs droits à

la direction de leur famille. Mais qu'ils n'en prennent point orgueil:

ce n'est pas d'hier que les femmes gouvernent les gouvernants. Le vieux

Caton s'en plaignait amèrement. Pour n'avoir rien d'officiel, leur

suggestion est décisive, leur influence prépondérante. Laissant à

l'homme l'apparence du pouvoir et la responsabilité de l'action, elles

restent ses inspiratrices pour le bien ou pour le mal. Se souvenant du

mot de Mme de Staël: «Un homme peut braver l'opinion, une femme doit s'y

soumettre,» elles ne s'affichent point, elles s'insinuent. Si nous

faisons les lois, elles nous les imposent en faisant les moeurs. Dans la

vie privée, la femme française est toute-puissante, quand elle le veut.

Aussi bien ne réclame-t-elle point tant de droits, se sachant en

possession de tant de privilèges! Et si l'on excepte une minorité

bruyante, le plus grand nombre ne se soucie point de l'égalité conjugale

dans la crainte de s'aliéner les faveurs masculines. A cette question:

«Quelle est la base unique du bonheur des femmes?» Mme Campan répondait:

«La douceur de leur caractère.» Et Mme de Maintenon, qui se connaissait

en diplomatie, ajoute dans ses _Mémoires_: «Pour les femmes, la douceur

est le meilleur moyen d'avoir raison[59].»

[Note 59: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28

novembre 1896, p. 840.]

Quoi qu'on puisse penser de l'autorité maritale (et nous persistons à

croire qu'elle est souvent plus apparente que réelle), les hommes ont un

sûr moyen de la conserver et même de la raffermir. Se faire une

conscience plus nette du devoir de protection déférente qui leur incombe

vis-à-vis des femmes; se montrer dignes des prérogatives masculines par

l'action et la volonté, par l'énergie et le sang-froid, par la loyauté,

l'honneur et la bonté; travailler, peiner, souffrir sans trop de

plaintes et sans trop de défaillances; opposer à la vertu, à la

vaillance, à la fierté des femmes, une fierté, une vaillance, une vertu

suréminentes: voilà le secret d'être maître chez soi sans

amoindrissement pour personne.

Ce n'est point par l'emportement et la violence, en criant haut et en

gesticulant fort, que nous maintiendrons notre suprématie. La primauté

du verbe et du poing est méprisable. L'autorité de la loi ne sauverait

pas même l'autorité de l'homme, le jour où celle-ci serait sérieusement

menacée. Nous ne resterons supérieurs en droit à la femme que si nous

savons lui rester supérieurs en fait, c'est-à-dire en valeur et en

caractère. A bon entendeur, salut!

Au reste, comme l'abus se glisse dans les meilleures choses, il nous

suffira que l'autorité maritale soit aux mains d'un incapable ou d'un

indigne pour que nous lui apportions (on le verra bientôt) toutes les

restrictions nécessaires.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 55 / 201 题