II

C'est le moment de confesser avec humilité que, même en exceptant les

monstres (ces dames nous feront-elles la charité de tenir ceux-ci pour

une minorité?) le caractère des hommes n'est point exempt d'aspérités,

de brusquerie, de rudesse, d'âpreté même, qui peuvent blesser les

délicatesses et les susceptibilités féminines. Mais sous ces apparences

rébarbatives, sous cette raideur de verbe et d'allure, sous cette écorce

dure et sèche, est-il donc impossible de trouver un fond de loyauté, de

franchise, de sincérité, de noblesse, de générosité, capable de faire

oublier, avec un peu d'amour, les rugosités de l'enveloppe? Nous sommes

impatients et autoritaires: c'est entendu. Si nous supportons

vaillamment l'infortune, en revanche, nous faiblissons étrangement

devant la douleur physique. Une fièvre nous abat, un malaise nous

effraie. Ce nous est un supplice d'entendre gémir ou pleurer autour de

nous. Quel homme pourrait veiller au chevet d'un enfant ou d'un malade

comme la mère de famille ou la soeur de charité?

Mais l'homme ne reprend-il point sa supériorité dans les longs efforts,

dans les labeurs pénibles du corps et de l'esprit? Nous ne sommes point

parfaits, soit! Mais les femmes le sont-elles? Que celles qui

inclineraient trop facilement à voir en l'homme un être égoïste et

méchant, prennent la peine d'observer qu'il travaille, qu'il peine,

qu'il lutte pour le foyer. Même dans le peuple, sont-ils si rares ceux

qui, sûrs de trouver chez eux un ménage propre et réjouissant, une femme

avenante et gaie, préfèrent leur famille à l'auberge et au cabaret?

Voudrait-on, par hasard, intervertir les rôles et remplacer la maîtrise

de l'homme par la maîtrise de la femme? Le remède serait pire que le

mal. Une femme autoritaire ne l'est jamais à demi. C'est un tyranneau

domestique. Rien de plus déplaisant que cette créature d'humeur

dominante et de caractère impérieux, qui usurpe, en son intérieur, le

rôle du père. Ses éclats de voix et ses grands airs blessent comme une

anomalie. Nous associons si étroitement la douceur à la grâce féminine,

la rudesse et l'emportement lui sont si contraires, qu'une parole dure

et brutale dans la bouche d'une femme nous choque autant qu'un blasphème

sur les lèvres d'une dévote. Et pourtant, c'est une tristesse de le

dire, il y a des femmes revêches et acariâtres. La moindre contradiction

les offense et les irrite. Personnelles, orgueilleuses, violentes, on

les voit ramener insensiblement à elles toutes les choses du ménage,

tous les intérêts de la famille, apostrophant les domestiques, secouant

les enfants, maltraitant le mari.

Le pauvre homme, chassé peu à peu de toutes ses attributions, décapité

de son prestige, commandé comme un inférieur, humilié devant les siens,

quand il n'est pas malmené en public, prend souvent le parti héroïque de

se taire et de s'effacer en considération des enfants qu'une rupture

blesserait pour la vie, trop heureux si son silence n'est pas interprété

comme une injure et sa longanimité prise pour de la pure sottise!

Devenue maîtresse absolue de son intérieur, madame tranche, gronde,

crie. C'est un frelon dans la ruche. Donnez-lui toutes les qualités que

vous voudrez, de l'ordre, de la décision, de l'économie; supposez-la

charitable aux pauvres, secourable aux malheureux: son esprit de

domination contre nature lui fera perdre tous ses mérites aux yeux du

monde. Et c'est justice; car elle fait le malheur des siens. S'en

rend-elle compte? On peut en douter. Son moi s'épanouit avec une sorte

d'inconscience. Admettons qu'elle opprime son mari et tyrannise ses gens

sans le vouloir, sans le savoir. Il n'en reste pas moins que découronnée

des grâces de la douceur, cette femme, moins rare qu'on ne le pense, a

quelque chose d'hybride: on dirait un être hors nature qui n'est plus

«Madame» et n'est pas encore «Monsieur». C'est la femme-homme. Dieu vous

en garde!

Et le féminisme avancé tend précisément à multiplier ce type

insupportable. Voici une jeune fille à marier: elle a tous ses brevets;

elle parle couramment l'anglais ou l'allemand, et à peu près le

français; elle excelle dans la musique et cultive l'aquarelle. Tous les

sports lui sont familiers: elle valse à ravir, monte comme un hussard,

nage comme un poisson et pédale infatigablement sur tous les chemins.

Mais la jeunesse passe et Mademoiselle s'ennuie. Il faudrait lui trouver

un bon mari; c'est, à savoir, un brave garçon qui sache tenir un ménage,

surveiller la cuisine, soigner les enfants et, au besoin, raccommoder

les bas. Où trouverez-vous cet imbécile? Plus la jeune fille se virilise

imprudemment, moins elle se mariera facilement.

«Vous vous méprenez, me dira-t-on, sur les tendances du féminisme

conjugal. Il ne s'agit point de subordonner l'homme à la femme, pas plus

que la femme ne doit être subordonnée à l'homme. Ce que nous demandons,

c'est l'égalité.»--Je n'en disconviens pas; mais est-elle possible? La

chose paraîtra douteuse à quiconque voudra bien rechercher l'esprit de

ce nivellement de puissance entre les époux.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 53 / 201 题