I.--L'ARTICLE 213 DU CODE CIVIL.--SON FONDEMENT
RATIONNEL.--POURQUOI LES FEMMES S'INSURGENT CONTRE
L'AUTORITÉ MARITALE.--CURIEUX PLÉBISCITE FÉMININ.
II.--LE FORT ET LE FAIBLE DES MARIS.--LA MAÎTRISE DE LA
FEMME VAUDRAIT-ELLE LA MAÎTRISE DE L'HOMME?--LA
FEMME-HOMME.
III.--L'ÉGALITÉ DE PUISSANCE EST-ELLE POSSIBLE ENTRE MARI
ET FEMME?--POINT D'ORDRE SANS HIÉRARCHIE.--L'ÉGALITÉ DES
DROITS ENTRE ÉPOUX SERAIT UNE SOURCE DE CONFLITS ET
D'ANARCHIE.
IV.--RÉPARTITION NATURELLE DES RÔLES ENTRE LE MARI ET LA
FEMME.--PUISSANCE DE CELLE-CI, POUVOIR DE CELUI-LÀ.--LA
VOLONTÉ MASCULINE.--A PROPOS DU DOMICILE MARITAL.--LA
«MAÎTRESSE» DE MAISON.
V.--LE SECRET DES BONS MÉNAGES.--PAR QUELLES FEMMES
L'AUTORITÉ MARITALE EST ENCORE AGRÉÉE ET OBÉIE.--AVIS AUX
HOMMES.
I
Sans que nous soyons animé d'une dévotion superstitieuse à l'égard de
notre loi écrite, il nous est impossible de ne point reconnaître qu'elle
a du bon. D'après l'article 213 du Code civil, «le mari doit protection
à sa femme, la femme obéissance à son mari.» De ces deux obligations
corrélatives, dont l'une est la condition de l'autre, Portalis, un des
rédacteurs du Code Napoléon, donne l'interprétation suivante: «Ce ne
sont point les lois, c'est la nature même qui a fait la loi de chacun
des deux sexes. La femme a besoin de protection parce qu'elle est plus
faible; l'homme est plus libre parce qu'il est plus fort. La prééminence
de l'homme est indiquée par la constitution même de son être qui ne
l'assujettit pas à autant de besoins. L'obéissance de la femme est un
hommage rendu au pouvoir qui la protège, et elle est une suite de la
société conjugale qui ne pourrait subsister si l'un des époux n'était
subordonné à l'autre.»
Ainsi, d'après le texte même de l'article 213 et le commentaire du plus
autorisé de ses auteurs, le devoir d'obéissance n'est imposé à la femme
qu'en vue du devoir de protection imposé au mari; ou, plus clairement,
si le mari a le droit d'être obéi, c'est parce que la femme a le droit
d'être protégée. Nos obligations de défense sont donc la condition et la
mesure de nos pouvoirs de commandement.
Cela est-il si déraisonnable? Nous reconnaissons que la soumission
risque d'être pénible, lorsqu'elle est requise au profit d'un mari que
la femme juge moins intelligent qu'elle, ou moins noble, ou moins riche,
ou seulement moins distingué; nous voulons bien qu'il lui soit difficile
de voir en cet inférieur un guide, un conseil, un appui.--Mais, Madame,
à qui la faute? Il fallait mieux choisir. N'accusez pas le Code, mais
vous-même, ou plutôt papa et maman, qui n'ont point su trouver pour leur
fille un prince charmant.
Que l'obéissance soit quelque peu mortifiante pour une femme qui se sent
supérieure à son seigneur et maître; qu'elle soit, au contraire,
naturelle et facile et douce pour l'épouse qui trouve en l'époux de son
choix une certaine prééminence intellectuelle et morale: encore une
fois, cela est vraisemblable. Par malheur, pour faire bon ménage, la
supériorité, même évidente, de l'homme ne suffit pas. Il faut encore que
sa compagne la reconnaisse et l'accepte; et cette clairvoyance modeste
et cette soumission sage sont moins communes qu'on ne le pense.
Nous n'en voulons pour preuve qu'un plébiscite organisé en 1896 par une
revue de famille. Interrogées sur cette question de la sujétion légale
de la femme mariée, 6 512 lectrices ont répondu; et, sur ce total, 963
seulement ont acquiescé au devoir d'obéissance que notre loi leur
impose. Il s'en est trouvé 5 549 pour protester contre l'observation de
l'article 213. Mais, tandis que 740 ont préconisé la rébellion ouverte
(scènes, cris, larmes, évasion du domicile conjugal) pour se soustraire
à une aussi affligeante humiliation, les autres, au nombre de 2 934, ont
recommandé les moyens diplomatiques (souplesse, ruse, ténacité, feinte
douceur et longue patience) pour atteindre le même but. Sans prendre au
pied de la lettre cette consultation plus ou moins sérieuse, il s'en
dégage néanmoins une certaine répugnance à l'obéissance et,
corrélativement, une aspiration vague et hasardeuse à l'émancipation
conjugale qui n'est pas faite pour nous rassurer sur l'état d'âme des
femmes mariées [55].
[Note 55: _Annales politiques et littéraires_ du 9 août 1896, p. 86.]