III

A la vérité, ce qu'on appelle pompeusement l'«ascension intellectuelle

de la femme» semble incompatible avec les obligations de l'épouse et de

la mère. Dès l'enfance, on initie la future compagne de l'homme aux

connaissances les plus indigestes. On accable de mépris la bonne et

tendre éducation de famille. Il est tout simple qu'après plusieurs

années d'un pareil entraînement cérébral, ces demoiselles préfèrent les

exercices de la pensée à toutes les autres joies de la vie, et surtout

les libertés douteuses du célibat aux devoirs austères de la famille.

Quand elles ont pris goût à l'étude et à l'indépendance, la moindre

obligation leur apparaît comme un amoindrissement d'elles-mêmes. Ne leur

parlez point de mariage: une créature, qui tient à son autonomie, ne

saurait accepter d'être la servante d'un homme, une repasseuse, une

cuisinière, une gardeuse d'enfants. Car la femme dans le mariage reste,

à leurs yeux, le type de la bonne à tout faire. Une de ces orgueilleuses

célibataires écrivait à M. Hugues Leroux: «J'ai vingt-huit ans. Je ne

suis pas mariée; je n'ai pas voulu l'être. Je m'aperçois qu'un peu

d'argent, un peu de culture, la passion de la musique, le goût du

voyage, la certitude que les hommes ne sont pas une humanité supérieure

ni les femmes une humanité inférieure, forment comme la chaîne d'un

paratonnerre qui met à l'abri d'un coup de foudre[39].» C'est entendu:

l'Extrême-Gauche féministe nourrit peu d'inclination pour le mariage.

[Note 39: _Nos filles_, IX: Simplicité et snobisme. Le _Figaro_ du jeudi

7 octobre 1897.]

Quant aux jeunes filles qui aspirent simplement et sincèrement à fonder

une famille, elles n'y apportent plus, elles aussi, les mêmes

dispositions d'esprit que leurs devancières. Elles ont l'intelligence

plus curieuse, plus précoce, mieux renseignée sur des choses qu'il était

de règle jadis de leur celer jusqu'au mariage. Les conversations de

salon, la lecture des journaux, le commerce de leurs frères, les bruits

qui circulent autour d'elles, joints à tout ce qu'elles entrevoient et à

tout ce qu'elles devinent, les ont déniaisées avant l'âge des justes

noces. Notre monde est peu favorable à la conservation de l'innocence.

Les petites «oies blanches» se font rares.

En même temps que le milieu ouvre prématurément l'intelligence des

jeunes filles, l'instruction qu'elles reçoivent les rend plus confiantes

en elles-mêmes, et aussi plus personnelles, plus combatives, plus

ambitieuses. Que peut bien être le mariage aux yeux de ces petites

délurées? Basé sur l'esprit de soumission au mari et de dévouement aux

enfants, il choque leurs idées d'indépendance et de domination. C'est en

vain que le sacrement garde officiellement son aspect de sacrifice et

que, même à la mairie, la nouvelle mariée est remise aux mains de

l'époux avec des engagements d'obéissance. Les droits du mari font rire,

à l'heure qu'il est, bien des femmes. Le nombre croît tous les jours,

même dans les meilleurs ménages, de celles qui, secrètement convaincues

de l'égalité des époux, s'embarrassent fort peu de l'autorité du chef de

famille.

Symptôme curieux: le mariage est envisagé par la plupart des jeunes

filles comme un état de liberté. Elles n'y voient que l'affranchissement

de la tutelle maternelle, le droit de sortir seules et de faire acte de

maîtresses de maison.

A ce propos, je ne sais guère de contraste plus frappant que celui de la

jeune fille française et de la jeune fille anglaise: la première,

retenue dans la famille, surveillée par le père; couvée par la mère; la

seconde, libre de ses mouvements, de ses sorties, de ses amitiés, de son

coeur. Survient le mariage: changement de rôles. La jeune fille anglaise

passe sous la dépendance du mari; elle devient la gardienne du foyer,

les moeurs l'assujettissant à un rôle modeste. Devenue femme, au

contraire, la jeune fille française conquiert mille et mille libertés;

si bien qu'on peut dire que les jeunes filles anglaises se rangent en se

mariant, tandis que les nôtres ne songent, en prenant un mari, qu'à

s'émanciper de leur mieux. Cette aspiration atteste éloquemment que le

joug marital, en France, n'est pas très pénible à supporter. Elle sert à

expliquer, du même coup, pourquoi le féminisme s'est développé beaucoup

plus rapidement en Angleterre que dans notre société française.

En somme, la jeune femme se dédommage chez nous de la contrainte que les

moeurs imposent à la jeune fille. Combien peu envisagent, en se mariant,

les responsabilités et les charges du futur ménage, les peines et les

devoirs de la future famille! Quelle mère a le courage d'avertir sa

fille des épreuves qui l'attendent? Sans l'éloigner du mariage, qui

reste la condition normale de la femme, on ne devrait pas lui laisser

l'idée qu'on se marie seulement pour s'amuser. Combien de demoiselles ne

prennent un mari que par espoir de jouissance et de liberté? C'est une

fâcheuse illusion. Car, les déceptions venues, la mésintelligence éclate

et les divorces se multiplient.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 42 / 201 题