IV

Si des classes riches, où se manifestent ces préoccupations de luxe et

ces velléités d'indépendance, nous descendons aux classes laborieuses,

les symptômes d'anarchie et de décomposition ne nous paraîtront ni moins

nombreux, ni moins tristes. Il est vrai que, soustraites par leur misère

même aux calculs des ménages plus fortunés, les petites gens de la ville

et des champs se marient plus souvent par convenance personnelle et par

simple attraction. En revanche, ces unions sont fréquemment troublées

par l'inconduite de la femme ou la brutalité du mari. Que de ménages

ouvriers qui affichent le mépris le plus lamentable de la dignité

humaine! Que de prolétaires avinés qui crient volontiers: «Mort aux

tyrans!» et battent leur femme sans miséricorde! Je ne sais rien de plus

triste et de plus cruel que la condition de l'ouvrière obligée de

disputer à l'ivrognerie du mari, par des prodiges de patience, de

câlinerie ou de fermeté, l'argent du ménage et le pain des enfants, trop

heureuse si, en le poursuivant de cabaret en cabaret, elle réussit par

instants à ramener son homme à la conscience de ses devoirs!

Constatation plus grave encore: les unions illégitimes se multiplient

dans les basses classes. Après s'être dispensé des formalités

religieuses, on se désintéresse des formalités légales. Toutes ces

solennités sont coûteuses ou gênantes: à quoi bon s'imposer un

dérangement inutile? Et l'on s'habitue, dans le peuple, à s'accoupler

sans cérémonie.

Ce désordre tend même à se généraliser par suite de l'émigration des

campagnes vers les villes. Pour ne citer qu'un chiffre, 655 000 jeunes

gens des deux sexes ont, pendant dix ans, de 1882 à 1891, quitté leur

village pour aller chercher fortune dans les grands centres[40]. Combien

de ces déracinés ont grossi le nombre des déclassés, des malades, des

mendiants, des criminels et des prostituées? Cet exode est une cause

incessante de démoralisation: moins de mariages, moins de naissances. Un

enfant est un malheur qu'on essaie de prévenir systématiquement. D'où il

suit que, les campagnes se dépeuplant et les villes se dépravant, la

natalité rurale diminue sans que la natalité urbaine augmente.

[Note 40: Henri LANNES, _Revue politique et parlementaire_ de février

1895.]

Or, voici qu'aux pauvres femmes déçues et ulcérées, qui pleurent leurs

espérances évanouies et leur indépendance perdue, le féminisme

révolutionnaire se présente avec des paroles de liberté, leur montrant

l'affranchissement de la passion comme l'idéal et la condition même de

l'affranchissement de leur sexe. Point de femme libre sans l'amour

libre. Et de fait, l'émancipation absolue de l'être féminin est

incompatible avec les anciennes moeurs et les anciennes institutions,

qui servent encore de soutien à la famille contemporaine. Et qui oserait

dire que, tombant sur des âmes aigries et mûres pour la révolte, ces

mauvaises semences ne lèveront pas en moissons de haine et d'anarchie?

Femmes de France, sachez donc où l'on vous mène: bien que l'abolition du

mariage vous fasse encore hausser les épaules, veuillez retenir qu'elle

est l'aboutissement logique du féminisme avancé. On vous dira que le

mariage est une invention de la tyrannie masculine; qu'en affirmant la

«suprématie du mâle sur la femelle», il assure la domination du fort sur

le faible; qu'en liant la femme pour la vie à son seigneur et maître, il

est destructif de la spontanéité des sentiments, il viole les droits de

la personne humaine et condamne l'épouse domestiquée au mensonge et à

l'asservissement. On vous dira que ce contrat inique et absurde,

dernière survivance de la barbarie antique qui faisait de la femme une

proie, un bétail, une chose, a été fort habilement consacré par le Code

et fort complaisamment béni par l'Église; qu'en nature et en raison, la

femme n'appartient pas à l'homme, mais à elle-même; que, si la loi et la

religion l'ont injustement livrée à un despote, elle a toujours le droit

de se reprendre; qu'ayant un coeur, elle peut en user; qu'ayant une

intelligence et une volonté, elle doit les exercer; en un mot, que le

mariage est indigne d'un être libre. Vous devinez la conclusion: il est

temps que les jeunes filles ne se laissent plus traîner à l'autel comme

des brebis à l'abattoir. A elles de proclamer l'émancipation de l'amour!

V

Puisque nous sommes obligé de constater que, soit dans les milieux

élégants et mondains, soit dans les agglomérations populaires et

urbaines, l'opinion devient hostile ou indifférente aux antiques formes

du mariage; puisque, du haut en bas de l'échelle sociale, les liens de

la famille légitime tendent à se relâcher ou à se rompre, devons-nous en

conclure que l'institution du mariage court des risques sérieux?

A notre avis, il serait excessif de parler d'un «krach» du mariage, tant

que notre bourgeoisie provinciale, catholique ou protestante, restera

fermement attachée à la tradition chrétienne. Qu'il y ait crise, soit!

Mais prononcer le mot de faillite, c'est trop dire. Entre le luxe

démoralisant de l'aristocratie d'argent et l'avilissement inconscient

des malheureux, au-dessous des somptuosités de la surface et au-dessus

des bas-fonds de la misère, il existe, à Paris même et dans les grandes

villes, une réserve immense de familles honnêtes, fortes et unies, où,

grâce à la survivance des moeurs d'autrefois, la femme reste la

gardienne des coutumes, du respect des ancêtres, de l'esprit même de la

race. Vouée à toutes les tâches de fidélité, elle se dit qu'«étant la

plus aimable, elle doit être, en même temps, suivant le mot de Portalis,

la plus vertueuse.»

Là où le foyer apparaît comme un sanctuaire, c'est que la femme en est

demeurée la chaste prêtresse, attentive à développer et à perpétuer ce

que l'homme crée, c'est-à-dire le sang et les qualités de la famille, le

génie et la conscience de la nation. Or, ils sont légion, dans notre

France bourgeoise et rurale, les braves gens qui, indifférents aux

revendications féministes, suivent instinctivement la loi de la vie et

continuent de croître et de multiplier. Comme les autres, ils ont leurs

difficultés et leurs épreuves; mais ils les affrontent avec résolution

et les supportent avec courage. Si parfois l'on se querelle de mari à

femme, le désaccord est sans fiel, sans haine, sans rancune. Ceux même

qui se disputent du matin au soir se réconcilient du soir au matin. Ce

sont encore ces ménages simples, francs, robustes, moins exempts de

rudesse que de mélancolie, qui nous offrent les plus nobles exemples de

soumission au devoir quotidien.

Les petites maîtresses, auxquelles le moindre froissement de l'existence

arrache des cris lamentables et dont les entrailles se refusent à porter

la vie, véritables courtisanes qui usurpent devant la loi et devant

l'Église l'auguste nom d'épouses, devraient prendre pour modèle ces

femmes vaillantes, de condition modeste, qui, dans leurs flancs,

vigoureux et féconds, portent avec joie l'espérance de la future

humanité et, fidèles au mari, dévouées aux enfants, savent être épouses

et mères et se tuent à la peine, obscurément, allègrement,

religieusement, par esprit de devoir et par amour du sacrifice. Le monde

les ignore, et elles soutiennent le monde. Elles sont dignes de

vénération, et le féminisme extrême s'en moque ou s'en offusque. Quand

on a tant de droits individuels à exercer, tant de devoirs sociaux à

remplir, est-il séant de s'enfermer étroitement au foyer et de

circonscrire son activité aux vulgaires occupations du ménage, de borner

son ambition à la pratique des traditionnelles vertus de famille? Le

féminisme avancé n'a guère que du dédain pour la femme d'intérieur qui,

du reste, le lui rend bien.

Cela même est tout à fait rassurant. Vivre en toute indépendance avec

intensité et avec fracas, afficher et ébruiter son existence au lieu de

la transmettre, telle est la préoccupation suprême des féministes à la

mode. Ces créatures ont perdu le sens de la modestie. Elles sont

indiscrètement orgueilleuses; elles ne peuvent se résigner à vivre comme

tout le monde; et cette soif de paraître et ce besoin de briller sont

tout naturellement surexcités par l'air malsain et surchauffé de Paris.

Mais en province, dans cette bourgeoisie laborieuse où la famille est

plus honnête et plus unie, où l'on prend la vie comme elle vient, de

bonne grâce, au jour le jour, sans aigreur, sans rancoeur, le féminisme

excessif des intellectuelles et des névrosées n'a pas la moindre raison

d'être. Comment pourrait-il s'acclimater dans un air aussi pur, dans un

milieu aussi sain? Il faut à cette plante maladive l'atmosphère chaude

des salons et le fumier des grandes villes. Qu'il pousse et fructifie à

Paris, rien de plus naturel: la corruption ambiante facilite sa

germination et son épanouissement. Mais dans le terroir épais et lourd

de nos provinces, au grand soleil, au plein vent, dans le sillon profond

où les fortes générations de France jettent gaiement la graine féconde

qui doit nourrir le monde, cette fleur de décadence n'a aucune chance de

lever et de grandir. On a donc eu raison de dire que la bonne terre de

province, où font souche nos familles bourgeoises et rurales, ne

convient pas du tout à la culture du féminisme «libertaire». Là est le

salut.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 43 / 201 题