En attendant qu'on se marie le plus tard possible pour faire une fin
honorable, on se livre dans la belle société à un flirt étourdissant.
Triste compensation! Si l'on marivaude davantage, on s'épouse moins. Où
est le profit? Comme nos esthètes mystiques cultivent la piété sans la
foi, ainsi nos élégants et nos élégantes poursuivent l'émotion sans
l'amour. On sait que le propre du flirt est de rester à moitié chemin du
désir, de tempérer les attachements du coeur par le détachement de
l'esprit, de jouer avec le tendre amour comme on joue avec une rose dont
l'éclat nous attire et le parfum nous grise, au risque de se piquer les
doigts aux épines. Il n'est point de jeu plus passionnant pour une
coquette. Songez donc: se laisser courtiser sans espérance, sourire aux
compliments sans les payer de trop graves complaisances, provoquer les
galanteries en refrénant les audaces, goûter les joies de la séduction
en se moquant du séducteur, en deux mots, s'offrir sans se donner: voilà
ce qui s'appelle «flirter». Entre parenthèses, pourquoi ne dirions-nous
pas «fleureter»? Le mot serait plus joli, étant moins anglais. A-t-on
oublié que nos pères faisaient leur cour en contant fleurettes?
Mais ces petits exercices ont leur danger. Non pas, j'imagine, que le
flirt soit un passe-temps désagréable entre jeunes femmes qui ont de la
grâce et jeunes hommes qui ont de l'esprit. Je conseillerai toutefois
aux mères de famille de le surveiller du coin de l'oeil. A ce jeu
captivant, plus d'une joueuse risque de perdre sa fraîcheur d'âme,
surtout lorsque le partenaire est un peu lourd; et cette espèce n'est
pas rare.
Et puis, il ne faut pas badiner avec le flirt. Cette parodie de l'amour
peut se transformer, grâce aux familiarités du «cyclisme» et du
«lawn-tennis», en sentiment sérieux. Il est si facile de dépasser les
limites, assez mal tracées, de ce badinage mondain! Un beau jour, le
coeur se trouve pris, et la comédie de l'amour, commencée dans un éclat
de rire, se terminera, comme un drame de passion, dans les sanglots et
les larmes.
Mais les fortes têtes vouées au féminisme se flattent d'échapper à ces
défaillances puériles et de pratiquer largement envers les hommes
l'indépendance du coeur. Amantes de la science, elles ne connaîtront
point les trahisons et les douleurs des amours humaines. Pauvre vieux
mariage! Il est impossible que le flirt le remplace, et il est douteux
que l'instruction le favorise.