III.--INSTRUCTION ET CÉLIBAT.--POURQUOI LA JEUNE FILLE
«NOUVELLE» DOIT FAIRE UNE FEMME INDÉPENDANTE.--ANGLAISES ET
FRANÇAISES.
IV.--MÉNAGES OUVRIERS.--DIMINUTION DES MARIAGES ET DES
NAISSANCES DANS LA CLASSE POPULAIRE.--LES TENTATIONS DE
L'AMOUR LIBRE.
V.--RAISONS D'ESPÉRER.--BONNES ÉPOUSES ET SAINTES
MÈRES.--LE FÉMINISME PARISIEN ET L'ANTIFÉMINISME
PROVINCIAL.
C'est une heureuse nécessité pour la femme, aussi bien que pour l'homme,
de préférer les douces fins de l'amour et les intérêts suprêmes de
l'existence aux calculs et aux soucis de la politique. A l'entrée de la
vie libre et agissante, l'apprentissage terminé ou l'instruction reçue,
lorsque l'heure est venue de gagner son pain et d'assurer son avenir, ce
qu'il faudrait aux jeunes filles sérieuses qui n'ont pas le désir
d'exposer leur vertu à d'inquiétantes aventures, c'est moins un sénateur
ou un député à élire, qu'un brave homme à épouser. Mieux vaut courir à
deux les chances périlleuses de l'existence que de traîner son
indépendance et son isolement à travers le monde, sans consolateur et
sans appui. Mais contrariées par les hasards du sort, pressées par les
exigences de leur condition ou déclassées par leur éducation même, nos
demoiselles trouveront-elles un compagnon sortable à l'heure opportune?
Cette question est de nature à faire battre douloureusement bien des
coeurs.
Actuellement, le mariage présente des difficultés que nos pères n'ont
pas connues. On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.
I
C'est un fait constant que nos contemporains de France se marient tard.
L'âge des chimères est passé très généralement quand ils entrent en
ménage. Il s'ensuit que la raison, plus que l'amour, préside aux unions
d'aujourd'hui. Est-ce un bien? Est-ce un mal?
Il est assez rare, au moins, que les nouveaux époux éprouvent l'un pour
l'autre une folle passion. Le romanesque ne s'épanouit que dans les
coeurs jeunes et dans lès âmes tendres. Un mariage d'inclination n'est
possible qu'entre gens qui ne connaissent point trop la vie. Il faut
être un peu écervelé pour croire à l'éternité de l'amour. La sagesse
consiste à ne demander à ce monde que le bonheur qu'il peut donner.
Celui-là seul a chance d'être heureux en ménage qui, disposé à se
contenter d'une félicité relative, rencontre chez son conjoint le même
caractère indulgent et les mêmes ambitions modestes. Seulement cette
modération est un fruit de l'expérience, et les jeunes gens n'en ont
guère. Est-ce pour ce motif qu'ils ont pris l'habitude de réfléchir si
longtemps avant de se marier?
Des unions tardives, aujourd'hui si nombreuses, il est de meilleures
explications. C'est d'abord l'encombrement des carrières. Que de
difficultés pour se faire de bonne heure une «situation»! Avec
l'obligation du service militaire et le stage préparatoire aux
professions libérales, un jeune homme ne peut guère songer que vers la
trentaine à fonder une famille, s'il veut avoir l'assurance de la
nourrir et de l'élever convenablement.
Ces préoccupations n'ont rien, en soi, que de parfaitement honorable. Le
malheur est qu'on les exagère. Au lieu même de songer aux enfants à
naître, jeunes gens et jeunes filles ne songent souvent qu'à eux-mêmes.
Dans leurs soucis, le présent tient plus de place que l'avenir; et leurs
inquiétudes familiales se transforment en calculs égoïstes. D'aucunes,
qui se sentent au coeur le besoin d'aimer, ne reculeraient point sans
doute devant un mariage modeste et accepteraient de faire le bonheur
d'un honnête homme plus riche de courage que d'argent, si la crainte de
l'opinion, la peur du monde et de ses critiques, n'avaient pris sur les
âmes faibles un empire tyrannique. Telle femme qui, dans l'intimité du
ménage, abdique toute coquetterie et toute vanité, se prend à souffrir
d'une robe mal taillée, quand elle aperçoit sur sa voisine un corsage
fait à la dernière mode.
Et, circonstance aggravante, les parents encouragent fréquemment cette
faiblesse. Dés qu'ils voient leur fille chargée des devoirs sacrés de la
maternité et privée peu à peu des douceurs et des gâteries dont ils ont
entouré sa jeunesse, ils la plaignent comme une sacrifiée et accusent
tout bas le mari de l'avoir rendue malheureuse.
Où est la simplicité de nos grands-parents? Les appétits de jouissance
nous font prendre en terreur ou en aversion les obligations essentielles
de l'existence. Combien peu savent modérer leurs désirs! Combien perdent
jusqu'à l'habitude d'équilibrer leur budget! À mesure que les dépenses
augmentent, les revenus diminuent. Plus grands sont les besoins, plus
chère est la vie. Nos jeunes bourgeois ont de si grands goûts qu'ils
appréhendent de voir un jour la misère s'asseoir à leur foyer; et ils
s'attardent dans l'isolement égoïste du célibat. Les mariages précoces
deviennent de plus en plus rares. Nos petits-neveux auront quelque peine
à fêter leurs noces d'or.
De braves gens leur disent: «Mariez-vous! c'est la loi de nature.» Ils
répondent: «Attendons! c'est la loi de sagesse.» Et l'opinion est ainsi
faite qu'elle leur permet de satisfaire à la fois la prudence et
l'instinct. Il faut bien que jeunesse se passe! Ceux qui connaissent les
tristes dessous de la vie, assure-t-on, n'en feront pas moins
d'excellents maris. Avec trop de retenue, un grand garçon devient un
grand nigaud.
C'est stupide; c'est immoral. Et tandis que l'opinion ferme les yeux
avec indulgence sur la conduite du jeune homme, elle les ouvre avec
méfiance sur les moindres actions de la jeune fille. On surveille ses
démarches, on suspecte ses relations, on lui impose la réserve et
l'ignorance, alors qu'on accorde à l'«autre» la liberté jusqu'à la
licence. Tolérance aveugle pour celui-ci, sévérité rigoureuse pour
celle-là: voilà l'équité du monde!