II

Par un dernier scrupule que nous tenons à dissiper, d'aucuns inclineront

peut-être à refuser aux femmes l'électorat politique dans la crainte

qu'il ne soit un acheminement à leur éligibilité. «A peine mises en

possession du droit de vote, dit-on, elles réclameront le droit de

représentation. Dès qu'elles seront électrices, elles voudront être

élues. Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils

généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du

gouvernement?»

Les Américaines n'en doutent pas. Il est quelques États où elles siègent

déjà dans les assemblées communales; et l'on ne voit pas, pour le dire

en passant, qu'elles s'acquittent de leurs devoirs plus mal que les

hommes. On nous certifie même que leur présence n'a produit que de bons

effets: plus d'ordre, plus de tenue chez leurs collègues masculins, plus

d'exactitude aux séances, plus de fermeté dans la répression de

l'ivresse et de la débauche[33]. Ainsi Mgr Ireland nous assure que, dans

l'État de Wyoming, une femme ayant été élue maire, tous les cabarets du

district furent, dès le lendemain, fermés par son ordre[34]. Voilà un

bel exemple d'audace que je prends la liberté de recommander à nos

magistrats municipaux. On comprend maintenant que l'élection d'une femme

à la présidence de la République paraisse aux féministes d'Amérique la

chose la plus naturelle du monde.

[Note 33: VILLEY, _op. cit._, pp. 14 et 15.]

[Note 34: _Journal des Débats_ du 20 juin 1892.]

Sans nourrir des espérances aussi hardies, le féminisme de France n'est

pas exempt de toute ambition politique. Non contentes de s'asseoir, en

élèves studieuses, sur les bancs des écoles supérieures ou même de

participer, en citoyennes utiles, à l'élection des juridictions

professionnelles et des assemblées locales, certaines dames,--peu

nombreuses du reste,--brûlent déjà de siéger au Parlement. Il faut à ces

fortes têtes la tribune de la Chambre des députés. Quant au Sénat, c'est

une trop vieille institution pour qu'elle puisse exciter leur envie.

L'ambitionner serait avouer son âge. Il sera temps de revendiquer cette

douce retraite lorsqu'on aura blanchi sous le harnais politique.

En revanche, il serait urgent, paraît-il, d'inoculer un peu de gravité

féminine à notre Chambre des députés, si nous voulons opposer un

contre-poids efficace à son esprit aventureux et dépensier. Est-ce que

les femmes ne seront pas plus ménagères des deniers publics? Elles

seraient sûrement plus décoratives. Une assemblée, qui eût compté parmi

ses membres Mme Récamier ou Mme de Staël, en aurait été grandement

embellie et honorée. N'a-t-on pas dit que la France, avec sa

sensibilité, son enthousiasme et ses engouements idolâtres suivis

d'accablements désespérés, était une nation «femelle»? Raison de plus

pour admettre les femmes à la représentation nationale. Attendons-nous

donc à voir un jour, dans l'agitation incohérente d'une campagne

électorale, quelque noble ambitieuse se présenter comme champion du

«féminisme parlementaire».

Sera-t-elle jeune et jolie? On en peut concevoir quelque doute, cette

fonction ne convenant guère, d'après les féministes eux-mêmes, qu'à la

femme de quarante ans. Jusque-là, les servitudes du sexe et les devoirs

de la maternité retiennent l'épouse à la maison. Mais à quarante ans, la

femme arrive au tournant de la vie. C'est, pour elle, l'âge critique,

l'âge mûr, l'âge où l'on baille, l'âge où l'on s'ennuie. A ce moment,

les petits ayant pris leur volée, rien ne l'empêchera, nous assure-t-on,

de se consacrer tout entière aux affaires de son pays.

Cette conception du rôle politique de la femme sur le «retour» est

nouvelle. On sait d'ailleurs que dans notre société actuelle organisée

«par les hommes et au profit des hommes», la femme est appréciée surtout

comme épouse et comme mère. Si elle n'a, pour beaucoup, qu'une valeur de

beauté pendant la première moitié de sa vie, il lui est loisible

d'acquérir, dans la seconde, une valeur propre d'intelligence et

d'activité sociale. Et voilà un fruit mûr pour la députation.

Mme Edmond Adam a traité ce point avec une particulière autorité. «Ce

qui m'a toujours choqué chez l'homme, dit-elle, c'est le profond dédain

avec lequel il traite les femmes qui ont atteint la maturité.» Et elle

remarque avec malice que c'est pourtant à cet âge qu'elles gouvernent le

mieux leur maison, leur industrie, leur commerce, et leur mari

par-dessus le marché. Voici sa conclusion: «Veuillez reconnaître,

Messieurs les maîtres, qu'une femme qui ne tient plus à plaire et qui

n'est plus absorbée par les soins de la famille, est encore bonne à

quelque chose, qu'elle peut rendre des services sociaux, produire au

point de vue de l'art, du métier, de l'industrie, et que ce temps,

qu'elle peut employer en dehors du ménage, représente au moins les deux

tiers du temps qui lui est ordinairement accordé de vivre, ce qui vaut

la peine d'en parler[35].»

[Note 35: _Revue encyclopédique_ du 28 novembre 1896, p. 842-843.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 33 / 201 题