I.--HOSTILITÉ DES UNS, INDIFFÉRENCE DES AUTRES.--OU EST LA
FEMME FORTE DE L'ÉVANGILE?
II.--L'ÉLECTORAT DES FEMMES ET LEUR ÉLIGIBILITÉ.--DU RÔLE
POLITIQUE DE LA FEMME DE QUARANTE ANS.
III.--DANGERS DE LA VIE PARLEMENTAIRE.--POINT DE FEMMES
DÉPUTÉS.--LE DROIT D'ÉLIRE N'IMPLIQUE PAS NÉCESSAIREMENT LE
DROIT D'ÊTRE ÉLU.
Nous persistons à croire que les femmes ont une place à prendre dans
notre droit public, sans amoindrissement pour les hommes, sans dommage
pour elles-mêmes. Et chose curieuse, cette nouveauté, que nous jugeons
la plus raisonnable, la plus utile, la plus légitime, est précisément,
comme nous venons de le dire, la moins désirée par les deux sexes!
I
De cette indifférence, il est deux raisons. D'une part, les partis
politiques qui disposent en ce moment du pouvoir, si convaincus qu'ils
soient du bon droit des femmes, en redoutent les effets pour eux-mêmes.
Faire voter les Françaises, n'est-ce point livrer la République aux
catholiques? Et à cette perspective terrifiante, comme nous disait une
fine dévote,--«toutes les loges maçonniques frémissent d'épouvante.»
D'autre part, les conservateurs, paralysés par des siècles de préjugés
et d'apathie, hésitent à prendre en main la cause de l'électorat
féminin. Ils sont animés de si farouches préventions contre le suffrage
universel qu'ils n'ont point le courage d'en tirer toutes les
conséquences, dussent-ils les premiers bénéficier de celles-ci. Méfiance
de la gauche, pusillanimité de la droite, tel est le secret du peu de
goût que nos hommes politiques témoignent pour le suffrage féminin.
Mais on sent bien, de part et d'autre, que les femmes ne pourront pas
être traitées longtemps comme une quantité négligeable. Leur refuser le
droit de vote, c'est renier les principes de la Révolution, dont se
réclame le parti avancé, ou trahir les intérêts de la conservation
sociale, auquel se voue le parti modéré. Et comme pour réussir à gauche
ou à droite, il faut, suivant le mot de Mirabeau, que «les femmes s'en
mêlent,» nous voyons les partis en présence rivaliser de coquetterie et
multiplier les avances pour les attirer et les convertir à leurs idées.
Nos conservateurs attendront-ils que les femmes françaises aient cessé
d'être chrétiennes, pour revendiquer en leur faveur le droit de
participer aux élections communales, départementales et législatives?
Mon avis est qu'ils ne feraient point une si mauvaise affaire en
étendant la capacité politique de leurs mères, de leurs femmes et de
leurs soeurs.
S'il leur faut des voix plus autorisées que la mienne, qu'ils veuillent
bien prêter l'oreille aux déclarations des plus hauts représentants du
clergé catholique à l'étranger, moins timorés en cela,--étant plus
libres,--que leurs «éminentissimes collègues» de l'épiscopat français.
C'est le cardinal Vaughan, primat d'Angleterre, qui acquiesce
expressément à la coopération des femmes aux affaires publiques; c'est
le célèbre prélat américain, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, qui
terminait une conférence faite à Paris par ces mots: «Il ne faut pas
désespérer du monde si les femmes obtiennent le droit de suffrage[32].»
[Note 32: _Journal des Débats_ du 20 juin 1892.]
Nous qui réclamons pour la femme toute la justice et rien que la
justice, nous sommes convaincu que, pour peu que les Françaises
veuillent fermement être électrices, elle le seront. Le voudront-elles?
Tout est là. Il serait pénible de constater que la discipline catholique
les a domestiquées et amollies à ce point, qu'elles ne puissent relever
la tête aussi fièrement que les Anglo-Saxonnes et tenter de nous sauver
de nos misères en se libérant de leur inertie et de leur infériorité.
C'est trop déjà que des républicains libéraux comme Jules Simon aient pu
s'étonner de l'inconcevable résignation, avec laquelle les chrétiennes
de Franco ont accepté la politique des décrets et des laïcisations. Où
sont donc les femmes fortes de l'Évangile?