Que valent ces considérations variées en faveur de l'éligibilité de la
femme quadragénaire? Pas grand'chose.
Il est vrai que, passé l'âge critique, les femmes ont chance de vivre
plus longtemps que les hommes, et qu'alors, par une métamorphose assez
générale, l'instinct maternel fait place en leur coeur à une raison
tranquille, sérieuse et prudente, à toutes les qualités requises pour la
direction d'une famille. En vieillissant, leur esprit acquiert de la
netteté, de l'étendue, de la pondération, de la sûreté. Elles se donnent
moins au sentiment qu'à la réflexion; et par là, elles se rapprochent
vraiment de la constitution masculine. Pourquoi leur refuserions-nous, à
cet âge de sagesse où elles deviennent plus aptes à remplir les offices
virils, le droit de jouer un rôle politique susceptible de tourner à
l'avantage du pays?
Nous voyons à cela quelques inconvénients.
D'abord, il est excessif de prétendre que la femme de quarante ans soit
toujours une force disponible et mûre pour la politique. On oublie les
malaises, les sujétions, les affaiblissements du retour d'âge, et les
soucis, les préoccupations de l'intérieur, les grands fils à établir,
les petits-enfants à gâter, la famille à présider, à soutenir, à
conseiller. Est-ce là une vie de loisirs et de liberté? Par ailleurs,
même en admettant que la vocation parlementaire s'éveille exactement
chez la femme à quarante ans révolus, on n'imagine guère qu'elle puisse
s'improviser à jour fixe femme d'État, pas plus que «préfète» ou
«avocate», ingénieur ou médecin. Il faut à toutes ces fonctions une
longue préparation qui n'est point compatible avec les tâches
sacrées,--et combien absorbantes!--qui incombent à l'épouse et à la
mère. Vous représentez-vous cette ménagère héroïque piochant le budget
en allaitant son nouveau-né? Hélas! elle devra choisir entre ceci ou
cela. A elle aussi, la bifurcation s'imposera de bonne heure. Ou elle
délaissera la politique, ou elle négligera sa maison. Toute femme
ambitieuse, ayant le sentiment ou l'illusion de sa supériorité et
voulant se faire un nom dans les affaires publiques, sera perdue pour le
mariage.
Et voilà bien ce qui nous inquiète le plus dans l'invasion de nos
fonctions par les femmes intellectuelles. Obligé de reconnaître que les
nécessités économiques les portent vers des emplois et des métiers qui
ne semblent pas toujours faits pour elles, nous avons souscrit sans trop
de réticences, comme on peut s'en souvenir, à l'élargissement de leur
activité sociale. Mais dès qu'il nous apparaît avec évidence qu'une
profession aurait pour conséquence inévitable de les éloigner de leur
royaume naturel, de les détourner de leur office sacré, alors notre
devoir est de leur en fermer la porte. Voilà pourquoi nous hésiterions à
ouvrir le Parlement aux femmes. Si elles y pénètrent, elles feront le
siège de toutes les fonctions administratives les moins conformes à
leurs fonctions domestiques. Ainsi donc, point de femme éligible. On
peut dire cette fois, avec M. Faguet, que «toute politicienne de plus
serait une mère de moins[36].»
[Note 36: _Mesdames au vote!_ Écho de la Semaine du 28 novembre 1897, p.
522.]
«Faites mieux, dira-t-on, fermez la salle de vote: l'air qu'on y respire
n'est pas plus sain que celui du Parlement.»--Permettez: les deux
situations ne sont pas comparables. Rien de plus absorbant, de plus
démoralisant que la députation, tandis que le vote est un acte
individuel et momentané. Il y a fonction continue dans le premier cas,
et simple visite intermittente à la mairie dans le second. Et comme
l'électorat des femmes n'implique point, dans notre pensée, leur
éligibilité, l'exercice du droit de suffrage sera inoffensif, étant
désintéressé. Point de danger qu'elles soient entraînées aux excès et
aux bassesses de la vie parlementaire, puisqu'il ne leur sera point
donné de faire tourner leur vote au profit de leurs ambitions et de
leurs intérêts personnels.
Notez bien que, si nous écartons les femmes du Parlement, ce n'est point
parce que nous les jugeons indignes de lui, mais parce que nous le
jugeons indigne d'elles, tant le niveau moyen de notre représentation
nationale nous paraît inférieur! Nous avons le pressentiment que leur
sexe se trouverait mal des compromissions et des chocs de la politique
militante. Qui ne sait l'action déprimante et malsaine qu'elle exerce
sur les hommes? Serait-il prudent d'y exposer la décence et l'honneur
des femmes? Pour ma part, je verrais à regret nos mères, nos filles, nos
soeurs, entrer dans la cage aux fauves d'une assemblée législative ou
descendre dans la fosse aux ours d'un conseil municipal. Nos moeurs
démocratiques sont telles qu'une honnête femme ne saurait s'y mêler sans
souffrance et sans amoindrissement.
Joignez que la grossièreté est contagieuse et que, les femmes étant
loquaces, ardentes, opiniâtres, nos dames parlementaires seraient tenues
de hurler avec les loups, au risque de s'attirer les plus vertes
répliques. Au Congrès des socialistes allemands tenu à Stuttgard en
octobre 1898, les femmes prirent part aux discussions avec vigueur et
fracas. A un moment, elles menèrent un si terrible tapage que, pour les
faire rentrer dans le silence, un congressiste dut leur crier à pleins
poumons: «Allez-vous bientôt finir votre sabbat, sorcières?» En
démocratie, avec le mépris grandissant de la politesse et des
bienséances, les fonctions publiques deviendront de moins en moins
accessibles aux honnêtes femmes. Un doux poète canadien, M. Louis
Fréchette, leur a dit gentiment:
«Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules
Pourrait bien les faire ployer.
Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas de rôles:
Restez les anges du foyer[37].»
[Note 37: _Le Coin du feu_, Revue de Montréal, décembre 1893.]
Il n'y a qu'un remède à la grossièreté qui envahit nos moeurs
politiques: laissons voter les femmes. Elles sont très capables d'exiger
de leurs candidats qu'ils respectent la civilité puérile et honnête.
On insiste: «Elles voteront pour elles et non pour nous. Vous ne leur
ferez pas comprendre qu'elles peuvent être électrices sans pouvoir être
élues.»--A cela, nous avons une réponse décisive. Sous un régime de
suffrage universel, le droit de participer à l'élection des assemblées
politiques n'entraîne pas nécessairement le droit de s'y faire élire. Si
le principe de la souveraineté du peuple exige que tous les membres de
la nation puissent se faire représenter dans ses conseils, il ne réclame
aucunement que tous les électeurs puissent s'élever eux-mêmes à toutes
les fonctions représentatives. Tandis que tous les citoyens doivent
avoir la faculté et le moyen de voter, il est bien évident que tous ne
sont pas en situation ni en droit d'être députés, sénateurs, ministres
ou Président de République.
Ne réclamons donc pour les femmes que ce qui leur est dû. A outrepasser
la limite des revendications permises, on compromettrait, du reste, les
plus légitimes et les plus désirables réformes. Et puis, on verra plus
tard! Si notre Parlement s'assagit et se civilise, si surtout il
devenait un jour la véritable représentation des intérêts généraux de la
nation, croyez-vous que quelques femmes de mérite et de talent n'y
feraient pas bonne figure et bonne besogne?
Et maintenant, à quand la Française électrice? Pas tout de suite. Nos
conservateurs, qui pourraient bénéficier de ses votes, sont trop
poltrons et trop énervés pour élargir en sa faveur le suffrage universel
qu'ils détestent; et nos démocrates, qui idolâtrent celui-ci à condition
d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains
des femmes par peur des couvents et des curés.
Mais,--pour conclure,--qu'on veuille bien retenir ceci, que la logique
des idées est irrépressible; qu'elle agit lentement, mais
inévitablement, sur l'esprit des foules; qu'il répugne à la simple
raison que toute une catégorie de personnes réputées habiles à choisir
librement des mandataires pour la direction de leurs affaires privées,
soit déclarée inapte à élire des mandataires pour l'administration des
affaires publiques, de telle sorte que la plénitude de la capacité
civile se heurte en un même individu à la plus complète incapacité
politique.
Qu'on veuille bien encore observer qu'il apparaîtra de plus en plus
clairement à la conscience du grand nombre que la femme, ayant en soi sa
fin et sa dignité, est une personne qui ne doit pas être soumise à des
lois qu'elle ne fait pas, à des impôts qu'elle ne vote pas, à un
gouvernement qu'elle ne consent pas; qu'en l'excluant de nos comices
électoraux, il n'est pas vrai que la loi soit l'expression de la volonté
générale, ni que les gouvernants soient la représentation légitime des
gouvernés; bref, que, dans notre pays de suffrage universel où l'homme
le plus médiocre est mieux traité que la femme la plus distinguée, rien
n'est moins «universel» que le principe électif de notre démocratie
républicaine.
Et choquée de ces illogismes criants, blessée de ces inégalités
injustifiables, l'opinion publique finira bien un jour par se dire
qu'après la suppression des privilèges de rang, de caste et de
naissance, il lui reste à abolir la dernière aristocratie survivante,
l'aristocratie de sexe. Qu'importe que les esprits qui s'ouvrent
prématurément à ces idées ne soient aujourd'hui qu'une infime minorité?
Demain, grâce à la toute-puissance de la logique que rien n'arrête, ils
seront légion. «Les majorités ne sont que la preuve de ce qui est,
écrivait à ce propos Alexandre Dumas; les minorités sont souvent le
germe de ce qui doit être et de ce qui sera [38].»
[Note 38: _Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_, p. 115.]
Lors même que l'avenir, faisant retour à la sagesse, renoncerait aux
incohérences aveugles du suffrage d'aujourd'hui pour confier aux plus
dignes et aux plus capables la mission de choisir les représentants de
la nation, le féminisme politique aurait encore sa raison d'être et
devrait réclamer l'accession des femmes d'élite au corps électoral. Mais
ce serait trop beau: l'avenir n'est pas aux privilèges du suffrage
restreint.
Le courant égalitaire est trop violent pour revenir en arrière. A-t-on
jamais vu les eaux d'un fleuve remonter vers leur source?
En tout cas, le dilemme suivant reste entier: ou le suffrage universel
est une ineptie dangereuse, et l'on ne comprend pas qu'il soit étendu à
tous les hommes, même les plus niais; ou bien le suffrage universel est
un principe admirable et un immense bienfait, et alors il est
inconcevable qu'on en ferme l'accès à toutes les femmes, même les plus
éminentes.