III

Que valent ces considérations variées en faveur de l'éligibilité de la

femme quadragénaire? Pas grand'chose.

Il est vrai que, passé l'âge critique, les femmes ont chance de vivre

plus longtemps que les hommes, et qu'alors, par une métamorphose assez

générale, l'instinct maternel fait place en leur coeur à une raison

tranquille, sérieuse et prudente, à toutes les qualités requises pour la

direction d'une famille. En vieillissant, leur esprit acquiert de la

netteté, de l'étendue, de la pondération, de la sûreté. Elles se donnent

moins au sentiment qu'à la réflexion; et par là, elles se rapprochent

vraiment de la constitution masculine. Pourquoi leur refuserions-nous, à

cet âge de sagesse où elles deviennent plus aptes à remplir les offices

virils, le droit de jouer un rôle politique susceptible de tourner à

l'avantage du pays?

Nous voyons à cela quelques inconvénients.

D'abord, il est excessif de prétendre que la femme de quarante ans soit

toujours une force disponible et mûre pour la politique. On oublie les

malaises, les sujétions, les affaiblissements du retour d'âge, et les

soucis, les préoccupations de l'intérieur, les grands fils à établir,

les petits-enfants à gâter, la famille à présider, à soutenir, à

conseiller. Est-ce là une vie de loisirs et de liberté? Par ailleurs,

même en admettant que la vocation parlementaire s'éveille exactement

chez la femme à quarante ans révolus, on n'imagine guère qu'elle puisse

s'improviser à jour fixe femme d'État, pas plus que «préfète» ou

«avocate», ingénieur ou médecin. Il faut à toutes ces fonctions une

longue préparation qui n'est point compatible avec les tâches

sacrées,--et combien absorbantes!--qui incombent à l'épouse et à la

mère. Vous représentez-vous cette ménagère héroïque piochant le budget

en allaitant son nouveau-né? Hélas! elle devra choisir entre ceci ou

cela. A elle aussi, la bifurcation s'imposera de bonne heure. Ou elle

délaissera la politique, ou elle négligera sa maison. Toute femme

ambitieuse, ayant le sentiment ou l'illusion de sa supériorité et

voulant se faire un nom dans les affaires publiques, sera perdue pour le

mariage.

Et voilà bien ce qui nous inquiète le plus dans l'invasion de nos

fonctions par les femmes intellectuelles. Obligé de reconnaître que les

nécessités économiques les portent vers des emplois et des métiers qui

ne semblent pas toujours faits pour elles, nous avons souscrit sans trop

de réticences, comme on peut s'en souvenir, à l'élargissement de leur

activité sociale. Mais dès qu'il nous apparaît avec évidence qu'une

profession aurait pour conséquence inévitable de les éloigner de leur

royaume naturel, de les détourner de leur office sacré, alors notre

devoir est de leur en fermer la porte. Voilà pourquoi nous hésiterions à

ouvrir le Parlement aux femmes. Si elles y pénètrent, elles feront le

siège de toutes les fonctions administratives les moins conformes à

leurs fonctions domestiques. Ainsi donc, point de femme éligible. On

peut dire cette fois, avec M. Faguet, que «toute politicienne de plus

serait une mère de moins[36].»

[Note 36: _Mesdames au vote!_ Écho de la Semaine du 28 novembre 1897, p.

522.]

«Faites mieux, dira-t-on, fermez la salle de vote: l'air qu'on y respire

n'est pas plus sain que celui du Parlement.»--Permettez: les deux

situations ne sont pas comparables. Rien de plus absorbant, de plus

démoralisant que la députation, tandis que le vote est un acte

individuel et momentané. Il y a fonction continue dans le premier cas,

et simple visite intermittente à la mairie dans le second. Et comme

l'électorat des femmes n'implique point, dans notre pensée, leur

éligibilité, l'exercice du droit de suffrage sera inoffensif, étant

désintéressé. Point de danger qu'elles soient entraînées aux excès et

aux bassesses de la vie parlementaire, puisqu'il ne leur sera point

donné de faire tourner leur vote au profit de leurs ambitions et de

leurs intérêts personnels.

Notez bien que, si nous écartons les femmes du Parlement, ce n'est point

parce que nous les jugeons indignes de lui, mais parce que nous le

jugeons indigne d'elles, tant le niveau moyen de notre représentation

nationale nous paraît inférieur! Nous avons le pressentiment que leur

sexe se trouverait mal des compromissions et des chocs de la politique

militante. Qui ne sait l'action déprimante et malsaine qu'elle exerce

sur les hommes? Serait-il prudent d'y exposer la décence et l'honneur

des femmes? Pour ma part, je verrais à regret nos mères, nos filles, nos

soeurs, entrer dans la cage aux fauves d'une assemblée législative ou

descendre dans la fosse aux ours d'un conseil municipal. Nos moeurs

démocratiques sont telles qu'une honnête femme ne saurait s'y mêler sans

souffrance et sans amoindrissement.

Joignez que la grossièreté est contagieuse et que, les femmes étant

loquaces, ardentes, opiniâtres, nos dames parlementaires seraient tenues

de hurler avec les loups, au risque de s'attirer les plus vertes

répliques. Au Congrès des socialistes allemands tenu à Stuttgard en

octobre 1898, les femmes prirent part aux discussions avec vigueur et

fracas. A un moment, elles menèrent un si terrible tapage que, pour les

faire rentrer dans le silence, un congressiste dut leur crier à pleins

poumons: «Allez-vous bientôt finir votre sabbat, sorcières?» En

démocratie, avec le mépris grandissant de la politesse et des

bienséances, les fonctions publiques deviendront de moins en moins

accessibles aux honnêtes femmes. Un doux poète canadien, M. Louis

Fréchette, leur a dit gentiment:

«Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules

Pourrait bien les faire ployer.

Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas de rôles:

Restez les anges du foyer[37].»

[Note 37: _Le Coin du feu_, Revue de Montréal, décembre 1893.]

Il n'y a qu'un remède à la grossièreté qui envahit nos moeurs

politiques: laissons voter les femmes. Elles sont très capables d'exiger

de leurs candidats qu'ils respectent la civilité puérile et honnête.

On insiste: «Elles voteront pour elles et non pour nous. Vous ne leur

ferez pas comprendre qu'elles peuvent être électrices sans pouvoir être

élues.»--A cela, nous avons une réponse décisive. Sous un régime de

suffrage universel, le droit de participer à l'élection des assemblées

politiques n'entraîne pas nécessairement le droit de s'y faire élire. Si

le principe de la souveraineté du peuple exige que tous les membres de

la nation puissent se faire représenter dans ses conseils, il ne réclame

aucunement que tous les électeurs puissent s'élever eux-mêmes à toutes

les fonctions représentatives. Tandis que tous les citoyens doivent

avoir la faculté et le moyen de voter, il est bien évident que tous ne

sont pas en situation ni en droit d'être députés, sénateurs, ministres

ou Président de République.

Ne réclamons donc pour les femmes que ce qui leur est dû. A outrepasser

la limite des revendications permises, on compromettrait, du reste, les

plus légitimes et les plus désirables réformes. Et puis, on verra plus

tard! Si notre Parlement s'assagit et se civilise, si surtout il

devenait un jour la véritable représentation des intérêts généraux de la

nation, croyez-vous que quelques femmes de mérite et de talent n'y

feraient pas bonne figure et bonne besogne?

Et maintenant, à quand la Française électrice? Pas tout de suite. Nos

conservateurs, qui pourraient bénéficier de ses votes, sont trop

poltrons et trop énervés pour élargir en sa faveur le suffrage universel

qu'ils détestent; et nos démocrates, qui idolâtrent celui-ci à condition

d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains

des femmes par peur des couvents et des curés.

Mais,--pour conclure,--qu'on veuille bien retenir ceci, que la logique

des idées est irrépressible; qu'elle agit lentement, mais

inévitablement, sur l'esprit des foules; qu'il répugne à la simple

raison que toute une catégorie de personnes réputées habiles à choisir

librement des mandataires pour la direction de leurs affaires privées,

soit déclarée inapte à élire des mandataires pour l'administration des

affaires publiques, de telle sorte que la plénitude de la capacité

civile se heurte en un même individu à la plus complète incapacité

politique.

Qu'on veuille bien encore observer qu'il apparaîtra de plus en plus

clairement à la conscience du grand nombre que la femme, ayant en soi sa

fin et sa dignité, est une personne qui ne doit pas être soumise à des

lois qu'elle ne fait pas, à des impôts qu'elle ne vote pas, à un

gouvernement qu'elle ne consent pas; qu'en l'excluant de nos comices

électoraux, il n'est pas vrai que la loi soit l'expression de la volonté

générale, ni que les gouvernants soient la représentation légitime des

gouvernés; bref, que, dans notre pays de suffrage universel où l'homme

le plus médiocre est mieux traité que la femme la plus distinguée, rien

n'est moins «universel» que le principe électif de notre démocratie

républicaine.

Et choquée de ces illogismes criants, blessée de ces inégalités

injustifiables, l'opinion publique finira bien un jour par se dire

qu'après la suppression des privilèges de rang, de caste et de

naissance, il lui reste à abolir la dernière aristocratie survivante,

l'aristocratie de sexe. Qu'importe que les esprits qui s'ouvrent

prématurément à ces idées ne soient aujourd'hui qu'une infime minorité?

Demain, grâce à la toute-puissance de la logique que rien n'arrête, ils

seront légion. «Les majorités ne sont que la preuve de ce qui est,

écrivait à ce propos Alexandre Dumas; les minorités sont souvent le

germe de ce qui doit être et de ce qui sera [38].»

[Note 38: _Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_, p. 115.]

Lors même que l'avenir, faisant retour à la sagesse, renoncerait aux

incohérences aveugles du suffrage d'aujourd'hui pour confier aux plus

dignes et aux plus capables la mission de choisir les représentants de

la nation, le féminisme politique aurait encore sa raison d'être et

devrait réclamer l'accession des femmes d'élite au corps électoral. Mais

ce serait trop beau: l'avenir n'est pas aux privilèges du suffrage

restreint.

Le courant égalitaire est trop violent pour revenir en arrière. A-t-on

jamais vu les eaux d'un fleuve remonter vers leur source?

En tout cas, le dilemme suivant reste entier: ou le suffrage universel

est une ineptie dangereuse, et l'on ne comprend pas qu'il soit étendu à

tous les hommes, même les plus niais; ou bien le suffrage universel est

un principe admirable et un immense bienfait, et alors il est

inconcevable qu'on en ferme l'accès à toutes les femmes, même les plus

éminentes.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 34 / 201 题