Nous arrivons au gros argument des maris. Il ne faut pas désorganiser la
société domestique sous prétexte de mieux organiser la société
politique. «Puisque la femme a un maître, a écrit Jules Simon, elle ne
peut avoir dans l'État les droits de citoyen.» Et encore: «La famille a
un vote: si elle en avait deux, elle serait divisée; elle périrait.» En
effet, l'expérience de chaque jour atteste combien les discussions
politiques creusent entre les hommes de profondes et regrettables
divisions. N'appréhendez-vous point que, les mêmes causes produisant les
mêmes effets, la politique n'introduise dans les ménages des
dissentiments et des querelles qui, en exaspérant les incompatibilités
d'humeur, ne manqueraient point de dissocier et de rompre bien des
unions?
Supposez que l'un des conjoints soit royaliste ou conservateur, et
l'autre radical ou socialiste; faites-les voter, à titre égal, aux mêmes
élections: la paix du foyer en sera-t-elle affermie ou troublée?
Imaginez-vous la gaieté de leurs conversations? Les voyez-vous
s'exercer, en tête-à-tête, aux libertés publiques, en épuisant l'un
contre l'autre toutes les richesses du langage parlementaire? N'est-il
pas à craindre, même, que ces disputes conjugales ne se poursuivent
jusqu'à la mairie, devant l'urne, sous les yeux du public? Entre époux
quelque peu animés de l'esprit de contrariété, la vie ne sera plus
tenable. Le divorce a déjà trop d'aliments pour qu'il soit prudent de
lui fournir le prétexte inépuisable des dissentiments électoraux. La
politique est ce qui nous divise le plus; ne l'installons pas au foyer!
«Le vote des femmes ne simplifierait pas nos difficultés, écrit Marion,
il les doublerait[31].» Et la paix des ménages en serait gravement
troublée. Voulez-vous introduire dans le Code le divorce pour
incompatibilité d'humeur électorale?
[Note 31: _La Psychologie de la femme_, p. 302.]
Franchement, nous ne croyons pas à cette aggravation des hostilités
entre mari et femme par la malfaisance de la politique. De nos jours,
les époux sont divisés sur des questions autrement graves que celles du
choix d'un maire ou d'un député. Combien de fois leur dissentiment porte
sur les idées fondamentales de la destinée, sur la foi à une autre vie,
sur les devoirs de religion? Car il n'est pas rare de voir un
libre-penseur épouser une dévote; et c'est à l'occasion de l'éducation
des enfants surtout que les divergences religieuses peuvent s'aigrir et
s'envenimer. Eh bien! si graves que soient ces oppositions de vues et de
croyances, si troublants que soient ces malentendus de conscience et ces
antagonismes de doctrine, on trouve moyen de s'arranger. Les femmes vont
tranquillement à la messe, tandis que les maris vaquent à leurs
affaires. Leur serait-il plus difficile de voter, l'un pour les
radicaux, l'autre pour les conservateurs, sans se meurtrir ou
s'invectiver?
D'autant mieux que, s'il est possible d'empêcher les femmes de voter, il
n'est pas au pouvoir de la loi de les empêcher de penser. En réalité,
elles se sont occupées et s'occuperont toujours de politique; elles s'en
occupent et s'en préoccupent même de plus en plus; elles lisent les
journaux, discutent les événements et, faute de pouvoir exercer quelque
influence sur leur direction par un libre suffrage, les ambitieuses et
les habiles recourent à l'intrigue pour assurer le triomphe de leurs
idées ou de leurs amis. Au lieu de politiquer tortueusement dans les
coulisses, n'y aurait-il pas avantage à ce qu'elles puissent manifester
leurs opinions au grand jour?
On paraît craindre que la coquetterie des femmes ne soit un nouvel
élément à la corruption électorale. Mais la beauté ne court pas les
rues. On redoute les influences féminines, celles du regard, de la
toilette, le contact de deux mains se rencontrant dans l'urne; on
tremble à la seule pensée que les résultats d'un scrutin puissent
dépendre du pli d'une lèvre et de la grâce d'un sourire. Mais à qui
fera-t-on croire que le suffrage masculin n'obéit présentement qu'à la
droite et saine raison? On assure que les femmes prendront conseil de
leur confesseur, de leur époux ou de leur ami, c'est-à-dire d'un homme
dont elles doubleront le suffrage. Mais nos électeurs d'aujourd'hui
sont-ils insensibles aux influences de leurs parents, aux sollicitations
de leurs voisins? Les promesses ou les faveurs n'ont-elles jamais prise
sur leurs déterminations? J'ai l'idée que si, avant le scrutin, les
femmes cherchent à éclairer leur conscience, elles songeront moins que
les hommes, étant plus honnêtes, à vendre leur vote.
On nous dit encore que l'électorat des femmes ne serait sans danger
qu'au cas où l'union morale serait complète, et que, revendiqué comme
arme de combat, il ne peut tendre qu'à les séparer de leurs pères, de
leurs frères et de leurs maris. Ou les femmes voteront pour nous, et
leur suffrage sera inutile, ou bien elles voteront contre nous, et c'en
sera fait de la paix sociale. Mais si l'harmonie des esprits était
parfaite et le gouvernement sans défaut, le vote masculin lui-même
serait superflu. Et quant à croire à une coalition monstrueuse de la
totalité des femmes contre la totalité des hommes, c'est du pur
enfantillage. Au surplus, toutes les objections que l'on élève
actuellement contre l'électorat féminin--invasion de la politique dans
les ménages, rivalités des individus et des classes, agitation,
opposition, corruption,--on les a formulées jadis contre le suffrage
universel des hommes. Et finalement, puisque le vote personnel est une
nécessité de la démocratie, il est logique, il est juste de fournir à la
femme, comme à l'homme, le moyen de défendre ses intérêts et ses droits.
Faisons remarquer, par ailleurs, à ceux qui, redoutant l'ingérence des
femmes dans la politique, prophétisent les pires extravagances, qu'il
n'est pas impossible que l'émulation des vues, des ambitions et des
efforts mette plus d'équilibre dans la société, sans soulever pour cela
plus de conflits dans la famille. Car, après tout, il n'est pas juste de
présumer qu'en matière électorale le mari et la femme seront
nécessairement en désaccord, et que, par suite, la politique soit la
plus grande ennemie du mariage. Bien qu'admises à voter, les femmes ne
cesseront point de plaire et d'aimer. Jamais l'amour de la politique ne
fera renoncer une Française à la politique de l'amour.