III

Mais si l'amour persiste, que deviendra le respect de l'autorité

maritale?--Je réponds: l'union de l'homme et de la femme est une

alliance; et, comme toute alliance, elle ne doit comporter ni domination

qui asservit, ni sujétion qui annihile. Chacun des deux alliés garde sa

personnalité, sa conscience, son moi. L'épouse n'est point le satellite

de l'époux, ni son reflet, ni son ombre, ni son écho,--toutes

expressions qui ont été employées par les «antiféministes» pour

signifier l'absorption nécessaire de la femme par le mari. Après comme

avant le mariage, la femme est une personne devant l'État comme devant

Dieu. En épousant un homme, elle n'abdique point son individualité. Le

mari qui la traiterait en inférieure commettrait un crime de

lèse-humanité. Bien qu'elle soit autre que lui, elle ne cesse point

d'être, en raison et en religion, une âme égale à la sienne.

Que l'homme se persuade donc que, s'il est et doit rester le chef de la

famille, il n'est pas et ne peut pas être, en politique, le maître

absolu de sa femme. Ne laissons ni décapiter la puissance maritale ni

annuler la personnalité féminine. De même que l'autorité morale du père

n'est pas un obstacle au suffrage des fils qui ont atteint l'âge de la

majorité, ainsi le mariage est incapable de faire perdre à l'épouse ses

droits de citoyenneté. Nulle contradiction, conséquemment, à la laisser

voter: le droit du mari électeur n'est point, en soi, la négation du

droit de la femme électrice. Et qu'on ne voie point là un vote en partie

double, sous prétexte que les époux ne font qu'un. Car cette unification

ne saurait aller jusqu'à la suppression de la personnalité de l'épouse.

L'union des vies n'est pas la confusion des âmes.

Que si, enfin, la femme a omis, pendant des siècles, de revendiquer ses

droits électoraux, laissant à son compagnon la vie publique, gardant

pour elle les occupations domestiques, cachant au foyer, par modestie ou

par fierté, ses trésors de courage, de tendresse et de bonté, il serait

injuste de triompher contre elle de son silence et de son inaction.

Lentement elle a pris conscience de son rôle et de son pouvoir;

lentement elle s'est aperçue qu'elle portait le monde, qu'elle

l'enfantait, qu'elle relevait, et que son influence ne répondait

qu'insuffisamment à sa puissance. Dès les premiers pas qu'elle a

hasardés au dehors, convaincue de sa force autant que frappée de son

inexpérience, elle a pensé que, si elle chancelait, c'est qu'elle était

demeurée trop longtemps immobile et enfermée. Et elle s'est mise avec

ardeur à cultiver son intelligence, à exercer sa liberté. Aujourd'hui,

les plus hardies manifestent la volonté de participer à la vie sociale

et d'agir sur la vie politique autrement que par les fils qu'elles

donnent à la communauté; et elles appuient leurs prétentions du plus

démonstratif des arguments, en montrant, par leurs efforts et leurs

succès dans les examens qu'elles subissent et dans les emplois virils

qu'elles envahissent, des aptitudes sérieuses pour la plupart des rôles

que l'homme s'était jusqu'ici réservés.

En ce qui concerne la France, toutefois, il serait excessif de dire que

le mouvement est général. Beaucoup d'esprits estiment que nos moeurs

politiques sont trop basses et trop rudes pour qu'il soit expédient d'y

associer les femmes. Et quand nous leur répliquons que l'accession de

celles-ci au corps électoral lui apporterait un élément de lumière et de

sagesse, ils refusent de nous croire, alléguant, non sans raison, que la

très grande généralité des femmes ne réclame pas le suffrage politique.

L'observation est juste. Pressées par les exigences de la vie, les

Françaises aspirent moins à l'émancipation politique qu'à l'émancipation

économique. Elles ont volontiers le «travail agressif»; elles se

flattent de nous expulser de nos positions les plus solides, sans se

douter que leur coopération électorale serait plus utile à leur

cause,--et à la chose publique,--que l'envahissement, souvent

inconsidéré, des professions masculines.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 30 / 201 题