Mais si l'amour persiste, que deviendra le respect de l'autorité
maritale?--Je réponds: l'union de l'homme et de la femme est une
alliance; et, comme toute alliance, elle ne doit comporter ni domination
qui asservit, ni sujétion qui annihile. Chacun des deux alliés garde sa
personnalité, sa conscience, son moi. L'épouse n'est point le satellite
de l'époux, ni son reflet, ni son ombre, ni son écho,--toutes
expressions qui ont été employées par les «antiféministes» pour
signifier l'absorption nécessaire de la femme par le mari. Après comme
avant le mariage, la femme est une personne devant l'État comme devant
Dieu. En épousant un homme, elle n'abdique point son individualité. Le
mari qui la traiterait en inférieure commettrait un crime de
lèse-humanité. Bien qu'elle soit autre que lui, elle ne cesse point
d'être, en raison et en religion, une âme égale à la sienne.
Que l'homme se persuade donc que, s'il est et doit rester le chef de la
famille, il n'est pas et ne peut pas être, en politique, le maître
absolu de sa femme. Ne laissons ni décapiter la puissance maritale ni
annuler la personnalité féminine. De même que l'autorité morale du père
n'est pas un obstacle au suffrage des fils qui ont atteint l'âge de la
majorité, ainsi le mariage est incapable de faire perdre à l'épouse ses
droits de citoyenneté. Nulle contradiction, conséquemment, à la laisser
voter: le droit du mari électeur n'est point, en soi, la négation du
droit de la femme électrice. Et qu'on ne voie point là un vote en partie
double, sous prétexte que les époux ne font qu'un. Car cette unification
ne saurait aller jusqu'à la suppression de la personnalité de l'épouse.
L'union des vies n'est pas la confusion des âmes.
Que si, enfin, la femme a omis, pendant des siècles, de revendiquer ses
droits électoraux, laissant à son compagnon la vie publique, gardant
pour elle les occupations domestiques, cachant au foyer, par modestie ou
par fierté, ses trésors de courage, de tendresse et de bonté, il serait
injuste de triompher contre elle de son silence et de son inaction.
Lentement elle a pris conscience de son rôle et de son pouvoir;
lentement elle s'est aperçue qu'elle portait le monde, qu'elle
l'enfantait, qu'elle relevait, et que son influence ne répondait
qu'insuffisamment à sa puissance. Dès les premiers pas qu'elle a
hasardés au dehors, convaincue de sa force autant que frappée de son
inexpérience, elle a pensé que, si elle chancelait, c'est qu'elle était
demeurée trop longtemps immobile et enfermée. Et elle s'est mise avec
ardeur à cultiver son intelligence, à exercer sa liberté. Aujourd'hui,
les plus hardies manifestent la volonté de participer à la vie sociale
et d'agir sur la vie politique autrement que par les fils qu'elles
donnent à la communauté; et elles appuient leurs prétentions du plus
démonstratif des arguments, en montrant, par leurs efforts et leurs
succès dans les examens qu'elles subissent et dans les emplois virils
qu'elles envahissent, des aptitudes sérieuses pour la plupart des rôles
que l'homme s'était jusqu'ici réservés.
En ce qui concerne la France, toutefois, il serait excessif de dire que
le mouvement est général. Beaucoup d'esprits estiment que nos moeurs
politiques sont trop basses et trop rudes pour qu'il soit expédient d'y
associer les femmes. Et quand nous leur répliquons que l'accession de
celles-ci au corps électoral lui apporterait un élément de lumière et de
sagesse, ils refusent de nous croire, alléguant, non sans raison, que la
très grande généralité des femmes ne réclame pas le suffrage politique.
L'observation est juste. Pressées par les exigences de la vie, les
Françaises aspirent moins à l'émancipation politique qu'à l'émancipation
économique. Elles ont volontiers le «travail agressif»; elles se
flattent de nous expulser de nos positions les plus solides, sans se
douter que leur coopération électorale serait plus utile à leur
cause,--et à la chose publique,--que l'envahissement, souvent
inconsidéré, des professions masculines.