I.--SI LA VIE PUBLIQUE RISQUE DE GÂTER LES GRÂCES DE LA
FEMME.--VAINES APPRÉHENSIONS.
II.--SI L'ÉLECTORAT DES FEMMES RISQUE DE DÉSORGANISER LA
SOCIÉTÉ DOMESTIQUE--CRAINTES EXCESSIVES.
III.--COMMENT CONCILIER LES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME
AVEC LES DROITS POLITIQUES DU MARI?--DU PEU DE GOUT DES
FRANÇAISES POUR L'ÉMANCIPATION ÉLECTORALE.
En justice et en raison, les femmes ont le _droit de_ voter; les femmes
ont _intérêt_ à voter; les femmes ont _qualité_ pour voter. Que peut-on
bien encore leur opposer? Deux objections curieuses: celle des poètes et
celle des maris.
I
Les premiers vous diront avec des larmes dans la voix: «De grâce, ne
laissez pas les femmes s'approcher de l'urne électorale: vous allez nous
les gâter. Ce sont des êtres charmants, des créatures délicates, qui
perdraient leurs grâces et leurs qualités à se mêler des affaires
publiques. Qu'elles restent neutres en politique pour conserver leur
empire et leur souveraineté sur les hommes!»
A ces galants scrupules, Alexandre Dumas avait une plaisante réponse:
«Croyez-vous, disait-il, que la bicyclette les rende gracieuses[29]?» Ce
n'est pas le scrutin, d'ailleurs, qui en fera des hommes. L'exercice du
droit de citoyen n'a rien de bien rude. Il n'est pas nécessaire, pour y
exceller, d'un long et pénible entraînement. Serait-ce donc qu'en se
rendant à la mairie, une ou deux fois tous les trois ou quatre ans, pour
déposer dans l'urne un petit carré de papier, les femmes risquent de
prendre des allures de portefaix? Certes, une telle métamorphose serait
haïssable, si le vote la rendait possible. Mais il n'est pas croyable
qu'à choisir entre les radicaux ou les modérés et à voter pour Pierre ou
pour Paul, les femmes perdent les grâces de leur sexe.
[Note 29: Lettre à Mme Maria Chéliga.]
Aussi des gens plus graves, jugeant cette raison insuffisamment
raisonnable, ont repris le vieil argument, suivant lequel il n'est pas
bon que la femme soit mêlée au mouvement et au sans-gêne de la vie
publique. Comment concilierait-elle ses devoirs de retenue, de modestie,
de pudeur, avec les compromissions et les brutalités d'une campagne
électorale? Est-ce dans les réunions publiques qu'elle apprendra le beau
langage, l'urbanité, la douceur, toutes qualités qui sont l'honneur de
son sexe? Parviendra-t-elle à bannir des luttes politiques la violence
et la grossièreté que nous y mettons? N'y perdra-t-elle pas, au
contraire, la décence que nous lui envions? Il est plus sûr pour elle de
réserver aux siens «les trésors de sa douce et sage parole, les soins,
le dévouement et les consolations dont la famille a besoin[30].»
[Note 30: DUVERGER, _De la Condition politique et civile des femmes_, p.
58.]
Loin de nous la pensée de conseiller aux femmes de faire le coup de
poing dans les réunions publiques. Mais on peut être électeur «sans
descendre, comme dirait M. Prudhomme, dans l'arène des partis.» Une
salle de vote n'est pas nécessairement un mauvais lieu. Le contact des
électeurs est-il si odieux et si démoralisant? Une mondaine évaporée
n'est-elle pas plus brouillée avec son foyer que ne le sera jamais une
femme admise au scrutin? Que si l'on conservait des craintes pour la
«respectabilité» des électrices, rien n'empêcherait de les admettre à
voter par correspondance ou par procuration, à moins encore qu'on
affecte au scrutin deux salles distinctes, l'une pour les dames, l'autre
pour les hommes.
Mais c'est faire bien des façons pour une chose toute simple. En
Amérique et en Australie, là où l'intervention des femmes dans les
élections politiques est de fait et de droit, leur participation au vote
n'occasionne ni embarras ni scandale. Elles s'acheminent au scrutin pour
déposer leur bulletin de vote, comme elles vont chez le percepteur
acquitter leur feuille d'impôts ou chez le banquier toucher leurs
coupons de rente, le plus tranquillement du monde. Et tous les partis
reconnaissent que leur influence a été profitable au bien public. On
leur fait particulièrement honneur des améliorations apportées à la loi
des pauvres, à la répression de l'alcoolisme, à l'administration des
hôpitaux, des asiles, des prisons, des écoles et des établissements
pénitentiaires. Pourquoi l'extension du vote électoral aux femmes
françaises ne nous vaudrait-il pas les mêmes bénéfices?
Impossible, du reste, d'enfermer les femmes d'aujourd'hui dans un
gynécée et de les condamner à filer la laine sous le manteau de la
cheminée. Si l'on voulait interdire à leur sexe la fréquentation des
hommes dans les lieux publics comme au bon vieux temps, ce n'est pas la
salle de vote qu'il faudrait leur fermer, mais aussi et surtout les
magasins, les usines, les bureaux, les postes et les télégraphes, toutes
les fonctions industrielles et commerciales. Autant supprimer leur
liberté d'aller et de venir, leur droit de vendre et d'acheter!
Il ne s'agit point, par contre, de déchaîner imprudemment le suffrage
universel parmi les femmes, comme on l'a déchaîné brusquement, en 1848,
parmi les hommes. On pourrait les admettre d'abord, par mesure
d'acheminement, au vote municipal, quitte à étendre peu à peu leur
capacité électorale. Mais quelles que soient les dispositions
transitoires admises, nous ne pouvons souscrire à celle qui consisterait
à réserver le droit de suffrage aux femmes veuves ou célibataires. Ce
privilège offenserait la raison et la justice. Il ne faut point que les
beaux titres d'épouse et de mère deviennent une cause de défaveur et
d'infériorité. A trop avantager les femmes de condition indépendante qui
jouissent, dans la vie, d'une plus grande somme de libertés civiles, on
courrait le risque de discréditer le mariage. Et puis, les pères et les
mères ne sont-ils pas plus intéressés que quiconque à la bonne gestion
des affaires publiques? Comprendrait-on que les droits politiques
fussent l'apanage exclusif des veufs et des vieux garçons? Plus
rationnel assurément serait l'attribution d'un double suffrage aux chefs
de familles, hommes ou femmes. En un pays où la population décroît, il
serait fou d'avantager le célibat.