II

Si chère que nous soit la logique, notre intention toutefois n'est point

de lui sacrifier l'intérêt public. Que l'on nous démontre que le vote

des femmes est préjudiciable à la _nation_ ou à la _famille_, et nous

renoncerons sans regret à leur émancipation électorale.

Invoquant d'abord l'intérêt national, on nous assure que les femmes sont

moins capables que les hommes d'exercer le droit de suffrage. Elles

n'ont point l'intelligence des affaires, ni le discernement réfléchi, ni

le sang-froid. De complexion nerveuse et sensible, elles s'émeuvent plus

facilement et plus vivement que nous. Les mouvements populaires, le

fanatisme religieux ou politique, l'enthousiasme, l'effroi, la colère,

exercent sur leur âme des ébranlements soudains, des entraînements

regrettables. Esclaves de leurs nerfs, elles n'émettront que des votes

de sentiment ou de passion. C'est pourquoi, si favorable qu'il fût à la

femme, Michelet estimait que «la politique lui est généralement peu

accessible,» parce qu'il y faut «un esprit généralisateur et très mâle.»

Nous pourrions répondre de suite que les femmes ont montré souvent un

véritable talent de gouvernement, et que, pour ne parler que du passé,

des reines comme Élisabeth d'Angleterre, Marie-Thérèse d'Autriche et la

grande Catherine de Russie ont fait assez belle figure dans le

monde[23]. Stuart Mill[24] prétendait même que toutes les femmes mises à

l'épreuve du pouvoir s'étaient montrées à la hauteur de leur tâche. Mais

ne citons pas avec trop de complaisance l'administration de quelques

grandes souveraines: on nous répondrait par le mot de la duchesse de

Bourgogne à Mme de Maintenon: «Savez-vous, Madame, pourquoi une reine

gouverne mieux qu'un roi? C'est que, sous une reine, c'est d'ordinaire

un homme qui dirige, tandis que, sous un roi, c'est généralement une

femme.»

[Note 23: APPLETON, _De la situation sociale et politique des femmes

dans le droit moderne_, p. 15.]

[Note 24: Stuart MILL, _L'Assujettissement des femmes_, traduction

Cazelles, pp. 117 et suiv.]

Mettons que l'observation soit juste: elle n'est pas, après tout, si

désavantageuse pour le sexe féminin. «L'orgueil de l'homme repousse le

mérite, dit Joseph de Maistre, et l'orgueil de la femme l'appelle.»

Quelle excellente disposition pour bien voter! Seriez-vous donc si

surpris que le suffrage des femmes fût plus éclairé, plus prudent et

plus pratique que le nôtre?

Ne faisons pas les fiers. Si les femmes ne sont pas, à l'heure qu'il

est, plus intelligentes que les hommes, elles sont peut-être plus

instruites. Je veux bien que, dans les classes prétendues dirigeantes,

nous tenions encore la prééminence de la culture et du savoir; mais, en

revanche, dans les classes populaires, il est bien difficile de refuser

à l'ouvrière plus de finesse, plus d'ouverture d'esprit, plus de largeur

de coeur qu'à l'ouvrier. La paysanne elle-même a l'intelligence plus

éveillée, plus meublée, plus cultivée que le paysan. A la ville et

surtout à la campagne, tandis que le _maître_ commande, la _maîtresse_

inspire et gouverne; en sorte que, dans les masses profondes du suffrage

universel, notre loi a exclu précisément du vote la partie la plus

clairvoyante de la population française. Voulons-nous donc avoir un

corps électoral plus éclairé? Comprenons-y les deux sexes. L'adjonction

des femmes, c'est l'«adjonction des capacités.»

De plus, la femme du peuple est d'une moralité supérieure à celle des

hommes de sa condition. Nous avons eu déjà l'occasion de citer les

statistiques criminelles, qui établissent que le nombre des délinquants

mâles dépasse considérablement le chiffre des condamnations encourues

par les femmes. A quelles gens le pays doit-il faire appel, de

préférence à tous autres, lorsqu'il s'agit de choisir les législateurs,

sinon aux membres de la société qui respectent le mieux les lois

établies? Or, tandis que nous fermons l'accès du scrutin aux femmes

honnêtes et vertueuses, nous y admettons,--hormis seulement les

criminels,--tous les hommes sans foi ni loi, tous les débauchés, tous

les alcooliques. C'est de l'insanité pure. Qu'on ne dise point, après

cela, que le suffrage des femmes est contraire à la tranquillité

publique, car nous serions trop manifestement autorisé à user du même

argument contre le suffrage des hommes et même à réclamer l'abolition du

régime parlementaire qui permet à nos faiseurs de politique de mener

autour de nous un si scandaleux tapage.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 24 / 201 题