Les hommes sont donc mal fondés à se prévaloir contre les femmes
d'incapacité intellectuelle ou d'incapacité morale. Et comme elles ont
le sens de l'ordre et le goût de la bonne administration, veuillez
croire qu'elles tiendront un moindre compte des couleurs, des
manifestes, des vociférations ou des vocalises d'un candidat que de sa
valeur propre et de son honnêteté personnelle. Transportant aux affaires
de l'État leurs qualités de bonnes ménagères, elles n'auront pas de
peine à se montrer plus fidèles au scrutin, plus libres dans leur choix
et surtout plus scrupuleuses, plus sévères que nous sur les questions
d'honneur et de probité, si bien qu'il se pourrait que la bonne
politicienne nous guérît du mauvais politicien.
C'était l'espérance d'Émile de Girardin qui saluait dans l'électorat des
femmes «l'avènement d'une politique plus haute, plus profonde et plus
large, de moins en moins révolutionnaire, et de plus en plus sociale.»
L'_Égale de l'homme_, d'où j'extrais cette idée, fut une réponse à
l'_Homme-Femme_ d'Alexandre Dumas; et l'on peut croire que l'opuscule de
Girardin ne fut pas étranger à la conversion du grand dramaturge qui,
après avoir persiflé les revendications féministes, les exalta soudain
dans les _Femmes qui tuent_ et les _Femmes qui votent_. Et nous avons
aujourd'hui pour garant de leurs prévisions le progrès des moeurs
politiques dans les heureux pays où fleurit, par exception, l'électorat
féminin. Rendant compte des résultats de la loi du 12 décembre 1869 qui,
dans l'État de Wyoming, a reconnu aux femmes le droit de vote en matière
politique, le juge John Kingman conclut que «l'influence générale du
suffrage féminin a été d'élever le niveau moral et intellectuel de la
société et d'assurer l'élection des hommes les plus capables[25].» Et je
vous prie de croire que les femmes de là-bas ne négligent rien pour
faire triompher la candidature qu'elles soutiennent. «Elles ont sur nous
tant d'avantages!» disait un journaliste américain[26].
[Note 25: Ed. VILLEY, _Le Mouvement féministe contemporain_, p. 15.]
[Note 26: OSTROGORSKI, _La Femme au point de vue du droit public_, pp.
71 et s.]
Faut-il craindre, par ailleurs, que leur sentimentalisme et leur
dévotion ne les entraînent à des votes et à des choix inconsidérés?
«Elles seront mauvaises gardiennes de l'honneur national, a-t-on dit.
Faites qu'une guerre soit juste et nécessaire: elles y refuseront leur
adhésion[27].» De fait, les femmes se sont associées en grand nombre aux
ligues de la paix. Leur coeur, si riche de pitié, se soulève
naturellement contre les horreurs de la guerre. Beaucoup de
féministes,--et des plus notoires,--sont de chaleureux adeptes de la
cause humanitaire. Mais, à tout prendre, lorsqu'il s'agit de déchaîner
la guerre, mieux vaut un coeur timide qu'un coeur léger. Bienheureux les
pacifiques! Il n'y a pas trop de mains sur la terre pour élever
au-dessus des peuples jaloux et querelleurs le rameau d'olivier.
[Note 27: DUVERGER, _De la Condition politique et civile des femmes_, p.
62.]
Apôtre de la paix internationale, la femme servirait également la cause
de la paix intérieure. D'esprit conservateur, ayant le sens de l'ordre
et le goût de l'économie, la bonne ménagère française répugnerait à la
violence des partis extrêmes; et comme son éducation chrétienne la voue
très généralement à la défense des traditions sociales, elle fournirait
par ses votes un appoint considérable à la politique modérée.
«Vous y êtes! interrompront certaines gens; elles ne nommeront que des
curés ou des congréganistes.»--Et après? Si vous leur accordez le droit
de vote, c'est, j'imagine, pour les laisser libres de voter à leur
convenance et non point pour leur imposer je ne sais quel mandat
impératif. Le prêtre et l'évêque ne sont point, d'ailleurs, si déplacés
dans une assemblée délibérante: tout ce qui touche au culte et aux
oeuvres d'éducation et d'assistance rentre au premier chef dans leur
compétence et leur mission. Que si la soutane d'un candidat cachait, par
hasard, plus d'ambition et d'égoïsme que de dévouement à la chose
publique, la clairvoyance des électrices aurait tôt fait de le découvrir
et leur confiance ne tarderait pas à se porter sur de plus dignes et de
plus méritants. Il n'est pas si facile qu'on le croit de conquérir l'âme
des dévotes. Beaucoup, dans le nombre, sont indépendantes et frondeuses:
demandez à MM. les Curés! Les meilleures chrétiennes n'excluront point
les laïques et ne voteront qu'à bon escient. Mme Marguerite Durand
estime même que, si les femmes se montrent trop accessibles aux
influences religieuses, ce sera pour un temps si court que l'Église, qui
a la vie longue, ne tient pas, chez nous, à en faire l'expérience[28].»
A qui fera-t-on croire, en tout cas, que leurs suffrages seraient moins
libres que ceux de nos cantonniers et de nos ivrognes? Et puis, il n'est
guère possible que leurs choix soient pires que les nôtres.
[Note 28: Voir la _Fronde_ du vendredi 14 septembre 1900.]
Je n'ai point, du reste, la simplicité de penser que l'esprit sectaire
puisse s'accommoder de mes idées et se ranger à mes conclusions.
«L'habileté avant la justice,» voilà le mot d'ordre de ceux qui placent
l'intérêt de parti au-dessus des droits de la personne humaine. «Quand
la Française aura nos opinions politiques, disent-ils, nous lui
permettrons de voter. Pas avant!» On me pardonnera de ne point discuter
cette manière de voir: je la tiens pour aussi décisive que misérable;
car elle subordonne cyniquement la cause des faibles à l'utilité égoïste
des forts.