I.--A-T-ELLE INTÉRÊT A VOTER?--LA POLITIQUE DÉMOCRATIQUE
INTÉRESSE LES FEMMES AUTANT QUE LES HOMMES.--LE BULLETIN DE
VOTE EST L'ARME DES FAIBLES.
II.--EN FAVEUR DES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME.--SA
CAPACITÉ.--SA MORALITÉ.--SON ESPRIT CONSERVATEUR.
III.--OPINIONS DE QUELQUES HOMMES CÉLÈBRES.--RÉSISTANCES
INTÉRESSÉES.--LES FEMMES SONT-ELLES TROP SENTIMENTALES, ET
TROP DÉVOTES POUR BIEN VOTER?
I
Tout concourt à justifier le _droit_ des femmes au suffrage politique.
Reste à savoir si elles ont vraiment _intérêt_ à l'exercer. On nous
objectera sans doute, à ce propos, que l'exercice des droits électoraux
ne saurait être mis au rang des béatitudes; que jouer un si petit rôle
officiel est de médiocre conséquence; qu'il y a de plus grandes joies et
de plus pures jouissances sur la terre que d'introduire, de temps en
temps, un bulletin dans l'urne sous l'oeil soupçonneux de trois citoyens
vigilants appelés scrutateurs; que ce plaisir est si peu du goût de tout
le monde que beaucoup d'hommes,--et des meilleurs,--y renoncent sans
privation, sans souffrance; qu'en fin de compte, voter ne fait pas le
bonheur. Vienne donc le jour où toutes les femmes seront électrices, il
y aura quelques politiciennes de plus, et pas une mécontente de moins.
On nous dira encore, avec une grâce insinuante, que, dépourvue du droit
de suffrage et placée même sous puissance de mari, la femme est
maîtresse, quand elle le veut, d'exercer une certaine influence sur les
affaires de sa ville ou de son pays. Souveraine de ce petit royaume
qu'on appelle le ménage, elle n'est point dénuée de tout moyen d'agir
sur les déterminations et le vote de son mari; et ce pouvoir modeste,
sans éclat, mais sans responsabilité, fait d'une femme intelligente et
fine l'Égérie du foyer. Grâce à cette influence discrète, la femme
moderne, sans rien sacrifier de ses devoirs d'épouse et de mère, remplit
un peu, dans les affaires politiques, l'office d'un monarque
constitutionnel: elle règne, mais ne gouverne pas. Qu'elle reste donc la
maîtresse de la maison et le bon génie de la famille: c'est le voeu de
ceux qui professent le culte de la femme et le mépris de la politique.
Le malheur est (ce sera notre réponse) que la femme d'aujourd'hui n'a
plus autant qu'autrefois le droit et le moyen de se désintéresser des
choses de la politique. Depuis que le peuple émancipé a pris en main la
direction de ses propres affaires, depuis que le suffrage universel a
subordonné notre fortune, notre famille, notre vie, à cette force
anonyme, irrésistible, irresponsable, qui est le nombre et qui s'affirme
par une simple majorité si souvent précaire et instable, la politique
est devenue la préoccupation et le devoir de tous. Est-ce qu'une femme
de tête ou de coeur peut rester indifférente à la question de savoir si
l'impôt dévorera le fruit de son travail, si une législation
révolutionnaire confisquera ses biens héréditaires, si la puissance
redoutable de l'État empiétera sans cesse sur les droits de la famille?
Les Françaises auraient grand tort, en vérité, de se reposer sur leurs
maris ou sur leurs pères du soin de conjurer ces périls. Un seul
exemple: l'immense majorité des femmes de France était hostile à la
laïcisation des écoles, et leurs hommes l'ont faite.
D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'en toute chose l'intérêt des deux
sexes soit identique. Actuellement, l'ouvrier et l'ouvrière de
l'industrie ont des intérêts, non seulement distincts, mais absolument
contraires. «Nous avons aujourd'hui mille raisons de voter, diront les
femmes. D'abord, c'est par milliers que nous travaillons de nos mains
pour gagner notre vie. Est-il donc inutile de plaider nous-mêmes la
cause de notre labeur, de notre sexe, et de manifester nos opinions, nos
besoins, nos griefs, par ce même bulletin de vote que la loi a mis
précisément en ce but aux mains des hommes? Est-il superflu de prendre
la défense de notre épargne contre vos gaspillages financiers, la
défense de nos enfants contre votre pédagogie stupide, la défense de nos
consciences contre votre intolérance sectaire?» A cela, point de
réponse.
Aurons-nous enfin le triste courage de refuser le droit de voter à la
femme parce qu'elle a le malheur d'être plus faible que l'homme? Ce
serait aggraver une inégalité de nature par une injustice de la loi.
Voter est aujourd'hui le seul moyen légal d'affirmer ses droits et de
défendre ses intérêts. Plus la personne humaine est menacée, plus elle a
besoin d'être protégée. Dans notre société, le bulletin de vote est
l'arme des faibles et des opprimés. Dénier au sexe féminin le droit de
suffrage, c'est lui refuser le droit de légitime défense. L'expérience
politique et parlementaire atteste que les législateurs font surtout les
lois pour ceux qui font les législateurs. L'_intérêt_ conspire donc avec
le _droit_ en faveur de l'électorat des femmes.