Si encore la loi française avait établi des distinctions parmi les
électeurs du sexe masculin, on comprendrait, à la rigueur, qu'elle
écartât les femmes du scrutin. Mais au point de vue politique, le savant
et l'ignorant jouissent des mêmes privilèges: citoyens, leur titre est
de même valeur; égaux, leur vote a le même poids. Tous les hommes se
valent devant l'urne et devant la Constitution. C'est pour en arriver là
que nous avons fait nos Révolutions! Or, estimant l'inégalité
négligeable entre les hommes, pouvons-nous la juger suffisante à l'effet
d'exclure toutes les femmes des droits que nous réputons «inaliénables
et imprescriptibles»? Reconnaissant pour notre égal le plus médiocre, le
plus obtus de nos frères, avons-nous le droit de repousser la plus
distinguée, la plus illustre de nos soeurs? Admettant toutes les
incapacités masculines, sommes-nous excusables d'exclure toutes les
capacités féminines? «Comment! disait une femme de tête, c'est moi qui
paye l'impôt foncier, et ce sont mes fermiers qui votent[19]?»
[Note 19: Mlle Pauline DE GRANDPRÉ, _Les élections_. Revue
encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 862.]
Les Américaines ont su mettre à profit ces anomalies avec une ingénieuse
finesse. A l'Exposition de Chicago, une lithographie tirée à des
milliers d'exemplaires, représentait Miss Frances Willard, la très
populaire et très zélée présidente de l'Association de tempérance,
entourée d'un peau-rouge, d'un idiot, d'un forçat et d'un fou furieux,
avec cette légende explicative: «La femme américaine et ses égaux en
politique.» On ne saurait se trouver en plus mauvaise compagnie. Le
nègre vote à toutes les élections, et la femme blanche ne le peut pas
encore! Voilà qui doit révolter l'amour-propre des Américaines.
Pour revenir à l'Europe, une femme peut être reine de Grande-Bretagne ou
reine de Hollande, et la plus fine, la plus intelligente, la plus
instruite des Françaises n'aurait pas le droit d'exprimer une opinion
politique! Il est vrai qu'en France, d'après la loi salique, les femmes
seraient exclues du trône; et Mrs Fawcet voit précisément dans l'hommage
rendu à la capacité féminine par la Constitution anglaise, et aussi dans
l'éclat du long règne de la reine Victoria qui en a été la conséquence,
une explication des développements rapides du féminisme en Angleterre.
Mais, bien que vivant en République, nos Françaises ont, grâce à Dumas
fils, un argument plus spirituel à faire valoir en faveur du suffrage
féminin: «Quand je pense, disait ce grand prédicateur de théâtre, que
Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de
Domrémy dans ce beau pays de France qu'elle aurait sauvé[20]!»
[Note 20: Lettre d'Alexandre Dumas à Mme Maria Cheliga Loewy. _Revue
encyclopédique_ du 15 décembre 1895.]
Sans sortir du présent, il reste étrange que, dans un pays où le premier
rustre venu est électeur, notre mère, notre soeur et notre femme ne le
soient pas. En leur infligeant cette incapacité électorale, notre loi
les assimile, ni plus ni moins, au failli, à l'aliéné et au criminel. Et
l'on comprend que, sous le coup de cette interdiction de voter, les plus
fières s'approprient, à notre endroit, cette déclaration féministe que
Beaumarchais a mise dans la bouche de Marceline: «Leurrées de respects
apparents, dans une servitude réelle, traitées en mineures pour nos
biens, punies en majeures pour nos fautes, nous n'obtenons de vous
qu'une considération dérisoire[21].»
[Note 21: Préface du _Mariage de Figaro_.]
Aussi bien connaissons-nous des esprits aristocratiques qui, tout en
nourrissant les plus fortes préventions contre le suffrage universel,
inclinent aux revendications du féminisme politique. Tel M. Paul
Bourget, qui écrivait, à la date du 15 novembre 1893, à une des femmes
les plus distinguées du Canada: «Je n'aperçois pas une bonne raison pour
priver les femmes du droit de vote en des pays où l'on professe la
théorie, qui paraîtra insensée à nos descendants, du suffrage universel.
Du moment qu'un illettré vote comme un lettré, un domestique comme son
maître, un paysan comme un bourgeois, puisqu'il n'est tenu compte ni des
différences d'éducation, ni de celles de capacité, ni même de l'intérêt
général, pourquoi la femme du paysan, celle du domestique et celle du
bourgeois, n'auraient-elles pas voix au chapitre, au même titre les unes
que les autres et que leurs maris. Leurs suffrages ne seraient ni plus
incompétents ni plus imprudents, et peut-être leur amour pour leurs
enfants et leur sens de l'économie domestique les rendraient-elles plus
sages sur certains points: les lois d'éducation, par exemple, et les
impôts.»
On ne saurait mieux dire. Comme l'homme, la femme fait partie d'une
société civile et politique. Intéressée au bon ordre, à la paix, à la
fortune de l'État, il est illogique et injuste de lui imposer les
charges publiques sans lui reconnaître les prérogatives électorales.
Citoyenne par les devoirs qu'on lui impose, elle mérite de l'être par la
reconnaissance des droits qu'on lui refuse.
Et notez que cette reconnaissance du droit de suffrage ne serait, au
fond, qu'une restitution. Le passé fut plus libéral que le présent. En
vertu du principe terrien, les femmes nobles prenaient part anciennement
aux élections provinciales et même à la nomination des États généraux.
L'électorat féminin ne serait donc pas une si grande nouveauté,
puisqu'il ne ferait que renouer et élargir une véritable tradition
historique[22].
[Note 22: LABOULAYE, _Recherches sur la condition civile et politique
des femmes_, p. 443, note 3.--Lucien LEDUC, _La Femme devant le
Parlement_, p. 283, notes 2 et 4.]