«Vous oubliez, me dira-t-on, que la femme est affranchie du service
militaire, et que son exclusion des droits politiques est précisément la
rançon de cette exemption. Si l'homme seul est électeur, c'est que seul
il est soldat. Puisque vous aimez la logique, ayez le courage
d'enrégimenter les femmes!»--Ce n'est pas nécessaire. On voudra bien
d'abord remarquer que cette objection n'a qu'une portée toute
momentanée: le service militaire obligatoire pour tous les hommes
n'existe ni en Angleterre ni en Amérique. En France même, il n'a pas
toujours été la loi du recrutement. Bien plus, rien ne s'oppose à ce que
l'ancien système de l'armée professionnelle remplace un jour ou l'autre,
quand la situation extérieure le permettra, le système actuel de la
nation armée. Le temps n'est pas loin où les jeunes gens, qui pouvaient
se payer un remplaçant, conservaient néanmoins leur pleine capacité
électorale. Aujourd'hui encore, les prêtres, les professeurs, les
instituteurs, les diplômés de certaines écoles, sont soustraits à la
presque totalité du service militaire, sans que leur droit de suffrage
en soit amoindri.
Est-ce que, par ailleurs, l'impôt du sang n'est point compensé, du côté
des femmes, par les charges si lourdes de la maternité? Bonaparte disait
un jour à la veuve du philosophe Condorcet: «Je n'aime pas que les
femmes s'occupent de politique.»--«Vous avez raison, général; mais dans
un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de
savoir pourquoi.» La Française d'aujourd'hui pourrait ajouter: «Dans un
pays où l'on prend les enfants aux mères pour les envoyer se faire tuer
aux frontières ou dans les colonies, les femmes ont bien le droit de
savoir pourquoi.» On leur dit: «Ne vous plaignez pas de votre incapacité
politique: vous ne payez pas l'impôt du sang.» Elles ont une bonne
réponse à faire: «Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont
le plus chers, fils, frères, époux et amis: ce qui n'est pas moins dur
que de l'acquitter par soi-même. Si nous sommes dispensées du service
militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de
l'enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des
soldats!» On comprend maintenant le mot de Michelet: «Qui paie l'impôt
du sang? La mère.» Inutile de transformer toutes les femmes en
vivandières pour leur permettre de revendiquer valablement l'exercice du
droit électoral.
Et maintenant, nous pouvons aborder, en manière de conclusion, cette
vieille controverse d'école: le vote est-il une _fonction_ ou un
_droit_? A vrai dire, cela m'est bien égal.
Si l'on tient l'électorat pour une fonction publique, la loi doit en
investir seulement les plus dignes et les plus capables de l'exercer; et
partant notre constitution politique a le devoir, et de la conférer
sur-le-champ aux femmes instruites qui ne peuvent que l'honorer par leur
caractère et leur talent, et de l'enlever bien vite à tant d'hommes
ignorants ou malhonnêtes qui en font le plus sot usage ou le plus
honteux trafic.
Si l'on admet, au contraire, que l'électorat soit un droit, alors nul
membre du corps social ne saurait en être dépossédé. Tant que le
gouvernement a été l'apanage de quelques privilégiés, on pouvait
comprendre que les femmes ne fussent point recevables à en revendiquer
le bénéfice; mais du jour où la volonté générale a remplacé la volonté
monarchique, du jour où les pouvoirs politiques sont devenus l'émanation
et l'expression du consentement populaire, la souveraineté, procédant de
tous, doit appartenir à tous.
Et alors, de deux choses l'une: ou l'électorat est une fonction de
souveraineté, et cette fonction ne doit être conférée qu'aux personnes
capables de l'exercer, hommes _ou_ femmes; ou bien l'électorat est un
droit de souveraineté, et ce droit doit être reconnu à tous ceux qui
composent la volonté générale, hommes _et_ femmes.
Car il n'y a pas moyen de prétendre que la souveraineté soit d'essence
masculine. Sa nature est double: elle est, en quelque sorte, mâle et
femelle. En d'autres termes, la souveraineté ne découle pas
exclusivement, soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier,
de tous les membres de la nation, de l'ensemble des hommes et des
femmes. D'un mot, elle est bisexuelle. Cela étant, la conclusion
s'impose: tous souverains, tous électeurs!