I.--TACTIQUE HABILE DES ANGLO-SAXONNES.--EN FRANCE, LE
SUFFRAGE UNIVERSEL NE REMPLIT PAS SA DÉFINITION.--POURQUOI
LES FRANÇAISES DEVRAIENT ÊTRE ADMISES À VOTER.
II.--EXCLURE LA FEMME DU SCRUTIN EST IRRATIONNEL ET
INJUSTE.--ÉGALITÉ POUR LES HOMMES, INÉGALITÉ POUR LES
FEMMES.
III.--L'EXEMPTION DU SERVICE MILITAIRE JUSTIFIE-T-ELLE
L'INCAPACITÉ POLITIQUE DU SEXE FÉMININ?--QUE LE VOTE SOIT
UN DROIT OU UNE FONCTION DE SOUVERAINETÉ, LES FEMMES
PEUVENT Y PRÉTENDRE.
I
La question de l'émancipation politique des femmes a été fort bien posée
par les Anglaises et les Américaines; et c'est une raison de plus pour
qu'elle fasse son chemin. Les Anglo-Saxonnes ont distingué d'abord entre
l'électorat et l'éligibilité, se bornant sagement à réclamer le droit de
voter sans prétendre, pour l'instant, au droit de représentation. En
effet, beaucoup de ceux qui inclinent à laisser les femmes participer
largement à nos élections, éprouvent, par contre (et c'est mon cas),
toutes sortes de répugnances à les voir jouer un rôle actif dans nos
assemblées délibérantes. Ensuite, procédant par une gradation
méthodique, le féminisme anglo-américain s'est attaché à démontrer que
les femmes ont intérêt et qualité pour prendre part aux élections
communales; puis, ce premier droit acquis, il a revendiqué leur
coopération aux élections provinciales; enfin, ce second point gagné, il
s'est appliqué à réclamer le droit de voter pour les assemblées
législatives. La question en est là. Savez-vous plus habile tactique et
plus adroite diplomatie? Et il y a des gens qui prétendent que les
femmes n'ont pas l'esprit politique!
Notons, en outre, que cette marche progressive, ce sens pratique des
difficultés et des résistances, ce goût de l'action prudente et mesurée,
n'a pas empêché la femme anglo-saxonne d'apercevoir que la commune, la
province et l'État ne sont, au fond, que trois circonscriptions plus ou
moins larges de la société politique, et que le droit d'électorat pour
la première emporte logiquement le droit d'électorat pour les deux
autres. Qu'il s'agisse donc de nos élections municipales,
départementales ou législatives, la femme française n'a qu'un seul et
même argument à présenter, un argument très simple, mais très fort,
puisqu'elle le tire du principe le plus démocratique, le plus égalitaire
de notre constitution républicaine: j'ai nommé le suffrage universel,
qui gouverne aujourd'hui presque toutes nos élections politiques.
Beaucoup en gémissent; mais combien peu le discutent encore?
Imagine-t-on pourtant une institution plus mal nommée? Peut-on la dire
universelle sans dérision ou sans duperie, lorsqu'elle exclut la moitié
des membres de la société? En réalité, notre prétendu suffrage universel
d'aujourd'hui n'est qu'un suffrage restreint, un privilège viril, un
monopole masculin. Avons-nous donc de bons motifs pour en réserver
exclusivement la jouissance au sexe fort? Pas du tout; et voilà bien où
l'argumentation féministe est embarrassante.
Si discutable qu'il soit en théorie, le suffrage universel est considéré
aujourd'hui comme la base des gouvernements démocratiques. Taine en a
formulé très heureusement la raison d'être dans les termes suivants:
«Que je porte une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou
manoeuvre, personne n'a le droit de disposer sans mon consentement de
mon argent ou de ma vie. Pour que cinq cents personnes réunies dans une
salle puissent justement taxer mon bien ou m'envoyer à la frontière, il
faut que, tacitement ou spontanément, je les y autorise; or, la façon la
plus naturelle de les autoriser est de les élire. Il est donc
raisonnable qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un
noble; il a beau être ignorant, lourd, mal informé, sa petite épargne,
sa vie sont à lui et non à d'autres; on lui fait tort, quand on les
emploie sans le consulter de près ou de loin sur cet emploi[16].»
[Note 16: H. TAINE, _Du Suffrage universel et de la manière de voter_;
Paris, 1872, in-12, p. 8.]
Si telle est bien l'idée fondamentale du suffrage universel, qui ne voit
qu'elle est aussi démonstrative en faveur du droit électoral des femmes
qu'en faveur du droit électoral des hommes? Qu'il s'agisse, en effet, de
la commune, du département ou de l'État, il n'est pas juste que les
femmes en supportent les charges sans être appelées à les consentir,
sans participer conséquemment à l'élection de ceux qui les établissent;
il n'est pas juste qu'elles soient privées du droit de défendre leur
épargne et la vie de leurs enfants, parce qu'elles portent une robe au
lieu d'une blouse ou d'un habit.
Lorsqu'une femme paie dans une commune les taxes syndicales, on l'admet
à concourir à l'élection du syndicat; lorsqu'elle détient le nombre
réglementaire d'actions fixé par les statuts, elle a le droit de séance
et de vote aux assemblées générales de la Compagnie du Nord ou de la
Banque de France[17]. Et la femme possédant quelque fortune propre et
inscrite au rôle des contributions, la veuve ou la célibataire maîtresse
de sa personne et de ses biens, réclamera vainement,--fût-elle fixée
dans la commune depuis plus de vingt ans,--son inscription sur les
listes électorales! N'est-il donc pas de la plus élémentaire équité que
cette femme, qui participe a toutes les charges de sa ville, concoure de
même à la nomination du conseil qui l'administre?
[Note 17: Gabriel ALIX, _L'électorat municipal et provincial des
femmes_. Réforme sociale du 1er novembre 1896, p. 625.]
Française, elle est justiciable du Code civil et du Code pénal;
commerçante, elle doit faire honneur à sa signature sous peine de
faillite; locataire, elle doit payer exactement son loyer sous peine de
saisie; contribuable, elle doit supporter sa part des impôts sous peine
de poursuite. Soumise, en un mot, aux obligations et aux charges
sociales, pourquoi serait-elle déclarée inadmissible aux droits
électoraux qui en sont le correctif et la compensation? Puisque nous la
considérons comme pleinement responsable de ses actes au point de vue
privé, pourquoi serait-elle traitée en incapable par la loi politique?
Pourquoi la société lui imposerait-elle des devoirs sans lui conférer,
par une juste réciprocité, les droits que les hommes peuvent invoquer en
retour? «Puisque vous trouvez notre argent bon à prendre, diront-elles,
vous devez prendre aussi notre avis. C'est un des premiers principes de
votre droit public que nul n'est obligé de payer ses contributions, s'il
ne les a d'abord librement discutées et consenties par l'intermédiaire
de ses représentants. Faites donc que nous votions, ou nous refusons de
payer nos impôts.» Qu'est-ce que les hommes peuvent bien répondre à
cette argumentation pressante?
Diront-ils (c'est le raisonnement réactionnaire) que le suffrage
universel est une institution malfaisante, exécrable, et qui n'existe
pas encore dans tous les pays d'Europe? que, si en France on l'a concédé
aux hommes, ce n'est pas une raison pour en investir les femmes, et
qu'eu égard aux jolies conséquences qu'il a produites, il serait folie
de l'étendre et sagesse de le restreindre? C'est un peu la façon de
penser de M. Brunetière, qui ne voit aucune nécessité à remettre une arme
chargée aux mains de qui ne sait point la manier.
Certes, je me déciderais facilement à refuser tout droit politique aux
femmes, si je pouvais croire que le suffrage universel fût une
institution de passage, une fausse divinité que les peuples brûleront
après l'avoir idolâtrée. Mais puisqu'il n'est pas douteux que l'avenir
est à la démocratie, comment s'imaginer qu'il ne soit pas au suffrage
universel? Si absurde et si déplorable qu'il puisse paraître, le vote
populaire est l'instrument nécessaire,--et d'ailleurs perfectible,--des
sociétés futures. Et le jour même où la France a proclamé le suffrage
universel de nom, sans le rendre universel de fait, il était à prévoir
que la logique, qui est la raison des simples et la loi déterminante des
foules, l'étendrait graduellement à tous les hommes et à toutes les
femmes, hormis seulement les interdits et les indignes.
Et cette idée est en marche. Qu'elle progresse plus lentement dans
l'ancien monde que dans le nouveau, à cela rien d'étonnant. Les
Anglaises même voteront chez elles bien avant que les Françaises votent
chez nous. Il n'est point de pays plus attaché que le nôtre à ses
habitudes et à ses préjugés. Mais quelque lenteur qu'une idée mette à se
vider de son contenu, il est inévitable que la _chose_ tende à
s'accorder avec le _mot_. Je crois donc, avec M. Faguet, que, suivant la
loi générale du développement logique, le suffrage universel remplira
tôt ou tard sa définition et sera un jour le «suffrage de tous[18]».
C'est une question de temps.
[Note 18: Émile FAGUET, _Mesdames au vote!_ Écho de la semaine du 28
novembre 1897, p. 522.]