Madame Prétavoine ne s'était pas trompée en disant que ce qui venait de
se passer chez la vicomtesse de la Roche-Odon, allait soulever dans Rome
du scandale et du tapage.
Après avoir quitté sa mère, Aurélien se rendit, comme tous les matins,
au Gesu pour y entendre la messe.
Au moment où il arrivait devant la grande porte de cette église, il
rencontra un de ses amis du cercle des Échecs.
Ils s'arrêtèrent et se serrèrent la main.
--Vous savez la nouvelle? demanda le jeune Italien.
--Quelle nouvelle?
--Un grand scandale.
--Au Quirinal?
--Non, là il est à perpétuité.
--Alors?...
--Alors si vous ne savez rien, je ne puis rien vous dire.
--Si je savais quelque chose il me semble que ce serait justement le cas
de ne rien me dire, répliqua Aurélien en souriant.
--Je n'ai pas vu, je ne sais que vaguement, par ouï-dire; je ne peux pas
me faire le porte-voix d'un scandale, qui peut-être ne repose sur rien
de fondé; et puis, d'autre part, comme il s'agit d'un grand nom de la
noblesse française, le cas demande des ménagements particuliers.
--Cela est très-juste, répliqua Aurélien; au reste, je crois que je ne
pourrais pas entendre votre récit, sans nous exposer à être en retard
pour la messe.
Et sans un mot de plus, ils entrèrent tous les deux dans l'église, et
ils allèrent s'agenouiller devant la statue en argent du bienheureux
saint Ignace.
Aurélien ne tenait pas du tout aux renseignements de son discret ami,
il suffisait que celui-ci lui eût parlé d'une grande nouvelle et
d'un scandale, pour que dans la journée il pût aborder les gens de
connaissance qu'il rencontrerait en leur disant:
--Le comte Algardi m'a parlé tout à l'heure d'un scandale sans vouloir
me le conter; de quoi donc et de qui s'agit-t-il?
Puisque ce scandale était connu du comte Algardi, il devait l'être
d'autres personnes.
Ce raisonnement était juste; Aurélien ne tarda pas à rencontrer des gens
moins timorés que le comte Algardi.
Dans le Corso on n'entendait que les noms de Cerda, de la vicomtesse de
la Roche-Odon et de lord Harley, chacun racontant l'histoire de la nuit
à sa manière.
Avant deux heures de l'après-midi, Aurélien avait plus de dix versions
de cette histoire, quelques-unes entièrement contradictoires.
Selon la recommandation de sa mère il écoutait tout sans rien dire, ou,
s'il se permettait un mot, c'était pour poser une question:
--Et lord Harley?
--Et madame de la Roche-Odon?
--Et Rosa Zampi?
A ces questions, chacun, bien entendu, avait sa réponse.
--Lord Harley avait quitté Rome.--Il était retourné à Ardea.--Il
attendait la nuit pour rentrer chez la vicomtesse et lui demander
pardon.--Rosa avait donné un coup de couteau à Cerda.
Et nombreux étaient les gens qui terminaient la conversation en disant:
--Je ne manquerai pas demain la représentation de Cerda... s'il chante.
Vers deux heures, Aurélien s'en alla à l'ambassade.
--Eh bien! s'écria Vaunoise dès qu'il l'aperçut, Rosa nous trompait tous
les deux.
--Est-ce que c'est vrai?
--Comment, si c'est vrai; rien n'est plus vrai.
Et à son tour Vaunoise raconta l'histoire de la nuit, qu'Aurélien écouta
comme s'il l'entendait pour la première fois.
Ce fut seulement à la fin qu'il se permit quelques questions:
--Enfin, comment tout cela est-il arrivé? Ce n'est pas le hasard qui a
amené en même temps lord Harley et Rosa Zampi chez la vicomtesse.
--A minuit, cela n'est pas probable.
--Alors?
--Alors madame de la Roche-Odon a des ennemies intimes.
--Je comprends cela; mais ce que je ne comprends pas, c'est cette
concordance dans l'arrivée de Rosa et de lord Harley, juste au moment où
Cerda se trouvait à souper avec madame de la Roche-Odon.
--Ni moi non plus, mais enfin cela s'est passé ainsi.
--Et la suite?
--Lord Harley a quitté Rome.
--Pour retourner à Ardea?
--Pour aller à Naples; on l'a vu prendre le train de neuf heures et
demander un billet pour Naples.
--Alors, c'est une vrai rupture?
--Cela l'indique; mais lord Harley aime si passionnément la vicomtesse
qu'il n'a peut-être pas été plus loin qu'Albano; ce ne serait pas le
premier qui aurait voulu s'éloigner d'une femme méprisable et qui ne
l'aurait pas pu.
--Ce serait une lâcheté.
--Peut-être; mais n'en commet pas qui veut.
--Et Cerda?
--Cerda est rentré chez lui avec pas mal de cheveux en moins et les
ongles de mademoiselle Rosa imprimés sur la figure.
--Cela vaut mieux qu'un coup de couteau.
--A son premier amant, Rose a joué du couteau; au second, des ongles; au
troisième, elle prendra les choses avec une douce philosophie.
--Et madame de la Roche-Odon, comment-va-telle prendre les choses? On
disait qu'elle était folle de Cerda.
--J'avoue que ce qui m'intrigue le plus, c'est de savoir comment Michel
Berceau va les prendre: il était bien certain que c'était lord Harley,
qui lui fournissait l'argent nécessaire à ses pertes de jeu, non pas en
le lui donnant directement, mais par les mains de la vicomtesse; comment
va-t-il jouer maintenant?
--Tu sais que je ne croirai jamais cela? dit Aurélien, voulant prendre
la défense de celle qui serait bientôt sa belle-mère.
--Qu'est-ce que tu ne veux pas croire?
--Que la vicomtesse acceptait de l'argent de lord Harley.
--Alors d'où lui venaient les deux ou trois cent mille francs qu'elle
dépensait chaque année?
--Cela, je n'en sais, rien; mais jamais, je n'admettrai qu'une femme
telle que la vicomtesse a accepté une pareille existence.
--Crois ce que tu voudras, et si tu as tant d'estime pour elle va la
consoler.
De cet entretien avec son ami Vaunoise, il résultait que lord Harley
était parti pour Naples, et c'était là un renseignement d'une grande
importance.
Voulant en obtenir d'autres encore, et poursuivre son enquête, Aurélien
retourna dans le Corso, où il était sûr de rencontrer vingt personnes
qui lui parleraient de cette aventure.
Un peu avant d'arriver à la place Colonna, il aperçut Michel; qui se
tenait devant l'entrée du club de la _Caccia_, la tête haute, toisant
avec un air d'insolence et de défi les gens qui le regardaient.
Il alla à lui et l'aborda comme à l'ordinaire:
--Comment allez-vous, mon cher prince?
--Pourquoi me demandez-vous cela? répliqua Michel, plus rogue et plus
brutal qu'il ne l'avait jamais été.
Sans se fâcher; Aurélien lui prit le bras:
--Voulez-vous que nous fassions un tour dans le Corso?
--Si vous voulez.
Au fond Michel était heureux du secours qui lui arrivait, car il se
sentait isolé et perdu au milieu des regards curieux qui de tous côtés
se fixaient sur lui, mais il ne convenait pas à sa fierté ni à sa honte
d'être sensible à l'offre d'Aurélien: de là son air rogue, de là sa
réponse brutale.
Mais eût-elle été plus grossière encore, cette réponse, Aurélien ne
s'en serait pas fâché; en effet jamais moment plus favorable ne s'était
présenté pour gagner le coeur de son futur beau-frère, au cas où
celui-ci aurait un coeur, ce qui était assez problématique, en tous cas
pour plaire à son orgueil blessé.
Ils se mirent donc à marcher côte à côte dans le Corso, Aurélien causant
joyeusement de choses sans importance; Michel répondant de temps en
temps par un oui ou par un non.
Jamais il n'avait porté la tête plus haut, les yeux à quinze pas, le nez
au vent, le chapeau légèrement incliné sur le côté, en tout l'attitude
provocante de ceux qui se croient méprisés et qui espèrent s'imposer par
l'intimidation.
De temps en temps Aurélien, qui le tenait par le bras, sentait ce bras
frémir; c'était le regard, c'était le sourire d'un passant, c'était le
salut d'un homme de son monde qui avait provoqué ce frémissement.
Ils allèrent ainsi jusqu'à la place du Peuple sans que personne les
arrêtât pour leur adresser la parole; on les regardait, quelquefois on
les saluait, d'autres fois on détournait la tête comme si on ne les
avait pas vus, mais personne ne leur parlait.
Et cependant c'était l'heure où le monde de Rome se trouve dans le
Corso, se rendant au Pincio et à la villa Borghèse, ou bien en revenant.
Aurélien avait cru que Michel s'arrêterait à la place du Peuple et
qu'ils se sépareraient là; il commençait à être inquiet du rôle qu'il
jouait, car il suffisait d'un sourire ou d'un mot pour que Michel
souffletât celui qui se serait permis cette marque de mépris, et la
perspective d'être témoin dans un pareil duel n'était pas faite pour le
rassurer.
Mais Michel voulait se montrer au Pincio et il était trop heureux
d'avoir un second pour l'abandonner ainsi.
--Montons au Pincio, dit-il.
Au Pincio l'attitude de Michel fut la même que dans le Corso, avec
quelque chose de plus provoquant encore, car la réunion d'un grand
nombre de personnes dans cet emplacement restreint rendait l'échange des
saluts plus fréquent.
Comme ils étaient arrêtés pour regarder le défilé des voitures qui
tournaient autour de la musique, ils aperçurent madame de la Roche-Odon
seule dans sa calèche.
Elle se tenait à demi renversée et elle promenait sur la foule des yeux
dans lesquels il n'y avait pas de regard: ceux qui ne savaient rien de
l'aventure de la nuit précédente pouvaient croire à son indifférence
et à son calme; mais ceux qui étaient au courant de cette histoire
devinaient qu'elle s'était mis un masque sur la figure de même qu'elle
avait mis du rouge sur ses joues et sur son front.
--Voici ma mère, dit Michel, il faut que je vous présente à elle; liés
comme nous le sommes, il est ridicule que vous ne soyez pas reçu chez
elle.
Et de la main faisant un signe au cocher, il arrêta la voiture.
A la présentation faite par son fils, madame de la Roche-Odon qui avait
tout d'abord paru sortir d'un rêve, répondit en invitant Aurélien à la
venir voir bientôt.
--Où vas-tu? demanda Michel en s'adressant à sa mère.
--A la villa Borghèse.
--Veux-tu nous donner place dans ta voiture, nous irons avec toi, et tu
nous ramèneras.
--Mais avec plaisir.