Madame Prétavoine avait obtenu beaucoup plus qu'elle n'avait tout
d'abord espéré et imaginé.
Il était bien certain que mademoiselle Emma écrirait la lettre dont elle
venait de lui inspirer l'idée.
Il était certain que le lundi suivant Rosa Zampi, pénétrant au n° 81 de
la via Gregoriana, surprendrait son amant soupant en tête-à-tête avec
madame de la Roche-Odon.
Et il était certain encore que de cette surprise résulterait une scène
terrible, dans laquelle se diraient et se feraient toutes sortes de
choses dramatiques.
Enfin il était non moins certain que cette scène ne resterait pas
circonscrite aux seuls acteurs qui la joueraient: il y aurait du bruit,
du scandale, peut-être même des blessures, et lord Harley serait
sûrement informé de ce qui, en son absence, se serait passé chez celle
qu'il aimait.
Tout cela c'était ce que madame Prétavoine avait prévu et arrangé en
expliquant à Emma l'idée que celle-ci «avait sûrement eue.»
Mais l'entretien qu'elle avait dirigé, avait si heureusement tourné
qu'elle pouvait maintenant pousser ses avantages beaucoup plus loin.
Ce n'était plus d'informer lord Harley de ce qui se serait passé en son
absence chez sa maîtresse, qu'il s'agissait, c'était de le rendre témoin
de ce qui s'y passerait sous ses yeux, c'était de lui faire entendre ce
qui s'y dirait.
Tout se trouvait changé et, par bonheur, dans un sens favorable à ses
desseins.
Sachant ce qu'elle savait maintenant, elle pourrait même se passer du
concours de Rosa Zampi; en effet, il suffisait que lord Harley, arrivant
dans la nuit, trouvât Cerda et madame de la Roche-Odon en tête-à-tête,
soupant galamment, pour rompre avec sa maîtresse infidèle.
Mais il n'y avait aucun inconvénient à aller au delà du simple
suffisant.
Bien qu'elle se connût mal aux choses de l'amour, elle savait cependant
que les amants sont faibles et que qui dit amoureux dit aveugle et sourd
de parti pris, aveugle à ne pas voir ce qui crève les yeux, sourd à ne
pas entendre ce qui déchire les oreilles.
Elle était habile, la vicomtesse; qu'elle fût surprise à table avec
Cerda, et elle était femme à trouver une explication à ce tête-à-tête;
tandis que si lord Harley survenait au moment où Rosa Zampi reprocherait
à la vicomtesse de lui avoir enlevé son amant, ou bien arracherait les
yeux à Cerda, toutes les explications du monde ne prévaudraient pas
contre cette scène qui se passerait devant lui; ce que son amour crédule
admettrait, son orgueil justement exaspéré le repousserait; un homme
comme lord Harley méprise la femme assez faible pour vous donner
comme rival un comédien et pour s'exposer aux injures d'une fille du
Transtévère; il y avait là une promiscuité à soulever le coeur le moins
délicat.
Il était donc important, puisque les circonstances le permettaient, que
lord Harley, Rosa Zampi et Cerda se rencontrassent tous les trois au
même moment chez la vicomtesse.
Pour Cerda il n'y a pas à s'en occuper, ce serait madame de la
Roche-Odon qui l'inviterait elle-même.
Pour Rosa Zampi, il n'y avait qu'à laisser mademoiselle Emma agir; si
une catastrophe arrivait et si la scène ne se renfermant pas dans les
paroles dégénérait en actes de violence qui amenassent des recherches
judiciaires, Emma seule serait compromise; n'était-ce pas elle qui seule
avait eu l'idée de débarrasser sa maîtresse de Cerda; n'était-ce pas
elle qui avait fait écrire la lettre de Rosa; ne serait-ce pas elle
enfin qui aurait ouvert la porte par laquelle la Transtévérine en fureur
aurait pénétré auprès de madame de la Roche-Odon? Emma, Emma seule,
aurait tout conçu; Emma seule aurait tout exécuté. Où voir une autre
main? Où lui trouver une complice?
Pour lord Harley, au contraire, il fallait se décider à intervenir
directement et personnellement.
Assurément cela était fâcheux, et il eût été grandement à souhaiter
qu'elle eût établi, soit par elle-même, soit par Aurélien, des relations
avec cet Anglais, car alors elle eût pu manoeuvrer avec lui, comme elle
venait de le faire avec madame de la Roche-Odon, se tenant dans la
coulisse, et mettant en avant des intermédiaires inconscients du rôle
qu'on leur donnait à jouer; mais enfin, puisque cela n'avait pas été
préparé en temps, il était trop tard maintenant; ce n'était pas en huit
jours qu'on pouvait trouver des amis complaisants qui se chargeraient de
prévenir lord Harley qu'il était trompé et que pour avoir la preuve de
cette tromperie il n'avait qu'à pénétrer chez sa maîtresse le lundi
suivant, à minuit, en se servant pour la première fois de sa clef.
Dans ces conditions, il n'y avait donc qu'à agir soi-même, et cela sans
perdre de temps.
Le seul moyen qui lui parût sûr était celui qu'elle employait déjà avec
Rosa Zampi, une lettre anonyme, que la poste se chargerait de remettre
sans inquiétude de savoir ce qu'elle portait.
Mais un embarras se présentait pour madame Prétavoine, qui, ne sachant
ni l'italien ni l'anglais, ne pouvait écrire sa lettre qu'en français;
or se servir de cette langue à Rome en parlant à un Anglais était une
grosse imprudence, qui tout d'abord restreignait les recherches à un
petit nombre de personnes.
Il était donc d'une importance capitale que cette lettre fût en anglais
ou en italien, et qu'elle fût écrite par quelqu'un qu'on ne pût pas
trouver, si on se livrait à des recherches.
Cela réalisé, on n'aurait plus qu'une mauvaise chance de son côté; celle
résultant de l'étonnement d'Emma en voyant surgir lord Harley; mais
contre celle-là, il n'y avait rien à faire au moins préventivement; si
plus tard Emma demandait comment lord Harley avait été prévenu, on se
défendrait, et cela serait d'autant plus facile qu'on la tiendrait par
la lettre qu'elle aurait écrite elle-même à Rosa.
C'était en revenant de la via Gregoriana chez les soeurs Bonnefoy que
madame Prétavoine avait ainsi examiné la situation; arrivée dans sa
chambre, elle se mit à sa table et vivement elle atteignit ce qui lui
était nécessaire pour écrire: son plan était arrêté, elle avait trouvé
celui qui écrirait cette lettre en anglais, sans qu'on pût jamais le
découvrir.
C'était un vieil employé qu'elle avait eu pendant vingt ans dans sa
maison de banque, où il faisait la correspondance anglaise; elle avait
pleine confiance en lui, le sachant incapable d'une indiscrétion, si
légère qu'elle fût, et, en mettant les choses au pire, il n'était pas
possible d'admettre qu'on allât le chercher jamais à Hannebault pour
l'interroger.
«Mon cher Duvau,
«Je vous prie de me rendre le service que voici: vous me traduirez
en anglais la lettre ci-jointe, en écrivant votre traduction sur une
feuille de papier ordinaire ne portant aucun signe, soit comme en-tête,
soit dans la pâte; puis vous mettrez cette lettre dans une enveloppe,
sur laquelle vous écrirez: Mylord Harley, Ardea, et vous me l'enverrez
dans une seconde enveloppe plus grande; vous me répondrez poste pour
poste; l'affaire est importante, de plus elle demande une grande
discrétion; je vous l'expliquerais si je n'étais moi-même en tout
ceci qu'un simple intermédiaire; et c'est justement cette qualité
d'intermédiaire qui fait que je vous prie de me renvoyer cette lettre
et celle à traduire, afin que je puisse les remettre à la personne que
cette affaire intéresse, laquelle ne connaissant pas, comme moi, vos
hautes qualités de probité et de discrétion, ne sera rassurée qu'en
détruisant elle-même ces deux lettres.
«Recevez mes remerciements et croyez à mon affection dévouée.
«Veuve PRÉTAVOINE.»
A cette lettre était jointe celle que Duvau devait traduire.
«Mylord,
«Un ami à qui vous avez dix fois fermé la bouche lorsqu'il a cherché à
aborder un sujet délicat, vous écrit pour vous donner un avertissement
qui vous touche dans votre honneur et dans vos sentiments les plus
chers; ne vous en prenez qu'à vous, si au lieu de vous donner cet
avertissement de vive voix il est contraint de recourir à une lettre.
«Revenez lundi d'Ardea sans prévenir personne et sans qu'on puisse
soupçonner votre intention de retour; allez via Gregoriana; pénétrez
avec votre clef deux minutes après minuit dans la chambre de celle
que je ne veux pas nommer, et vous verrez si votre honneur n'est pas
gravement compromis.
«Si vous voulez savoir qui vous donne cet avis, cherchez parmi vos
amis celui qui vous est le plus dévoué, qui vous aime le plus, et vous
trouverez. Au reste venez à lui, lorsque les choses seront accomplies,
dites-lui un mot, un seul de cette lettre, et il s'en reconnaîtra
aussitôt l'auteur; s'il ne la termine pas par son nom c'est pour que
vous ne la repoussiez pas, comme déjà tant de fois vous avez repoussé
ses avertissements.»
Le samedi matin, par la première distribution, elle reçut la réponse
qu'elle attendait.
Avec sa régularité habituelle, Duvau s'était conformé aux instructions
qu'il avait reçues: sous la même enveloppe se trouvaient la lettre à
lord Harley et celles de madame Prétavoine.
La lettre adressée à lord Harley n'étant pas cachetée, madame Prétavoine
l'ouvrit, mais sans pouvoir la lire, puisqu'elle ne savait pas
l'anglais; cependant, en l'examinant et en la tournant entre ses doigts,
elle remarqua que Duvau avait écrit mylord en deux mots: My Lord; et sur
l'adresse elle remarqua aussi un changement; au lieu de mylord Harley:
il y avait The Right hon. Lord Harley.
Et alors elle s'applaudit d'avoir eu recours à Duvau, car pleine de
confiance en lui, elle se dit que c'était ainsi sans doute que les
choses devaient se faire. Sa lettre paraîtrait écrite par un Anglais, et
avec la précaution qu'elle avait eu le soin de prendre, de parler au nom
de l'amitié, il n'y avait guère à craindre que les soupçons arrivassent
jusqu'à elle. Lord Harley chercherait parmi ses amis celui qui aurait pu
lui écrire cette lettre, et jamais l'idée ne viendrait à personne que
c'était elle, madame Prétavoine. Pourquoi l'eût-elle écrite? Dans quel
but! On ne le connaissait pas, ce but. Comment supposer qu'il y avait
quelqu'un qui avait intérêt à amener une rupture entre lord Harley
et madame de la Roche-Odon, afin d'obtenir de celle-ci, réduite à la
misère, de consentir au mariage de sa fille? On n'imagine pas facilement
des combinaisons si compliquées; on va au plus près; et dans ces
circonstances, le plus près c'était quelque rivalité, quelque jalousie
de femme à propos de ce chanteur.
Persuadée qu'Emma écrirait à Rosa Zampi, madame Prétavoine n'avait eu
garde de retourner chez la vicomtesse; malgré tout le désir et toute
l'impatience qu'elle avait d'être fixée à ce sujet, il fallait éviter
qu'on pût constater qu'elle avait cherché à savoir si Rosa avait été
prévenue.
D'ailleurs, alors même que celle-ci ne l'aurait pas été, ce qui n'était
guère probable, cela n'empêcherait pas lord Harley de surprendre Cerda
en tête-à-tête avec madame de la Roche-Odon, et c'était déjà un assez
bon résultat pour qu'on lui envoyât la lettre de Duvau.
Elle cacheta donc cette lettre, et elle la porta elle-même à la poste
de la piazza Colonna; si lord Harley ne la recevait pas le soir, il la
recevrait au moins le lendemain dimanche, et il aurait tout le temps
nécessaire pour venir à Rome le lundi soir.
Elle attendit le lundi soir avec une fiévreuse impatience, et de bonne
heure elle se retira dans sa chambre disant à la soeur Sainte-Julienne,
ainsi qu'à Aurélien, qu'elle désirait se coucher.
Mais au lieu de se coucher, elle atteignit un grand manteau noir à
capuchon et l'ayant disposé sur une table, elle souffla la lumière.
Puis cela fait, elle s'installa dans un fauteuil et resta là immobile,
comptant les heures de sa pendule qui résonnaient dans le silence de la
nuit.
Lorsque la demie sonna après onze heures, elle endossa vivement son
manteau mais sans faire de bruit, et sortant à pas glissés elle
descendit, au grand étonnement de mademoiselle Bonnefoy la jeune, qui
n'était point encore couchée.
--Êtes-vous donc indisposée? demanda mademoiselle Bonnefoy.
La question n'était peut-être pas en situation, car si madame Prétavoine
avait été indisposée, elle ne serait pas sortie à onze heures et demie;
mais comme mademoiselle Bonnefoy n'osait pas demander franchement:
«Où allez-vous en pareille heure?» elle se servait de la question qui
s'offrait à son esprit.
--Non, pas du tout; je vous remercie, répondit madame Prétavoine.
Et, sans en dire davantage, elle sortit vivement.
De la place Barberini à la via Gregoriana, la course n'est pas longue;
en peu de minutes, madame Prétavoine arriva devant la maison de madame
de la Roche-Odon.
Les fenêtres de l'appartement de la vicomtesse étaient éclairées, et par
les fentes des rideaux on apercevait des jets de lumière; c'était là un
signe favorable: évidemment Cerda était attendu.
Comme madame Prétavoine ne pouvait pas s'établir en faction devant cette
maison, elle s'éloigna de quelques pas, marchant le long des murs,
enveloppée dans son manteau, la tête si bien cachée dans son capuchon
qu'il aurait fallu braquer une lanterne en plein visage pour la
reconnaître.
La rue d'ailleurs était déserte, et comme il n'y avait pas de lune au
ciel, elle se trouvait assez mal éclairée par le gaz qui laissait çà
et là des places dans l'ombre; c'était dans cette ombre que se tenait
madame Prétavoine, ralentissant alors le pas et ne l'allongeant que
lorsqu'elle recevait en plein la lumière.
Une autre femme eût pu avoir peur dans cette rue silencieuse et déserte,
mais c'était un sentiment que madame Prétavoine ne connaissait pas quand
elle n'avait pas des grosses sommes d'argent ou des valeurs sur elle.
C'était même parce qu'elle était bien certaine à l'avance de n'avoir pas
peur, qu'elle n'avait pas pris une voiture pour venir s'embusquer devant
la maison de la vicomtesse: cette voiture aurait eu un cocher, et ce
cocher, surpris de cette étrange station aurait pu devenir un témoin
gênant; mieux valait être seule dans la rue.
Il y avait à peine dix minutes qu'elle était arrivée, lorsqu'elle vit
venir à elle un homme qui marchait avec nonchalance et sans se presser.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas d'elle et sous la lumière du bec
de gaz, elle reconnut en lui le jeune homme qu'elle avait vu chez
madame de la Roche-Odon la première fois qu'elle s'y était présentée,
c'est-à-dire Cerda.
Il passa près d'elle, sans même la regarder; puis, arrivé à la porte de
la vicomtesse, il sonna et entra.
Madame Prétavoine allait revenir sur ses pas lorsqu'elle aperçut au loin
dans l'ombre une forme confuse qui s'avançait rapidement en rasant les
murs.
Alors elle continua lentement son chemin.
La forme confuse s'était nettement dessinée, c'était une femme; sa
tête était couverte d'un châle brun; elle passa si vite près de madame
Prétavoine que celle-ci ne put voir son visage; elle entendit seulement
sa respiration, qui était haletante.
Mais elle n'avait pas besoin de la voir, elle savait que c'était Rosa
Zampi.
Arrivée devant le n° 81, celle-ci s'arrêta un moment.
Qu'allait-elle faire?
Les gens du peuple, à Rome, ne sont pas habitués à avoir affaire aux
concierges, qui sont rares dans cette ville et ne se rencontrent guère
que dans les maisons louées aux étrangers: sans doute Rosa se demandait
comment entrer; mais son hésitation ne fut pas longue; elle tira la
sonnette; la porte s'ouvrit et se referma; elle était entrée.
Madame Prétavoine, qui s'était arrêtée, revint vivement sur ses pas, et,
traversant la rue, se blottit dans l'ombre d'une grande porte, vis-à-vis
la maison de la vicomtesse; puis, elle resta là immobile, épiant,
regardant, écoutant comme le chasseur à l'affût.
Et de fait, le gibier qu'elle poursuivait n'était-il pas tombé dans son
embuscade?
L'heure sonna et frappa sur le coeur de madame Prétavoine.
C'était beaucoup d'avoir amené Cerda et Rosa chez madame de la
Roche-Odon, mais maintenant il fallait que lord Harley arrivât.
Si son angoisse fut vive, elle ne fut pas de longue durée; un bruit de
pas retentit sur les dalles sonores.
Un homme se montra, il marchait à pas incertains, et de temps en
temps il portait la main à son front; arrivé devant la maison de la
vicomtesse, il s'arrêta et étendit le bras vers la sonnette; mais au
lieu de sonner, il resta le bras suspendu.
Son geste n'avait pas besoin d'être traduit pour madame Prétavoine;
c'était celui de l'hésitation.
N'allait-il pas entrer?
Il laissa retomber sa main sans sonner et s'éloigna de quelques pas.
--Le lâche! murmura madame Prétavoine, il n'ose pas.
De nouveau il s'arrêta, l'irrésolution, la perplexité et l'angoisse se
trahissaient dans ses mouvements incohérents.
Tout à coup il traversa vivement la rue et se trouva presque face à face
avec madame Prétavoine.
Mais il ne prit pas garde à elle; se retournant il regarda les fenêtres
de la vicomtesse; des ombres fantastiques simulant des grands bras et
des mouvements violents se dessinaient sur les rideaux; en même temps on
entendit des éclats de voix.
D'un bond lord Harley sauta la rue et ayant sonné, il entra vivement.
Enfin, enfin!
Ils étaient donc en présence les uns des autres, et si de son affût elle
ne voyait point et n'entendait point ce qui se passait et se disait
entre-eux, elle pouvait cependant, par les ombres qui se dessinaient sur
les rideaux et par les éclats de voix qui retentissaient dans le silence
de la nuit, suivre assez clairement la scène pour deviner ce qu'elle
était.
Terrible sans doute; mais cela n'épouvantait pas madame Prétavoine, bien
au contraire.
Il n'y avait que quelques minutes que la porte s'était refermée sur lord
Harley quand elle se rouvrit devant lui; il s'arrêta un moment sur le
trottoir comme si tout à coup la nuit s'était faite devant ses yeux.
Poussée par la curiosité, madame Prétavoine avait quitté l'embrasure de
la porte dans laquelle elle se cachait, et elle avait avancé de deux
pas, le cou tendu.
Brusquement, lord Harley traversa la rue et venant à elle, il lui dit
d'une voix furieuse deux ou trois mots en anglais qu'elle ne comprit
pas.
Elle se garda de répondre.
Alors il se pencha sur elle pour la regarder, mais dans l'ombre il ne
put pas voir son visage qu'elle avait d'ailleurs détourné.
Avant qu'elle eût pu se défendre, il la saisit par le bras et l'entraîna
au milieu de la rue, sous la lumière du bec de gaz, et la tenant
solidement d'une main malgré les efforts qu'elle faisait pour se
dégager, de l'autre il abaissa le capuchon dans lequel elle se cachait.
Puis se penchant de nouveau sur elle, il la regarda.
Mais presque instantanément il lui abandonna le bras, et sans un mot il
s'éloigna.
Bien qu'elle ne fût pas peureuse, son saisissement avait été si vif,
qu'elle resta un moment sans trop savoir où elle était, après que lord
Harley se fut éloigné.
Mais elle n'avait pas l'habitude de s'abandonner à ses émotions pas plus
qu'à l'ébranlement de ses nerfs.
Elle réagit vivement et vigoureusement contre la surprise qui, durant
quelques secondes, l'avait paralysée, et se dit qu'elle avait été bien
bête de se laisser surprendre ainsi.
L'action de lord Harley, incompréhensible tout d'abord, s'expliquait
facilement en l'examinant: malgré sa préoccupation, il l'avait vue,
lorsque traversant la rue avant de sonner, il s'était presque jeté sur
elle, et lorsqu'en sortant il l'avait retrouvée à la même place, l'idée
lui était venue qu'elle était là pour l'observer; donc puisqu'elle
savait qu'il allait arriver, c'était elle qui devait avoir écrit la
lettre anonyme.
Cela se déduisait logiquement, et le reste était tout aussi clair.
S'il l'avait ainsi brusquement entraînée sous le bec de gaz, c'était
dans l'espérance de la reconnaître, et s'il s'était éloigné avec un
geste de fureur, c'était parce que le visage qu'il avait vu ne lui avait
rien dit.
Mais ayant échappé à ce danger, il était imprudent de s'exposer à un
autre: Cerda et Rosa, qui, eux aussi, pouvaient l'avoir vue en passant,
allaient peut-être venir à elle en la retrouvant là lorsqu'ils
descendraient, et il n'était pas du tout certain qu'ils se
contenteraient du geste de fureur de lord Harley: les italiens ont
le sang plus bouillant que les Anglais, et leur main est prompte au
couteau.
Elle s'éloigna donc, si vive que fût son envie de voir la fin de cette
scène, qui avait si bien commencé.
Ce qu'elle avait vu, d'ailleurs, était pour elle le point essentiel,
celui-là même qu'elle avait désiré et poursuivi,--c'est-à-dire le départ
de lord Harley.
Le reste était affaire de simple curiosité. Ce n'était pas la querelle
de Cerda avec madame de la Roche-Odon ou de Rosa avec Cerda, qui devait
faire le mariage d'Aurélien; c'était celle de lord Harley avec la
vicomtesse.
Et pour celle-là, elle était fixée.
Sans avoir vu comment les choses s'étaient passées, elle pouvait
sûrement reconstituer leur marche.
En pénétrant chez la vicomtesse, lord Harley avait entendu et vu la
scène que Rosa faisait à Cerda, et, aux premiers mots, il avait tout
compris. Alors, sans faire lui-même une scène à sa maîtresse, il était
sorti.
Cela résultait jusqu'à l'évidence du peu de temps qu'il avait passé dans
la maison. Bien certainement il s'était contenté de ce qu'il avait vu et
entendu, et s'il avait dit un mot, ç'avait été un seul: «Tout est fini!»
Et, pour madame Prétavoine, ce mot suffisait. Quant au reste, elle
n'avait pas à en prendre souci.
La seule question inquiétante qui se présentait, était de savoir si,
après être ainsi sorti sous l'impulsion d'une juste fureur, lord Harley
ne reviendrait pas ramené par la lâcheté de la passion.
Mais c'était là une question insoluble et même insondable pour le
présent; l'avenir seul pouvait la décider.
Et, rentrée dans sa chambre, madame Prétavoine se coucha avec la douce
satisfaction d'avoir bien employé sa soirée.
Le lendemain matin, de bonne heure, elle entra dans la chambre
d'Aurélien avant que celui-ci fût éveillé, et ce fut le bruit de sa
porte qui lui fit ouvrir les yeux.
--Je désire que vous vous arrangiez pour voir le prince Michel
aujourd'hui; dit-elle.
--Ah! et pourquoi?
--Pour le voir.
--Et c'est tout?
--C'est le principal, surtout si vous l'observez bien.
--Dans quel sens?
Madame Prétavoine n'aimait point à parler de ce qu'elle avait entrepris,
avant de l'avoir mené à bonne fin; mais, dans le cas présent, elle était
obligée de manquer à cette règle de conduite, et de s'ouvrir jusqu'à un
certain point à son fils, si elle voulait que celui-ci lui vint en aide
d'une manière efficace.
--J'ai tout lieu de supposer, dit-elle, que lord Harley a rompu avec
madame de la Roche-Odon.
--C'est impossible! Il y a trois jours encore ils étaient au mieux, je
puis vous l'assurer.
--Trois jours, c'est bien loin.
--Et quand aurait eu lieu cette rupture, alors?
--Cette nuit à minuit.
--Vous êtes sortie déjà ce matin?
--Non.
--Vous avez vu quelqu'un?
--Personne, ce matin.
--Cependant...
--Vous savez que je ne parle jamais à la légère; je suis sortie hier à
minuit, et j'ai appris ce que je viens de vous dire.
Aurélien regarda sa mère avec stupéfaction.
--Et pourquoi voulez-vous que j'observe Michel? demanda-t-il.
--Pour voir l'effet que cette rupture a produit sur lui.
--Je ne peux pas l'interroger?
--Assurément, non; d'ailleurs, interroger les gens est un mauvais moyen
pour apprendre ce qu'ils ont intérêt à cacher; je suis certaine de la
rupture, mais j'ignore, bien entendu, si elle ne sera pas suivie d'un
rapprochement; voilà pourquoi je vous demande d'observer attentivement
le prince Michel; si la rupture persiste, elle se traduira dans sa
mauvaise humeur; si au contraire un rapprochement se produit, cette
mauvaise humeur disparaîtra.
--Michel est toujours de mauvaise humeur.
--Plus ou moins, c'est pour vous, qui devez maintenant le bien
connaître, une affaire de mesure; de plus, je vous demande de ne pas lui
donner d'argent s'il veut vous en emprunter.
--Cela serait difficile avec les habitudes que je lui ai laissé prendre.
--Vous direz que vous êtes à court.
--Il me demandera de lui donner un chèque sur la banque de Rome.
--Vous répondrez que votre crédit est épuisé; au reste, il s'agit de lui
faire tirer la langue pendant quelques jours seulement; c'est un moyen
pour moi plus sûr qu'un interrogatoire de savoir où en sont les
choses; dans quelques jours vous mettrez de nouveau notre bourse à sa
disposition et plus largement que jamais, de façon qu'il soit bien
certain à l'avance d'obtenir de vous tout ce qu'il voudra, et qu'il
compte sur vous comme sur son banquier, s'il en avait un.
--Comme il a déjà cette confiance, c'est ce qui rend un refus difficile;
mais il sera fait ainsi que vous désirez.
--Tout en fréquentant le prince Michel, le plus qu'il vous sera possible
aujourd'hui et pendant quelques jours encore, vous verrez aussi votre
ami, M. de Vaunoise, et vous écouterez attentivement tout ce qu'il vous
racontera; enfin vous écouterez de la même façon tous ceux avec qui vous
êtes en relations; il est impossible que la rupture de lord Harley avec
la vicomtesse de la Roche-Odon ne soulève pas un scandale dans Rome, et
il est impossible que la rupture de Corda avec la vicomtesse d'une part,
et d'autre part avec Rosa Zampi...
--Cerda, Rosa Zampi, la vicomtesse!...
--Oui, dit madame Prétavoine en souriant, c'était une échéance.
Et enchantée de sa plaisanterie, elle se mit à rire d'un petit rire sec,
en se frottant doucement les deux paumes des mains l'une contre l'autre.
Puis reprenant la parole:
--Vous comprenez, n'est-ce pas, que tout cela va soulever un beau tapage
et dans la société étrangère et dans le monde du théâtre; ce que je vous
demande, c'est de recueillir avec soin tout ce qui aura rapport à ces
divers personnages; seulement, si vous devez écouter, vous ne devez pas
parler. Vous ne savez rien, et vous ne saurez que ce qu'on vous aura
raconté dix fois. Si vous commettiez aujourd'hui une indiscrétion, ou
même si vous laissiez paraître sur votre visage quelque chose qui pût
donner à croire que vous connaissez les événements de cette nuit,
nous serions exposés à perdre les avantages de cette rupture, et ces
avantages seront considérables, puisqu'ils vous feront obtenir le
consentement de madame de la Roche-Odon à votre mariage avec Bérengère.
--Un mot seulement, une question?... cette rupture, c'est vous qui...
--Moi!
--Mais...
--Croyez-vous donc que Dieu ne fait rien pour ceux qui sont les siens?
Cette rupture est l'oeuvre de la Providence.
--Sans doute, mais...
--C'est le ciel, mon cher enfant, qui veut votre mariage, et rien de ce
que nous entreprenons ne réussirait si le ciel n'était pas avec nous;
comment voulez-vous que moi, étrangère dans cette ville; qui ne connais
pas le chanteur Cerda, qui ne connais pas Rosa Zampi, qui ne connais pas
lord Harley, qui connais à peine la vicomtesse de la Roche-Odon, comment
voulez-vous que j'aie accompli ces ruptures? C'est à Dieu que nous
devons adresser nos remerciements, et pendant que vous allez vous
promener dans la ville pour recueillir les fruits de la grâce qui nous
est accordée, je vais avec la bonne soeur Sainte-Julienne allumer un
cierge pour vous et un pour moi à Saint-Jean de Latran, à Sainte-Marie
Majeure, à Saint-Paul, à Saint-Sébastien, à Saint-Laurent et à
Sainte-Croix de Jérusalem.