XLIII

Quand madame de la Roche-Odon ramena Aurélien à la porte des demoiselles

Bonnefoy, madame Prétavoine, suivie de la soeur Sainte-Julienne,

marchant derrière elle comme son ombre; rentrait justement de ses

stations dans les saintes basiliques où elle avait été allumer des

cierges pour remercier le bon Dieu et la très-sainte Vierge du succès

qu'elle avait obtenu.

Venant en sens contraire de la calèche, elle arriva en même temps

qu'elle devant la madone des soeurs Bonnefoy.

--Aurélien dans la calèche de la vicomtesse! Quel était ce miracle?

Mais ce n'était point l'habitude de madame Prétavoine de se laisser

aller à la surprise.

Elle avait mieux à faire pour le moment d'ailleurs; vivement elle

s'avança pour saluer madame de la Roche-Odon et s'informer de sa santé.

--Mère, c'est madame Prétavoine, dit Michel.

Et de nouveau la vicomtesse, qui n'avait guère parlé pendant la

promenade, parut sortir de son rêve; sa figure contractée s'anima, ses

yeux eurent un éclair, ses lèvres eurent un sourire; on eût dit d'une

comédienne avertie par le régisseur que c'était à elle d'entrer en

scène, et qui se faisait rapidement la tête de son rôle.

Avec la meilleure grâce du monde elle reprocha à madame Prétavoine de ne

pas l'avoir vue plus souvent, et elle exprima l'espérance que désormais

elle voudrait bien accompagner son fils dans ses visites.

Puis, cela dit en aussi peu de mots que possible, elle fit signe à

Michel d'avertir le cocher de continuer son chemin.

Et avant que les chevaux se fussent remis en route, elle reprit sa

physionomie accablée, son regard morne.

Aussitôt madame Prétavoine se tourna vers son fils:

--Vous montez?

--Assurément.

--Alors je vous suis.

Mais avant de rejoindre son fils, qui avait pris les devants, madame

Prétavoine fut arrêtée en chemin.

En son absence, mademoiselle Emma était venue pour la voir; elle

reviendrait dans la soirée.

La vicomtesse d'un côté, Emma de l'autre, la situation se dessinait;

mais avant de se préoccuper de la femme de chambre et de sa visite, il

fallait vider la question de la maîtresse.

--Eh bien, demanda madame Prétavoine lorsqu'elle se fut enfermée avec

Aurélien, ne m'expliquerez-vous pas comment je vous retrouve dans la

voiture de madame de la Roche-Odon?

Aurélien donna ces explications longues, détaillées, complètes; en

racontant tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait entendu dans

sa journée, sans que sa mère l'interrompît une seule fois, sans même

qu'elle fît un signe d'approbation ou de blâme.

Lorsqu'il fut arrivé au bout de son récit, elle garda le silence.

Alors les craintes d'Aurélien lui revinrent, et la question qu'il

s'était posée souvent en donnant le bras à Michel ou en s'asseyant à

côté de la vicomtesse se représenta à son esprit.

--Ai-je eu tort?

Madame Prétavoine le regarda un moment sans rien dire, puis tout à coup

se levant et lui prenant la tête dans ses deux mains, elle l'embrassa

sur le front.

--Le bon Dieu est avec nous, dit-elle, Bérengère sera votre femme.

--Alors j'ai bien fait d'accompagner Michel?

--N'est-il pas déjà votre beau-frère; non-seulelement vous avez bien

fait de l'accompagner, mais maintenant il faut le défendre partout,

ainsi que la vicomtesse qui est la mère de votre femme; on peut croire

d'étrangers ce qu'on ne croit pas des siens; maintenant il me paraît

très-possible que madame de la Roche-Odon soit une pauvre calomniée par

la malignité publique.

--C'est ce que j'ai déjà répondu à Vaunoise.

--Ah! mon cher fils, comme nous nous entendons; rien n'est plus doux

pour mon coeur que cette entente.

Maintenant ce qui inquiétait madame Prétavoine, c'était la visite de

mademoiselle Emma. Pourquoi la femme de chambre de mademoiselle de la

Roche-Odon voulait-elle la voir? Avait-elle des soupçons?

Ce fut à neuf heures que mademoiselle Emma arriva: madame Prétavoine

l'attendait seule dans sa chambre, Aurélien était sorti et la soeur

Sainte-Julienne s'était retirée chez elle.

Au premier coup d'oeil, madame Prétavoine vit que l'entretien allait

être sérieux, et ce fut une raison pour elle de redoubler de politesse

et d'affabilité, mais avec une nuance de tristesse.

--Vous savez ce qui s'est passé? dit mademoiselle Emma.

--Lorsque je suis rentrée ce soir, mon fils m'a parlé de certains bruits

qui couraient dans Rome; seraient-ils vrais?

--Quels bruits?

--Une scène aurait eu lieu chez madame la vicomtesse, entre ce chanteur

et cette fille; lorsque j'ai appris cela, je n'ai été qu'à moitié

surprise, pensant que vous aviez sans doute exécuté votre idée. J'avoue

cependant que je ne croyais pas que vous vous y décideriez, car s'il y

avait de bonnes raisons pour faire écrire cette lettre, il y en avait

tant d'autres pour ne pas l'envoyer! Mais ce qui m'a stupéfiée, c'est

ce qu'on m'a dit au sujet de lord Harley. Comment lord Harley se

trouve-t-il mêlé à cette affaire? Je n'y comprends absolument rien.

--Ni moi non plus, répondit Emma en regardant madame Prétavoine dans les

yeux.

--Ne m'aviez-vous pas dit qu'il ne revenait jamais d'Ardéa sans prévenir

madame la vicomtesse?

--Il n'était jamais revenu.

--Alors il avait donc des soupçons?

--Il faut croire.

--Comment lui étaient-ils venus?

--C'est justement ce que je cherche.

--Supposez-vous qu'il ait été prévenu par quelqu'un?

--J'en suis sûre.

--Par qui?

Il y avait tant de simplicité, tant d'ignorance, tant de candeur, tant

de bonne foi dans le ton de madame Prétavoine que mademoiselle Emma fut

un moment déconcertée.

Mais bientôt elle reprit:

--Une seule personne savait avec moi que cette Rosa Zampi devait se

rencontrer hier, à minuit, chez madame la vicomtesse avec Cerda.

--Cela est grave.

--N'est-ce pas?

--J'entends si cette personne avait intérêt à prévenir lord Harley;

connaissez-vous cet intérêt?

--Je le cherche.

--Est-ce que cette personne pouvait être ou était une rivale?

--Non.

--Alors ce serait une vengeance.

Emma resta un moment sans répondre; puis, tout à coup, comme si elle

prenait son élan pour se jeter au milieu d'un danger:

--Il vaut mieux, s'écria-t-elle, que je vous nomme tout de suite cette

personne.

--Je la connais?

--Mais, c'est vous, madame!

--Moi! s'écria madame Prétavoine.

--Vous seule saviez que je devais faire écrire à Rosa Zampi de venir

surprendre Cerda chez madame.

Madame Prétavoine joignit les deux mains et levant ses bras vers une

madone qui était accrochée vis-à-vis d'elle:

--O sainte Vierge! s'écria-t-elle; ô Marie conçue sans péché!

Et elle resta ainsi assez longtemps, semblant demander une inspiration à

cette madone.

Sans doute la madone répondit, car bientôt, se levant, madame Prétavoine

vint se placer devant mademoiselle Emma.

--Savez-vous ce que mon fils et moi nous sommes venus faire à Rome?

dit-elle.

Emma fit un signe négatif.

--Non, n'est-ce pas; eh bien, je vais vous l'expliquer; mais avant il

faut que je vous confie un secret. Vous savez, n'est-ce pas, que nous

sommes de l'intimité du vieux comte de la Roche-Odon. Dans cette

intimité mon fils n'a pu voir mademoiselle Bérengère sans l'aimer, et

il a conçu pour elle une véritable passion. Quand j'ai connu cet amour,

j'en ai tout d'abord été malheureuse, car il y a entre mademoiselle

Bérengère et mon fils l'obstacle de la naissance; mais, comme la fortune

de mon fils est supérieure à celle que mademoiselle Bérengère aura un

jour, j'ai pensé que cet obstacle de la naissance pouvait être aplani,

et alors nous sommes venus à Rome. Dans quel but, ne le devinez-vous

point?

--Non, madame.

--Dans le but de demander à madame la vicomtesse de la Roche-Odon de

consentir au mariage de sa fille avec mon fils. Et voilà pourquoi j'ai

cherché à me rapprocher d'elle. Voilà pourquoi, froidement accueillie,

j'ai cherché à me créer des relations qui me missent en rapport avec

elle. Enfin, voilà pourquoi j'ai si vivement insisté auprès de vous

pour amener un mariage entre lord Harley et madame la vicomtesse de la

Roche-Odon, mais qui était la belle-mère de mon fils. Ce mariage faisait

cesser un état que, comme chrétienne, je déplorais, et que comme parente

je ne pouvais tolérer. Comprenez-vous maintenant?

--Ce que vous vouliez s'est réalisé; cet état a cessé.

--Il est vrai, et en même temps qu'il prenait fin, notre projet a pris

fin aussi. Cet amour, je vous l'ai dit, était le bonheur pour mon fils,

c'était l'espérance de sa vie. Mais mon fils et moi nous sommes avant

tout chrétiens. Après le scandale épouvantable qui vient de se produire,

nous renonçons à ce mariage. Je ne sais si mon fils se consolera jamais

de la grande douleur qui vient de le frapper; mais, dut-il en mourir,

il offrirait sa vie en sacrifice, plutôt que se laisser entraîner dans

l'abîme de honte que ce scandale vient d'ouvrir. Les paroles que je

prononce en ce moment sont celles-là mêmes que j'ai fait entendre à mon

fils quand il m'a parlé de cette catastrophe. Tout d'abord son coeur

s'est révolté; mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu, il trouvera des

consolations dans notre sainte religion. Voilà, quant à nous, ce qu'a

fait l'indiscrétion de cette personne que vous cherchez: notre malheur,

la vie de mon fils brisée.

--Madame...

--Oh! je ne vous adresse pas de reproches, je ne me plains même pas;

l'excès du malheur rend injustes les âmes qui ne sont point éclairées

par la foi; et le vôtre aussi bien que celui de votre maîtresse que vous

aimez et servez avec tant de dévouement, est si grand qu'il explique les

injustices les plus invraisemblables. Continuez donc vos recherches.

Mais si j'ai un conseil à vous donner, que ce soit avec discrétion. Car

vous pouvez ne pas toujours tomber sur une femme qui, comme moi, ait

fait du pardon des injures, la règle de sa vie. Que serait-il arrivé

si je m'étais abandonnée à la colère? Une seule chose, il me semble.

J'aurais été trouver madame de la Roche-Odon et je lui aurais dit la

vérité. Mon Dieu, je sais bien que vous n'avez agi que dans l'intérêt

de madame la vicomtesse. Mais enfin, croyez-vous que celle-ci

vous pardonnerait jamais, surtout après ce qui s'est passé, votre

intervention dans ses affaires, intervention qui devait la sauver et qui

l'a perdue! irrémissiblement perdue.

Et sur ces mots, madame Prétavoine fit un pas vers la porte.

Comte du Pape · 第 53 / 62 题