Quand madame de la Roche-Odon ramena Aurélien à la porte des demoiselles
Bonnefoy, madame Prétavoine, suivie de la soeur Sainte-Julienne,
marchant derrière elle comme son ombre; rentrait justement de ses
stations dans les saintes basiliques où elle avait été allumer des
cierges pour remercier le bon Dieu et la très-sainte Vierge du succès
qu'elle avait obtenu.
Venant en sens contraire de la calèche, elle arriva en même temps
qu'elle devant la madone des soeurs Bonnefoy.
--Aurélien dans la calèche de la vicomtesse! Quel était ce miracle?
Mais ce n'était point l'habitude de madame Prétavoine de se laisser
aller à la surprise.
Elle avait mieux à faire pour le moment d'ailleurs; vivement elle
s'avança pour saluer madame de la Roche-Odon et s'informer de sa santé.
--Mère, c'est madame Prétavoine, dit Michel.
Et de nouveau la vicomtesse, qui n'avait guère parlé pendant la
promenade, parut sortir de son rêve; sa figure contractée s'anima, ses
yeux eurent un éclair, ses lèvres eurent un sourire; on eût dit d'une
comédienne avertie par le régisseur que c'était à elle d'entrer en
scène, et qui se faisait rapidement la tête de son rôle.
Avec la meilleure grâce du monde elle reprocha à madame Prétavoine de ne
pas l'avoir vue plus souvent, et elle exprima l'espérance que désormais
elle voudrait bien accompagner son fils dans ses visites.
Puis, cela dit en aussi peu de mots que possible, elle fit signe à
Michel d'avertir le cocher de continuer son chemin.
Et avant que les chevaux se fussent remis en route, elle reprit sa
physionomie accablée, son regard morne.
Aussitôt madame Prétavoine se tourna vers son fils:
--Vous montez?
--Assurément.
--Alors je vous suis.
Mais avant de rejoindre son fils, qui avait pris les devants, madame
Prétavoine fut arrêtée en chemin.
En son absence, mademoiselle Emma était venue pour la voir; elle
reviendrait dans la soirée.
La vicomtesse d'un côté, Emma de l'autre, la situation se dessinait;
mais avant de se préoccuper de la femme de chambre et de sa visite, il
fallait vider la question de la maîtresse.
--Eh bien, demanda madame Prétavoine lorsqu'elle se fut enfermée avec
Aurélien, ne m'expliquerez-vous pas comment je vous retrouve dans la
voiture de madame de la Roche-Odon?
Aurélien donna ces explications longues, détaillées, complètes; en
racontant tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait entendu dans
sa journée, sans que sa mère l'interrompît une seule fois, sans même
qu'elle fît un signe d'approbation ou de blâme.
Lorsqu'il fut arrivé au bout de son récit, elle garda le silence.
Alors les craintes d'Aurélien lui revinrent, et la question qu'il
s'était posée souvent en donnant le bras à Michel ou en s'asseyant à
côté de la vicomtesse se représenta à son esprit.
--Ai-je eu tort?
Madame Prétavoine le regarda un moment sans rien dire, puis tout à coup
se levant et lui prenant la tête dans ses deux mains, elle l'embrassa
sur le front.
--Le bon Dieu est avec nous, dit-elle, Bérengère sera votre femme.
--Alors j'ai bien fait d'accompagner Michel?
--N'est-il pas déjà votre beau-frère; non-seulelement vous avez bien
fait de l'accompagner, mais maintenant il faut le défendre partout,
ainsi que la vicomtesse qui est la mère de votre femme; on peut croire
d'étrangers ce qu'on ne croit pas des siens; maintenant il me paraît
très-possible que madame de la Roche-Odon soit une pauvre calomniée par
la malignité publique.
--C'est ce que j'ai déjà répondu à Vaunoise.
--Ah! mon cher fils, comme nous nous entendons; rien n'est plus doux
pour mon coeur que cette entente.
Maintenant ce qui inquiétait madame Prétavoine, c'était la visite de
mademoiselle Emma. Pourquoi la femme de chambre de mademoiselle de la
Roche-Odon voulait-elle la voir? Avait-elle des soupçons?
Ce fut à neuf heures que mademoiselle Emma arriva: madame Prétavoine
l'attendait seule dans sa chambre, Aurélien était sorti et la soeur
Sainte-Julienne s'était retirée chez elle.
Au premier coup d'oeil, madame Prétavoine vit que l'entretien allait
être sérieux, et ce fut une raison pour elle de redoubler de politesse
et d'affabilité, mais avec une nuance de tristesse.
--Vous savez ce qui s'est passé? dit mademoiselle Emma.
--Lorsque je suis rentrée ce soir, mon fils m'a parlé de certains bruits
qui couraient dans Rome; seraient-ils vrais?
--Quels bruits?
--Une scène aurait eu lieu chez madame la vicomtesse, entre ce chanteur
et cette fille; lorsque j'ai appris cela, je n'ai été qu'à moitié
surprise, pensant que vous aviez sans doute exécuté votre idée. J'avoue
cependant que je ne croyais pas que vous vous y décideriez, car s'il y
avait de bonnes raisons pour faire écrire cette lettre, il y en avait
tant d'autres pour ne pas l'envoyer! Mais ce qui m'a stupéfiée, c'est
ce qu'on m'a dit au sujet de lord Harley. Comment lord Harley se
trouve-t-il mêlé à cette affaire? Je n'y comprends absolument rien.
--Ni moi non plus, répondit Emma en regardant madame Prétavoine dans les
yeux.
--Ne m'aviez-vous pas dit qu'il ne revenait jamais d'Ardéa sans prévenir
madame la vicomtesse?
--Il n'était jamais revenu.
--Alors il avait donc des soupçons?
--Il faut croire.
--Comment lui étaient-ils venus?
--C'est justement ce que je cherche.
--Supposez-vous qu'il ait été prévenu par quelqu'un?
--J'en suis sûre.
--Par qui?
Il y avait tant de simplicité, tant d'ignorance, tant de candeur, tant
de bonne foi dans le ton de madame Prétavoine que mademoiselle Emma fut
un moment déconcertée.
Mais bientôt elle reprit:
--Une seule personne savait avec moi que cette Rosa Zampi devait se
rencontrer hier, à minuit, chez madame la vicomtesse avec Cerda.
--Cela est grave.
--N'est-ce pas?
--J'entends si cette personne avait intérêt à prévenir lord Harley;
connaissez-vous cet intérêt?
--Je le cherche.
--Est-ce que cette personne pouvait être ou était une rivale?
--Non.
--Alors ce serait une vengeance.
Emma resta un moment sans répondre; puis, tout à coup, comme si elle
prenait son élan pour se jeter au milieu d'un danger:
--Il vaut mieux, s'écria-t-elle, que je vous nomme tout de suite cette
personne.
--Je la connais?
--Mais, c'est vous, madame!
--Moi! s'écria madame Prétavoine.
--Vous seule saviez que je devais faire écrire à Rosa Zampi de venir
surprendre Cerda chez madame.
Madame Prétavoine joignit les deux mains et levant ses bras vers une
madone qui était accrochée vis-à-vis d'elle:
--O sainte Vierge! s'écria-t-elle; ô Marie conçue sans péché!
Et elle resta ainsi assez longtemps, semblant demander une inspiration à
cette madone.
Sans doute la madone répondit, car bientôt, se levant, madame Prétavoine
vint se placer devant mademoiselle Emma.
--Savez-vous ce que mon fils et moi nous sommes venus faire à Rome?
dit-elle.
Emma fit un signe négatif.
--Non, n'est-ce pas; eh bien, je vais vous l'expliquer; mais avant il
faut que je vous confie un secret. Vous savez, n'est-ce pas, que nous
sommes de l'intimité du vieux comte de la Roche-Odon. Dans cette
intimité mon fils n'a pu voir mademoiselle Bérengère sans l'aimer, et
il a conçu pour elle une véritable passion. Quand j'ai connu cet amour,
j'en ai tout d'abord été malheureuse, car il y a entre mademoiselle
Bérengère et mon fils l'obstacle de la naissance; mais, comme la fortune
de mon fils est supérieure à celle que mademoiselle Bérengère aura un
jour, j'ai pensé que cet obstacle de la naissance pouvait être aplani,
et alors nous sommes venus à Rome. Dans quel but, ne le devinez-vous
point?
--Non, madame.
--Dans le but de demander à madame la vicomtesse de la Roche-Odon de
consentir au mariage de sa fille avec mon fils. Et voilà pourquoi j'ai
cherché à me rapprocher d'elle. Voilà pourquoi, froidement accueillie,
j'ai cherché à me créer des relations qui me missent en rapport avec
elle. Enfin, voilà pourquoi j'ai si vivement insisté auprès de vous
pour amener un mariage entre lord Harley et madame la vicomtesse de la
Roche-Odon, mais qui était la belle-mère de mon fils. Ce mariage faisait
cesser un état que, comme chrétienne, je déplorais, et que comme parente
je ne pouvais tolérer. Comprenez-vous maintenant?
--Ce que vous vouliez s'est réalisé; cet état a cessé.
--Il est vrai, et en même temps qu'il prenait fin, notre projet a pris
fin aussi. Cet amour, je vous l'ai dit, était le bonheur pour mon fils,
c'était l'espérance de sa vie. Mais mon fils et moi nous sommes avant
tout chrétiens. Après le scandale épouvantable qui vient de se produire,
nous renonçons à ce mariage. Je ne sais si mon fils se consolera jamais
de la grande douleur qui vient de le frapper; mais, dut-il en mourir,
il offrirait sa vie en sacrifice, plutôt que se laisser entraîner dans
l'abîme de honte que ce scandale vient d'ouvrir. Les paroles que je
prononce en ce moment sont celles-là mêmes que j'ai fait entendre à mon
fils quand il m'a parlé de cette catastrophe. Tout d'abord son coeur
s'est révolté; mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu, il trouvera des
consolations dans notre sainte religion. Voilà, quant à nous, ce qu'a
fait l'indiscrétion de cette personne que vous cherchez: notre malheur,
la vie de mon fils brisée.
--Madame...
--Oh! je ne vous adresse pas de reproches, je ne me plains même pas;
l'excès du malheur rend injustes les âmes qui ne sont point éclairées
par la foi; et le vôtre aussi bien que celui de votre maîtresse que vous
aimez et servez avec tant de dévouement, est si grand qu'il explique les
injustices les plus invraisemblables. Continuez donc vos recherches.
Mais si j'ai un conseil à vous donner, que ce soit avec discrétion. Car
vous pouvez ne pas toujours tomber sur une femme qui, comme moi, ait
fait du pardon des injures, la règle de sa vie. Que serait-il arrivé
si je m'étais abandonnée à la colère? Une seule chose, il me semble.
J'aurais été trouver madame de la Roche-Odon et je lui aurais dit la
vérité. Mon Dieu, je sais bien que vous n'avez agi que dans l'intérêt
de madame la vicomtesse. Mais enfin, croyez-vous que celle-ci
vous pardonnerait jamais, surtout après ce qui s'est passé, votre
intervention dans ses affaires, intervention qui devait la sauver et qui
l'a perdue! irrémissiblement perdue.
Et sur ces mots, madame Prétavoine fit un pas vers la porte.