Les choses étant ainsi disposées de ce côté, madame Prétavoine put
revenir à madame de la Roche-Odon, à Cerda et à Rosa Zampi.
Il n'y avait pas de temps à perdre avec ces marionnettes, dont elle
tenait les fils dans sa main.
En effet, Rosa Zampi pouvait se brouiller avec son amant.
De son côté, la vicomtesse pouvait se fâcher avec Cerda.
Et si l'un ou l'autre de ces résultats se produisait, c'en était fait de
toutes ses combinaisons; il fallait trouver autre chose pour amener une
rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley.
Il y avait donc urgence à agir, ou plus justement à faire agir
mademoiselle Rosa Zampi, principal personnage de la pièce qui allait se
jouer.
Madame Prétavoine avait longuement réfléchi à la façon dont elle devait
imprimer l'impulsion à cette marionnette.
Sans doute, la chose en soi ne présentait pas de grandes difficultés.
En écrivant à Rosa Zampi une lettre anonyme que copierait le premier
écrivain public venu, et en disant dans cette lettre que Cerda était
l'amant de madame de la Roche-Odon, il était bien certain que la
jalousie de cette Transtévérine, prompte aux coups de couteau, lui
ferait faire quelque éclat.
Ce qu'il fallait à madame Prétavoine, ce n'était pas un coup de couteau
donné dans le _spaccio di vino_ de M. Zampi père; que lui importait en
effet que Cerda reçût ou ne reçût pas des coups de couteau?
Pour elle, pour ses intérêts, il n'y avait qu'une chose utile, c'était
que le scandale, si scandale il y avait, ou le coup de couteau (ce qui
était meilleur), eussent pour théâtre l'appartement même de madame de
la Roche-Odon, de telle sorte que lord Harley ne pût pas conserver le
moindre doute ni la plus légère illusion sur ce qui se serait passé.
Mais comment ouvrir l'appartement de la vicomtesse à mademoiselle Rosa
Zampi?
Là était la difficulté,--le point délicat,--l'inconnue à dégager et à
trouver.
Tout d'abord il était évident qu'une seule personne pouvait ouvrir cet
appartement, et cette personne c'était mademoiselle Emma.
En dehors d'elle, ce qu'on chercherait serait peu pratique ou dangereux,
et madame Prétavoine était de caractère aussi prudent que peu
romanesque; sa règle étant de s'avancer, par un chemin sûr, vers un but
qu'elle apercevait dès le départ, et que, dans sa route, elle ne voulait
pas perdre de vue.
Puisque c'était Emma qui devait être l'instrument de la rupture entre la
vicomtesse et lord Harley, c'était par Emma qu'il fallait mettre Rosa
Zampi en action.
Une fois arrêtée à cette idée, madame Prétavoine ne perdit pas de temps
pour entreprendre cette négociation.
Elle avait un prétexte pour se présenter, ses médailles, car prévenue
par Emma que ces saintes médailles n'étaient pas perdues et qu'elles
avaient été retrouvées sur la table même où elles avaient inutilement
fureté ensemble, elle n'avait eu garde d'aller les reprendre, réservant
cette occasion pour un moment favorable.
--Eh bien, dit Emma en la recevant, vous n'avez guère mis d'empressement
à venir chercher ces médailles, et je vous les aurais renvoyées si vous
ne m'aviez tant recommandé de ne les confier à personne.
--Savez-vous pourquoi j'ai tardé ainsi?
--Non.
--Vous ne devinez pas?
--Vous avez été occupée par votre réception au Vatican.
--Ah! vous avez su?
--Nous avons vu cela dans les journaux.
--Et qu'a dit madame la vicomtesse?
--Que vouliez-vous qu'elle dit!
--C'est juste; je pensais à Condé en parlant ainsi, mais madame la
vicomtesse ne s'intéresse pas à notre cher diocèse. Je vous demandais
donc si vous ne deviniez pas pourquoi je n'étais pas venue chercher mes
médailles.
--Eh bien, non, je ne devine pas.
--C'était parce que j'espérais que mes prières seraient exaucées et
qu'alors vous vous décideriez enfin à coudre ces médailles dans les
robes de madame la vicomtesse.
Emma se mit à rire comme elle l'avait fait la première fois que madame
Prétavoine lui avait communiqué sa pieuse idée.
--Est-ce que mes saintes médailles seraient inutiles aujourd'hui?
demanda madame Prétavoine.
--Elles n'auraient jamais été plus utiles, au contraire.
A de pareilles paroles, il n'y avait qu'à répondre: «Eh bien! prenez-les
alors.» Et c'eût été ce que madame Prétavoine eût répondu si elle avait
sincèrement voulu les voir cousues dans les robes de madame de la
Roche-Odon, mais tel n'était pas son but.
--Alors cela dure toujours? dit-elle.
--Plus que jamais.
--Et l'idée ne vous est pas venue de tenter quelque chose pour rompre
cette liaison et rendre la liberté à cette pauvre vicomtesse?
--Oh! si, bien des fois!
--C'est ce que je me disais en pensant à cette malheureuse situation. Il
est impossible qu'un jour ou l'autre mademoiselle Emma, qui est si bonne
pour madame de la Roche-Odon, ne la sauve pas.
--C'est bien difficile.
--Tout est difficile; seulement, j'ai toujours vu qu'avec de l'adresse
et de la persévérance on réussissait ce qu'on voulait fermement.
--J'hésite.
--Ah! je comprends cela; cependant il y a un moment où l'hésitation
devient une sorte de complicité.
--C'est ce que je me dis.
--Votre idée, n'est-ce pas, l'idée que sûrement vous avez eue, c'est de
faire surprendre ce chanteur auprès de madame la vicomtesse, par cette
fille d'au-delà du Tibre, cette... j'ai oublié le nom.
--C'est là justement qu'est la difficulté.
--Est-ce que ce chanteur ne vient pas ici?
--Il n'y vient que trop.
--Est-ce qu'il ne reste pas quelquefois... la nuit?
Emma ne voulut pas répondre, mais elle fit un signe affirmatif.
--Et vous ne savez jamais à l'avance quand il doit venir, quand il doit
rester?
--Oui, quelquefois; ainsi je suis certaine qu'il viendra d'aujourd'hui
en huit et qu'il restera, c'est sa fête, et madame veut la lui
souhaiter; en sortant de son théâtre il se rendra ici pour souper.
--Eh bien! alors?
--Certainement je n'aurais qu'à faire prévenir cette Rosa Zampi, et la
constatation de l'infidélité de son amant serait facile pour elle; mais
ce n'est pas pour cette fille que cette constatation est utile, c'est
pour madame.
--Je ne comprends pas.
--Que m'importe que Rosa Zampi se fâche avec Cerda; ce que je voudrais,
ce serait que madame se fâchât avec Cerda.
--Comment, vous croyez que si par une lettre anonyme vous préveniez
cette fille que, dans huit jours, c'est-à-dire lundi, n'est-ce pas, à
minuit, elle pourra surprendre son amant auprès d'une dame et dans une
position à ne laisser aucun doute sur leur intimité; que pour cette
surprise elle n'aura qu'à monter au premier étage d'une maison via
Gregoriana, n° 81; à sonner, à écarter vivement le jeune domestique
qui viendra lui ouvrir et à entrer; vous croyez qu'après que madame la
vicomtesse aurait vu cette fille faire une scène à son amant, ce serait
seulement une rupture entre la Transtévérine et le chanteur qui se
produirait?
--Évidemment non, si les choses se passaient ainsi; mais il me paraît
bien difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes ces prévisions
se réalisent.
--Et pourquoi cela? Il est certain, n'est-ce pas, que cette fille, en
recevant votre lettre écrite par un écrivain public, accourt ici. Il est
certain, n'est-ce pas, qu'elle peut facilement repousser votre petit
domestique. Alors est-ce qu'il n'est pas tout naturel qu'en entendant ce
bruit, vous qui êtes occupée à servir le souper des deux coupables, vous
ouvriez la porte de la pièce où ils sont; et alors, est-ce qu'il n'est
pas tout naturel aussi que cette fille se précipite par cette porte? Ce
qui vous paraît difficile me paraît, à moi, aller tout seul. Il est
vrai que je n'entends rien à ces intrigues. Cependant il y a une chose
certaine que je vois, c'est la liberté de madame la vicomtesse.
--Cela, oui.
--Ce que je vois encore, c'est que c'est vous, vous seule qui la sauvez,
et dans des conditions telles que personne ne peut découvrir quel a été
votre rôle, et même si vous en avez joué un; car ouvrir une porte en
entendant un bruit insolite ne constitue pas une intervention.
Madame Prétavoine n'ajouta pas un mot, car elle avait dit l'essentiel;
la réflexion compléterait ce qu'elle avait indiqué.
Se levant, elle mit les médailles dans sa poche.
--Maintenant je vois que je puis les emporter, c'est vous qui ferez le
miracle que j'attendais d'elles.
Puis, arrivée à la porte elle s'arrêta.
--Voulez-vous me permettre une question; tout ce que vous me dites est
si extraordinaire et s'écarte tellement de nos moeurs bourgeoises, que
je n'y comprends rien; comment se fait-il que madame la vicomtesse
reçoive ainsi ce chanteur chez elle; lord Harley peut revenir à
l'improviste, il me semble.
--Jamais sans prévenir.
--Alors il n'a pas de clef?
--Si; mais lord Harley est un gentleman qui pousse à l'extrême la
délicatesse; il ne se présenterait pas ici sans se faire annoncer.
--C'est superbe, cela.
--Ah! madame l'a bien élevé.