Madame Prétavoine sortit du Vatican exaspérée, la rage au coeur.
Les sentiments qu'elle éprouvait étaient de même nature que ceux qui
l'avaient enfiévrée après sa première visite à M. de la Roche-Odon,
alors que pour la première fois de sa vie, elle avait pensé qu'on
pouvait prendre plaisir à guillotiner ces gens-là.
Nobles, prêtres, ils étaient les mêmes.
Il fallait se sacrifier pour eux; cela leur était dû; ils n'avaient pas
à vous en remercier.
Cet évêque de Nyda s'était-il bien moqué d'elle! et elle ne s'était
douté de rien.
Elle avait eu la simplicité de s'imaginer qu'il serait un instrument
entre ses mains, et c'était elle qui en avait été un entre les siennes.
Dupe! Elle dupe!
Elle résolut de s'expliquer avec lui, et le lendemain de l'audience elle
se rendit à son palais.
--Eh bien, chère madame, dit Mgr de la Hotoie en prenant les devants,
avez-vous été heureuse de voir notre Saint-Père? Jamais accueil n'a été
plus affable, plus gracieux!
--Je viens vous adresser mes remerciements en mon nom et au nom de M.
l'abbé Guillemittes.
--Je pense qu'il sera satisfait; je l'ai mis en pleine lumière, vous
laissant vous même jusqu'à un certain point dans l'ombre; et, en parlant
ainsi, j'ai cru aller au-devant de vos désirs; vous avez toujours été si
bonne, si dévouée pour ce pauvre Guillemittes; d'ailleurs cette façon
d'agir était commandée par la faveur dont jouit ici M. l'abbé Fichon,
qui est très-appuyé, très-recommandé par des personnes puissantes: c'est
une lutte, entre lui et Guillemittes, pleine d'intérêt; si Guillemittes
était battu vous succomberiez, vos causes sont solidaires.
--J'ai senti cela.
--N'est-ce pas? d'ailleurs je n'avais pas besoin que vous me le disiez,
je n'en ai pas douté un instant; averti au dernier moment qu'on venait
de faire une tentative en faveur du vicaire général de Condé, je
n'ai pas pu vous prévenir, mais j'ai pensé qu'en me voyant appuyer
Guillemittes si chaudement, vous devineriez que j'avais une raison
impérieuse pour le faire; je vois que mon pressentiment ne m'avait pas
trompé. Si nous réussissons pour Guillemittes, votre succès est assuré;
l'un entraînera l'autre. Nos adversaires battus n'oseront rien contre
vous. Au contraire, si nous avions commencé par vous, cela eût éveillé
leur défiance et nous aurions échoué sur toute la ligne, aussi bien de
votre côté que de celui de Guillemittes.
--Est-ce curieux! les raisons que vous me donnez en ce moment sont
précisément celles que j'imaginais en venant vous remercier, car c'est
une visite de remerciement que je vous fais.
--Je ne la reçois pas; dans quelque temps ce sera différent.
Il était impossible de mettre plus d'affabilité, plus de courtoisie dans
les paroles et dans les manières qu'ils n'en déployaient l'un et l'autre
dans cet entretien, mais les mots qu'ils murmuraient tout bas au fond
du coeur n'étaient pas les mêmes que ceux que leurs lèvres prononçaient
avec de gracieux sourires.
--Essayez donc de vous fâcher, disait l'évêque de Nyda.
--Vous me payerez tout cela plus tard, répliquait madame Prétavoine.
Et ils continuaient à se sourire, madame Prétavoine appuyant de plus en
plus fort sur sa gratitude, Mgr de la Hotoie se refusant de plus en plus
à l'accepter.
--Non, disait-il, pas dans ces termes, je vous prie; plus tard.
--Alors à plus tard, dit madame Prétavoine de guerre lasse.
Et ce fut sur ce mot qu'ils se séparèrent.
Mgr de la Hotoie souriant toujours.
Madame Prétavoine se confondant en respects et en génuflexions.
Mais de son éducation première, au temps où elle courait les rues
d'Hannebault avec les gamins de son âge, il lui était resté des façons
de penser et de s'exprimer qui, malgré la tenue qu'elle s'imposait
maintenant, l'emportaient quelquefois.
A peine avait-elle descendu une dizaine de marches de l'escalier qu'elle
se retourna vers la porte fermée, et, lui montrant le poing:
--Canaille! murmura-t-elle, canaille!
Et elle continua son chemin en proie à une colère furieuse, qui de temps
en temps lui arrachait des cris étouffés.
Sur son chemin, les gens de son quartier, qui vivent en grand nombre
assis ou accroupis devant leur porte, la regardaient passer, et se
demandaient si cette femme noire était une folle ou si ce n'était pas le
diable.
Elle ne retrouva un peu de calme qu'en pensant à Lorenzo Picconi.
Ah! comme elle avait eu bonne idée de s'adresser à cet aide de chambre.
Celui-là n'était point un personnage, c'était un simple domestique; mais
il savait calculer, il savait voir où était son intérêt, et, par cela
seul qu'en la servant il se servirait lui-même, il y avait tout lieu de
croire qu'il agirait.
D'ailleurs, elle le stimulerait.
Elle lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, afin de pouvoir le
remercier du service qu'il lui avait rendu.
Il fut exact, et la rémunération qu'il reçut le disposa à l'épanchement.
--Relativement à l'affaire dont on l'avait entretenu, il en avait
parlé à quelqu'un, qui l'avait communiqué à une personne, qui l'avait
recommandé à un personnage en situation de la faire réussir. On
connaissait le nom de madame Prétavoine; on savait quelle était sa
piété, et l'on était au courant des charités qu'elle distribuait
mystérieusement. Malgré tout le soin qu'elle prenait de se cacher, ces
charités étaient connues, car Rome est une ville où tout se sait, le
bien comme le mal. Ce personnage avait promis de s'intéresser à cette
affaire. Seulement...
Et il s'était arrêté, mais madame Prétavoine lui avait rendu la parole
en lui disant que s'il s'agissait d'argent il ne devait pas être
embarrassé, attendu que, comme elle le lui avait déjà expliqué, elle
était disposée à reconnaître très-largement le service qu'on lui aurait
rendu, et à le reconnaître pour tous ceux qui y auraient travaillé.
Ainsi encouragé, il avait continué:
--C'était précisément d'argent qu'il s'agissait, et il en faudrait
beaucoup, non pour le personnage en question, il était incapable de
recevoir de l'argent, mais pour son entourage qui n'avait pas les mêmes
scrupules que lui.
--Je donnerai ce qu'il faudra.
--Il serait fâcheux que madame pût croire qu'à Rome les choses justes
ne s'obtiennent qu'avec de l'argent, mais depuis la spoliation des
Piémontais la misère est grande.
Et alors il avait longuement expliqué qu'avant cette spoliation il y
avait des personnages qui subvenaient aux besoins de leur maison avec
les produits des hautes charges qu'ils occupaient. Mais, depuis la
spoliation, ces produits avaient été supprimés et les personnages qui
n'avaient pas voulu renvoyer de vieux serviteurs s'étaient trouvés bien
embarrassés pour les payer. C'était leur charité, leur bonté qui faisait
leur gêne. Fallait-il blâmer des serviteurs qui tâchaient de soulager
leur détresse?
Assurément ce n'était pas madame Prétavoine qui porterait un pareil
blâme: cette détresse arrangeait trop bien ses affaires pour qu'elle ne
trouvât pas toutes naturelles les exigences de ceux qui voulaient la
soulager.
Car ses idées avaient changé depuis qu'elle avait quitté Condé, et
maintenant qu'elle était dans la Ville éternelle, elle ne la voyait plus
avec cette auréole de la sainteté devant laquelle pendant si longtemps
elle s'était inclinée de loin, respectueusement.
Le respect s'en était allé.
Elle avait vu que dans ce monde de prêtres et de cardinaux on était en
proie à l'envie, à la jalousie, à la haine ni plus ni moins que dans le
monde profane.
Elle avait constaté que ce n'était point du tout le royaume de la paix
et qu'on y vivait dans un état de guerre intestine, se déchirant, se
calomniant, s'assassinant pour de mesquines querelles aussi bien que
pour de hautes rivalités.
Elle avait entendu raconter des histoires scandaleuses sur certains
cardinaux, non par des profanes, non par des ennemis de l'Église,
mais par des prêtres, même par des cardinaux médisant de leurs amis,
calomniant leurs ennemis.--Celui-ci était de moeurs peu austères et le
pape riait lui-même en lisant les entrefilets de la _Capitale_ dans
lesquels on disait: «Hier le cardinal ***** est entré au numéro **** du
Corso, à deux heures, il n'en est sorti qu'à cinq heures; qu'a-t-il pu
faire pendant ces trois heures? trois heures!!!»--Celui-là passait son
temps à faire la cuisine et on le trouvait chez lui le bonnet de coton
blanc sur la tête, en place de la calotte rouge;--l'un a fait une
fortune honteuse dans les spéculations des chemins de fer;--l'autre a
des intelligences avec le roi et trahit la papauté.
De même sur la _famiglia nobile_, c'est-à-dire sur les personnages qui
composent la maison particulière du pape, elle avait réuni toutes
sortes de renseignements fort peu édifiants: l'un était d'une rapacité
féroce;--l'autre était une nullité;--auprès de celui-ci on réussissait
par les femmes;--auprès de celui-là en gagnant l'un de ses domestiques
auquel il ne refusait rien.
C'était d'après ces observations, ces récits, ces renseignements qu'elle
avait bâti son plan de conduite à l'égard de l'aide de chambre du
Vatican.
Que la détresse dont il parlait fût vraie ou fausse, qu'elle fût une
excuse valable ou un simple prétexte, peu importait; elle permettait de
demander et de recevoir, cela suffisait.
Arrivant seule à Rome et sans la recommandation de l'abbé Guillemittes
pour Mgr de la Hotoie, elle n'eût pas eu l'idée de s'adresser à un
cardinal ou à un prélat de la _Famiglia pontificia_, mais elle eût
cherché à entrer en relations avec le domestique d'un de ces prélats, et
elle eût trouvé, secrétaire, cuisinier ou valet de chambre, celui qui
pouvait inscrire Aurélien sur le livre de la noblesse pontificale.
Avec ses belles paroles, Mgr de la Hotoie lui avait fait perdre un temps
précieux, que Picconi par bonheur allait regagner.
Si elle n'avait pas osé s'expliquer franchement avec l'évêque de Nyda,
elle n'eut pas la même retenue avec l'abbé Guillemittes.
Elle lui écrivit une lettre à coeur ouvert,--au moins elle le
disait,--et lui expliqua comment Mgr de la Hotoie l'avait sacrifiée;
sans doute elle avait été, elle était heureuse de pouvoir contribuer à
son élévation, et il savait trop combien elle lui était dévouée pour
insister là-dessus, mais enfin elle avait des devoirs à remplir envers
son fils et elle le priait de lui faciliter cette tâche.
Qu'il mît en oeuvre tous les moyens dont il disposait pour presser
maintenant la démission de Mgr Hyacinthe, et il y avait tout lieu
d'espérer qu'il serait préféré à M. l'abbé Fichon.
Aussitôt nommé au siége épiscopal de Condé, il serait bon qu'il
organisât un pèlerinage national de Condéens à Rome, et qu'il vînt
lui-même à la tête de ce pèlerinage présenter ses remerciements à Sa
Sainteté.
Elle espérait bien qu'à cette époque, elle aurait enfin obtenu l'insigne
faveur qu'elle demandait; mais enfin, si par extraordinaire elle avait
été encore retardée, il pourrait l'aider personnellement.
Car maintenant, c'était son aide personnelle qu'elle réclamait,
qu'elle implorait, et non des recommandations auxquelles on répondait
obligeamment, gracieusement, mais qui restaient sans effet.
Quelle satisfaction pour elle de le voir alors à la tête de ce
pèlerinage!
Tout cela était assez décousu; mais c'était l'habitude de madame
Prétavoine, qui avait à un si haut point l'esprit de suite dans les
idées, d'écrire avec incohérence; c'était chez elle un système auquel
elle trouvait l'avantage de rendre sa vraie pensée plus difficile à
saisir.
Or, dans le cas présent, elle avait une pensée, une espérance qu'elle ne
voulait pas dire à son confident: c'était, si ce pèlerinage avait lieu,
qu'il tournât non à la gloire de l'abbé Guillemittes, mais à celle
d'Aurélien.
Quel prestige pour celui-ci, si on pouvait le montrer aux personnes les
plus notables du diocèse de Condé, comme le protégé du Saint-Père.