C'était beaucoup pour madame Prétavoine d'avoir pu amener mademoiselle
Emma à parler des amours et des amants de sa maîtresse, mais ce qu'elle
avait obtenu tout d'abord n'avait guère été satisfaisant.
Que lui importait Cerda et sa Transtévérine?
Ce qui l'eut autrement intéressée, c'eût été un récit un peu détaillé
des amours de la vicomtesse et de lord Harley.
Mais en réfléchissant à ce qu'elle avait appris de Cerda et de sa
Transtévérine, l'idée lui vint que ce qui, au premier abord, lui aurait
paru insignifiant, pouvait au contraire devenir plein d'intérêt.
Madame Prétavoine n'était point une femme d'imagination en ce sens
qu'elle n'inventait pas; il lui fallait un fait qui lui servit de point
de départ; mais une fois ce fait trouvé, elle savait en tirer tout le
parti possible.
Lorsque, dans le recueillement de la nuit, elle se rappela l'histoire
de Cerda et de Rosa, elle vit que de ce côté il y avait aussi de la
tromperie: Cerda trompait sa maîtresse du Transtévère pour madame de la
Roche-Odon, comme celle-ci trompait lord Harley pour Cerda.
Ce fut un trait de lumière.
Ce fut le fait qu'elle avait vainement cherché du côté de la vicomtesse,
et qui surgissait du côté de la Transtévérine, tout à coup, juste à
point, par une grâce de la douce Providence; car dans tout ce qui lui
arrivait d'heureux, madame Prétavoine ne manquait jamais de voir la main
de la Providence, qui, selon sa croyance, restait toujours étendue
vers elle pour la guider, même alors qu'elle marchait à un but que
le vulgaire pouvait trouver peu honnête, mais qui pour elle devenait
légitime du moment qu'elle réussissait à l'atteindre. Son raisonnement
sur ce point était des plus simples: «Je n'entreprends rien qu'avec
l'aide de Dieu; comme Dieu est essentiellement juste, si je réussis,
c'est que Dieu a trouvé juste que je réussisse.» Avec une pareille force
intérieure, elle n'avait pas besoin de prendre souci des lois de la
morale vulgaire, elle n'avait à s'inquiéter que du succès, qui pour elle
justifiait tout, puisqu'il était l'oeuvre même de Dieu.
Lorsque ce trait de lumière éblouit son esprit, elle sauta à bas de son
lit, et se jetant à genoux sur le plancher de sa chambre, elle adressa
un chaleureux acte de grâce à la Providence.
Cette inspiration était divine.
Maintenant elle tenait la vicomtesse, ou tout au moins elle la
tiendrait à un moment donné, lorsque par de longs détours elle l'aurait
circonvenue et enveloppée.
Ce n'était plus qu'une affaire de temps.
Et à la pensée de prendre ces chemins détournés, au lieu de risquer une
attaque directe, dans laquelle elle aurait dû s'exposer personnellement,
elle se sentait pleine d'espérance.
Ce qu'il y avait à faire était la simplicité même: il s'agissait tout
bonnement d'amener la rupture entre la vicomtesse et lord Harley par
l'intervention de la maîtresse de Cerda.
Cette femme aimait Cerda; si on lui prouvait que son amant la trompait
avec la vicomtesse et surtout qu'il aimait celle-ci, elle voudrait sans
doute se venger.
Alors les choses étant amenées à ce point, il n'y aurait qu'à les
diriger de façon à ce que cette vengeance fût telle, qu'une rupture
entre la vicomtesse et lord Harley en résultât fatalement.
Si cela était simple de conception, au moins pour madame Prétavoine, il
semblait au premier examen que l'exécution devait présenter de sérieuses
difficultés:
En effet, madame Prétavoine ne connaissait pas cette Transtévérine.
Elle ne savait même pas quel était son nom.
Elle ignorait quel était son caractère, quelle était sa vie.
Et tout cela réuni formait bien des inconnues.
Mais elle savait que Cerda l'aimait et qu'elle aimait Cerda.
Pour le moment c'était assez, car avec les gens passionnés il y a
toujours des ressources, ce sont des instruments sur lesquels on peut
compter; une fois qu'on les a mis en mouvement, ils agissent tout seuls.
Or, c'était là pour madame Prétavoine un point capital; il fallait que
cette Transtévérine vînt disputer son amant à madame de la Roche-Odon,
sans que celle-ci pût jamais soupçonner d'où venait le coup qui la
frappait.
Dans son plan primitif, c'était même cette difficulté qui avait le plus
sérieusement inquiété madame Prétavoine; comment obtenir de mademoiselle
Emma les renseignements indispensables à la rupture, sans que cette fine
mouche, la rupture accomplie, se doutât du rôle qu'on lui avait fait
jouer et avertît la vicomtesse? Que cela se réalisât et c'en était
fait des projets de mariage d'Aurélien; jamais madame de la Roche-Odon
n'accorderait sa fille au fils de celle qui lui avait enlevé son amant.
Si, au contraire, on pouvait faire porter ce coup par cette femme du
Transtévère, il y avait de grandes probabilités pour que ni Emma, ni
madame de la Roche-Odon ne découvrissent jamais à quelle instigation
elle avait obéi.
Comment avoir l'idée d'accuser de cette rupture, la personne qui
précisément proposait «des saintes médailles de notre bonne mère qui est
au ciel,» pour amener par cette intervention divine le mariage de lord
Harley et de madame la vicomtesse?
C'était à genoux, la tête appuyée sur son lit, que madame Prétavoine
avait examiné les chances que lui offrait cette inspiration; elle aimait
en effet cette façon de réfléchir, et c'était ainsi qu'elle avait
toujours trouvé ses meilleures idées.
Elle se recoucha; depuis qu'elle était à Rome, elle n'avait jamais
si bien dormi; il fallut que le matin la soeur Sainte-Julienne la
réveillât.
A l'heure à laquelle il y avait des chances pour ne pas trouver la
vicomtesse chez elle, elle retourna via Gregoriana, car elle avait
besoin de s'entretenir de nouveau avec Emma et de tirer de celle-ci
quelques renseignements complémentaires.
Bien entendu, elle ne se présenta pas franchement pour reprendre
l'entretien au point où il avait été interrompu, car plus que jamais
maintenant il fallait veiller à ne pas provoquer le plus léger soupçon
chez Emma.
Mais elle n'était jamais à court de prétextes et savait en approprier à
toutes les circonstances.
Elle venait chercher ses saintes médailles.
--Je ne les ai pas prises, répondit Emma.
--Hélas! je ne le sais que trop, mais je les ai laissées sur la table
qui était entre nous; j'en suis certaine.
--Je ne les ai pas vues.
--Ah! mon Dieu! s'écria madame Prétavoine en montrant la plus vive
inquiétude.
--Il est vrai que je ne les ai pas cherchées et que je n'ai pas regardé
sur cette table après votre départ.
--Alors elles sont sûrement restées à la place où je les avais déposées.
Mais on eut beau chercher, on ne les trouva pas.
Jamais femme n'avait manifesté pareille désolation.
--Ces médailles, ces saintes médailles perdues. Quel malheur! Il est
vrai qu'elle pouvait en faire venir d'autres, mais enfin c'était un
retard.
Cependant, après quelques instants donnés au chagrin, il lui vint cette
pensée consolante qu'elles ne pouvaient pas être perdues, qu'elles
étaient tombées dans des mains quelconques, et que là où elles étaient,
elles accompliraient assurément des miracles.
Puis avec un sourire:
--Est-ce que ce chanteur est venu hier après mon départ? demanda-t-elle.
Emma hésita à répondre à une pareille question.
--Vous ne savez pas pourquoi je vous fais cette question? demanda madame
Prétavoine. Eh bien, je me dis que s'il est venu et que si par mégarde
ou pour une raison quelconque il a mis ces médailles dans sa poche...
--Cela n'est pas probable.
--Enfin, s'il les avait mises, elles pourraient très bien amener son
mariage avec cette Tibérine.
Emma se mit à rire.
--J'ai mal dit? demanda madame Prétavoine.
--C'est non-seulement le mot qui me fait sourire, mais c'est encore,
c'est surtout l'idée du mariage.
--Elles ont accompli de plus grands miracles. Mais de quel mauvais mot
me suis-je donc servie?
--Ce n'est pas Tibérine, c'est Transtévérine.
--Enfin, une femme qui habite auprès ou au-delà du Tibre, n'est-ce pas?
c'est cela que je voulais dire; mais j'avoue que je n'entends rien à
tous ces noms romains; ainsi je n'ai même pas retenu le nom de cette
femme ou fille qu'aime ce chanteur.
--Rosa Zampi.
--Vous me le diriez vingt fois, que je ne le retiendrais pas; j'ai la
mémoire très-mal organisée pour les noms.
--Moi je les retiens facilement.
--A propos de cette femme et de ce chanteur, je me demande comment vous
n'avez pas donné à madame la vicomtesse des preuves de leur liaison.
--Parce que ces preuves sont difficiles à obtenir, j'entends des preuves
contre lesquelles il n'y ait pas de défense. Ainsi cette Rose Zampi,
étant la fille d'un cabaretier de Transtévère, au bout du pont
Quatre-Capi, Cerda prétend qu'il n'a été dans ce cabaret que pour boire
un certain vin qui ne se trouve que là; enfin il s'en tire avec des
raisons pitoyables, mais qui, pour madame, aveuglée par la passion, sont
des raisons.
--C'est épouvantable, s'écria madame Prétavoine en joignant les mains.
Puis revenant au sujet de sa visite:
--Je vous en prie, n'est-ce pas, faites encore chercher mes saintes
médailles, et si vous les retrouvez, soyez assez bonne pour me prévenir
par un mot; surtout ne me les renvoyez pas.
--Je ne crois pas les retrouver.
Cependant, chose extraordinaire, deux heures après le départ de madame
Prétavoine, Emma ayant un livre à prendre sur la table où elles
avaient si bien cherché les médailles, les trouva. Comment deux heures
auparavant, ne les avait-elle pas vues? Elle ne le comprit pas. Mais
enfin, il fallait bien se rendre à l'évidence, elles étaient là.