XXXV

Rentrée chez elle, madame Prétavoine attendit avec impatience le retour

d'Aurélien, qui était au Vatican.

Elle avait en effet besoin du concours de son fils.

Aurélien n'étant rentré qu'au commencement du dîner, ce fut le soir

seulement qu'elle put lui faire part de sa communication.

--Vous irez demain prendre M. de Vaunoise à l'ambassade et vous vous

rendrez avec lui dans le Transtévère, au bout du pont Quatro-Capi; là,

vous chercherez, vous demanderez où se trouve le cabaret d'un nommé

Zampi,--ce Zampi est père d'une belle fille qui s'appelle Rosa.

Aurélien se mit à rire.

--S'agit-il d'une conspiration?

--Il s'agit de votre mariage.

--Avec mademoiselle Rosa Zampi?

--Avec mademoiselle de la Roche-Odon.

--Alors expliquez-vous, ma mère, car je n'y suis pas du tout, et c'est

vainement que je cherche quels rapports peuvent exister entre Bérengère

et cette cabaretière.

--Vous m'avez promis l'obéissance.

--Encore faut-il que je sache ce que j'ai à faire.

--Rien.

--Alors pourquoi m'envoyez-vous chez cette fille?

--Pour que vous y alliez.

--Et Vaunoise?

--Pour qu'il vous accompagne.

--Il n'a rien à faire non plus?

--Rien.

--Rien à dire?

--Vous direz l'un et l'autre ce que vous voudrez; je ne vous demande la

réserve que sur un seul point: il ne faut pas qu'on sache vos noms.

--Mais cela a l'air d'un roman.

--Imaginez que c'en est un, qui, par un chemin détourné, doit vous mener

à mademoiselle de la Roche-Odon.

--Vous savez que ma curiosité n'a jamais été plus vivement surexcitée.

--Tant mieux, cela vous donnera le désir de voir cette Rosa Zampi; au

reste, vous n'aurez pas à regretter cette visite, c'est à ce qu'il

paraît une des plus belles filles de Rome.

--Il paraît? Vous ne la connaissez donc pas?

--Je ne l'ai jamais vue.

--Et vous savez qu'elle peut faire mon mariage avec Bérengère.

--Elle le peut.

--Comment cela?

--Puisqu'il est entendu que vous ne devez pas comprendre, ne

m'interrogez pas; je ne vous répondrais pas.

--Mais Vaunoise, qui ne vous a pas juré obéissance et qui d'ailleurs ne

désire pas épouser Bérengère, voudra savoir pourquoi nous allons voir

mademoiselle Rosa Zampi.

--Vous lui direz la vérité.

--La vérité?

--Celle que vous savez, qui est que vous allez voir cette fille, pour la

voir, parce que vous avez entendu dire que c'était une des plus belles

filles de Rome, et que vous lui demandez de vous accompagner dans cette

visite parce que vous ignorez où se trouve ce cabaret.

--Vous dites au bout du pont de Quatro-Capi?

--Je ne sais pas le nom de la rue, il y aura des renseignements à

prendre pour lesquels M. de Vaunoise vous sera utile; de plus, il

vous sera utile encore dans ce cabaret où seul vous ne sauriez quelle

contenance tenir, et où d'ailleurs vous ne sauriez probablement pas vous

faire comprendre.

--Mais il me demandera qui m'a parlé de Rosa Zampi.

--Vous lui répondrez ce qui vous passera par l'idée, en ayant soin

seulement de vous rappeler ce que vous lui avez répondu; il est

essentiel, vous devez le deviner, qu'on ne sache pas que c'est moi qui

vous envoie chez cette fille.

Le lendemain soir Aurélien rendit compte à sa mère de sa visite: ce

cabaret était un bouge dans lequel on buvait du mauvais vin et où l'on

jouait à la _morra_; mais Rosa Zampi était réellement une superbe fille,

un vrai type de Romaine au front bas, aux yeux ardents, une merveille:

--Et maintenant que dois-je faire? dit-il en riant.

--Retourner là demain et après-demain, puis ne plus y aller; le reste me

regarde.

Quelques jours après, madame Prétavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie,

et en chemin elle s'arrêta pour faire--à bon marché--une acquisition de

bonbons pour Cecilia.

--Monseigneur n'est pas ici, dit Baldassare en ouvrant la porte.

Mais avant de parler de cette affaire, madame Prétavoine voulut voir

Cecilia manger ses bonbons, s'extasiant sur sa gentillesse quand elle

croquait le sucre, admirant ses dents, admirant ses yeux brillants de

gourmandise, l'embrassant, la caressant et répétant sans cesse:

--Êtes-vous heureux d'avoir une fille.

Puis quand Cecilia fut descendue dans la cour du palais:

--Ah! si j'avais une fille, dit-elle, au lieu d'un fils, vous ne me

verriez pas tourmentée comme je le suis.

Et de fait elle paraissait en proie à l'inquiétude et au chagrin.

Poliment Baldassare lui demanda ce qui la tourmentait ainsi.

--C'est précisément pour cela que je viens vous demander service, un

grand, un très-grand service.

Mais avant de vous dire ce dont il s'agit, il faut que je vous explique

comment l'idée m'est venue de m'adresser à vous. Cette idée m'a été

inspirée par la tendresse que vous témoignez à votre petite fille, à

cette si jolie, si gracieuse, si charmante, si séduisante Cecilia;

pensant à cette tendresse, il m'a semblé qu'un bon père tel que vous

devait compatir aux chagrins et aux inquiétudes d'une mère, et même, si

cela lui était possible, vouloir les soulager.

--Oh! assurément, madame, et surtout s'il s'agissait d'une personne

telle que madame.

--Précisément, il s'agit de moi, et d'avance je vous remercie de vos

bonnes dispositions.

--M. Aurélien...

--Mon fils est un bon jeune homme; il a toutes les qualités, toutes les

vertus, mais enfin c'est un fils, ce n'est pas une fille; de là le mal,

de là mes inquiétudes. On m'a rapporté, et j'ai tout lieu de croire ce

renseignement exact, que mon fils s'était laissé toucher par la beauté

extraordinaire d'une jeune fille du Transtévère. Ce qu'il y a de

certain, c'est qu'on l'a vu chez elle. Et cela est d'autant plus facile

que le père de cette jeune fille tient un cabaret au bout du pont

Quatro-Capi.

--M. Aurélien!

--Hélas! oui. Vous voulez dire, n'est-ce pas, que mon fils, dans sa

position et avec la fortune dont il jouira un jour, ne doit point se

prendre d'amour pour la fille d'un simple cabaretier. Cela est bien

juste. Malheureusement cela n'est juste que pour nous; les jeunes gens

ne raisonnent pas, ne sentent pas comme les personnes de notre âge, et

mon fils s'est laissé toucher par la beauté extraordinaire de cette

jeune fille. Quels sentiments ressent-il pour elle? Je l'ignore. Est-ce

une amourette? Est-ce un amour véritable? Si c'est une simple amourette,

cela n'est pas bien grave, nous quitterons Rome, et il n'en sera plus

question; car vous pensez bien que je ne suis pas femme à permettre que

mon fils ait une maîtresse.

Baldassare fit un signe d'assentiment à l'énonciation de ces principes.

--Si au contraire c'est un amour véritable, les choses prennent une

importance capitale. Si je ne suis pas femme à permettre que mon fils

ait une maîtresse, d'autre part je ne suis pas femme non plus à faire

son malheur parce que celle qu'il aimerait serait la fille d'un simple

cabaretier. Que cette jeune fille soit digne de lui par les qualités

morales, par ses vertus, et je ne m'opposerais pas à ce qu'il la prit

pour femme, bien que cela ruinât d'autres projets que j'ai en vue. En ce

moment mon embarras est donc bien cruel, et voilà pourquoi je m'adresse

à vous.

Baldassare laissa paraître une surprise qui disait clairement qu'il ne

s'imaginait pas du tout comment il pouvait soulager l'embarras de madame

Prétavoine.

Elle poursuivit:

--Ce qu'il me faudrait savoir présentement, c'est si ce que mon fils

éprouve pour cette jeune fille est une amourette ou de l'amour; et aussi

quelle est cette jeune fille, ce qu'est son éducation, ce que sont ses

moeurs, en un mot toute une série de renseignements qui me la fassent

connaître. Et c'est là une tâche presque impossible pour moi. Comment

aller dans ce cabaret, moi, une femme, moi qui ne sais pas un mot

d'italien, enfin moi qui ne dois pas m'exposer à être rencontrée là

par mon fils. Sans doute, je pourrais y envoyer une personne de ma

connaissance, mais cette personne qui ne sera pas de ce quartier

et, d'autre part, qui ne ferait pas partie du monde qui fréquente

ordinairement ce cabaret, pourrait éveiller les soupçons de cette jeune

fille, et alors les renseignements que nous aurions ainsi seraient

faussés.

Elle fit une pause, mais Baldassare ne disant rien, elle dut continuer:

---Voilà pourquoi je m'adresse à vous, à vos sentiments de père, en vous

demandant si vous voulez être cette personne.

--Moi, madame!

--Mais sans doute; vous avez de la finesse, de la prudence, vous savez

regarder autour de vous, vous savez écouter. De plus vous êtes presque

du même quartier que cette jeune fille, puisque vous n'avez que le pont

à traverser. Il vous serait donc facile, si vous y consentiez, de me

rendre ce grand service. Pour cela, vous n'auriez qu'à aller pendant

plusieurs jours vider une bouteille de vin, que je serais heureuse de

vous offrir dans ce cabaret, où vous sauriez bien vite tout ce que j'ai

un si grand intérêt à apprendre sur cette jeune fille,--qui se nomme

Rosa Zampi.

Il était bien difficile à Baldassare de refuser une pareille mission,

qui d'ailleurs le flattait dans son amour-propre.

Il promit donc de faire ce que lui était demandé, et en même temps

il promit de ne parler à personne de la confidence qu'il venait de

recevoir, et à Monseigneur moins encore qu'à tout autre, car c'était

surtout à Monseigneur que madame Prétavoine tenait à cacher cette

faiblesse de son cher fils: cet orgueil d'une mère n'était-il pas tout

naturel?

Comte du Pape · 第 45 / 62 题