Tandis qu'à la Rouvraye les choses semblaient prendre une tournure
favorable au mariage de Bérengère et du capitaine de Gardilane,--à Rome
elles s'arrangeaient de façon à assurer le succès des combinaisons de
madame Prétavoine.
Mais Bérengère et le capitaine ignoraient entièrement comment à Rome ils
étaient menacés dans leurs espérances.
Et, de son côté, madame Prétavoine ne savait pas combien la situation
qui, en son absence, s'était établie à la Rouvraye, était dangereuse
pour elle: les rapports qu'elle recevait l'inquiétaient, il est vrai,
mais pas au point cependant de la faire revenir à Condé. Elle était à
Rome, elle croyait pouvoir y rester à travailler au triple résultat
qu'elle poursuivait: la nomination de l'abbé Guillemittes à l'évêché
de Condé-le-Châtel; surtout l'obtention d'un titre de noblesse pour
Aurélien; et enfin l'appui et le consentement de la vicomtesse de la
Roche-Odon. Cela fait, elle reviendrait à la Rouvraye, et alors elle
trouverait bien moyen de combattre l'influence qu'aurait pu gagner ce
grand dadais d'officier. Qu'avait-il pour lui? Pas de relations pour le
soutenir; pas de roueries, pas de détours, pas de finesse. Le coeur de
Bérengère serait peut-être avec lui. Eh bien! on s'arrangerait pour
briser ce coeur. Voilà tout. Quand il n'y aurait plus que cela à
trouver, on serait bien près du but; c'est chose si délicate et si
fragile qu'un coeur de jeune fille!
Obligée d'attendre le modèle de l'église d'Hannebault, que l'abbé
Guillemittes faisait fabriquer par sa serrurerie artistique, elle se
trouvait frappée d'inaction vis-à-vis du Saint-Père; tout ce qu'elle
pouvait, c'était poursuivre son intimité avec Baldassare et préparer
la terrain du côté de Lorenzo Picconi, l'aide de chambre du Vatican;
c'était continuer ses pieuses visites aux basiliques et aux couvents
avec la soeur Sainte-Julienne, enfin c'était mettre en oeuvre les
conseils qui lui avaient été donnés par monseigneur de la Hotoie.
Mais cela n'employait ni tout son temps ni toutes ses forces.
De sorte qu'en attendant l'arrivée de ce fameux modèle, elle avait
concentré toute son activité sur la vicomtesse de la Roche-Odon, car,
s'il était important d'obtenir du Saint-Père un titre de comte ou de
baron qui décidât le comte de la Roche-Odon à donner sa petite-fille
à Aurélien, il ne l'était pas moins d'obtenir le consentement de la
vicomtesse, ces deux points se tenaient étroitement, et il fallait
réussir à les enlever l'un et l'autre, non l'un ou l'autre; sans le
consentement de la vicomtesse, le titre de comte ne décidait rien; sans
le titre de comte, le consentement de la vicomtesse n'avait aucun effet
utile; la situation était telle qu'il fallait les obtenir tous les
deux en même temps ou presque en même temps, et cela compliquait,
singulièrement une entreprise déjà pleine de difficultés de tout genre.
Mais, parce qu'une chose est difficile, il ne s'en suit pas qu'elle est
impossible; elle demande seulement plus d'adresse, plus d'application,
plus de persévérance.
En se liant avec la vicomtesse et en la voyant sur le pied de
l'intimité, elle eût eu de bonnes chances pour arriver à son but;
malheureusement cette manière de procéder était impraticable, d'abord
parce que la vicomtesse ne paraissait pas du tout disposée à permettre
cette intimité, et puis ensuite parce qu'alors même qu'elle l'eût
permise, madame Prétavoine n'eût pas pu l'accepter sous peine de
compromettre à l'avance la réputation de piété, de sainteté qu'elle
était en train de bâtir dans l'opinion publique. Comment admettre qu'une
femme pieuse telle que cette madame Prétavoine, qui édifiait la ville de
Rome, voyait intimement une femme dissolue telle que cette vicomtesse de
la Roche-Odon, qui scandalisait toutes les bonnes âmes? Il y avait là
quelque chose de tout à fait incompatible et même d'inexplicable, à
moins...
C'était justement cet «à moins» qu'il fallait soigneusement éviter, si
grand intérêt qu'il y eût à voir fréquemment la vicomtesse.
Heureusement s'il y avait impossibilité à se lier avec la maîtresse,
il n'y avait pas les mêmes dangers à fréquenter la femme de chambre,
personne obscure sur laquelle tout le monde n'avait pas les yeux fixés
comme sur la vicomtesse.
Et puis, d'autre part, cette façon détournée d'aborder les difficultés
était plus dans les goûts et dans les habitudes de madame Prétavoine,
qu'une attaque directe et franche. Avec une subalterne elle était
certaine de développer tous ses moyens, et elle ne subissait point cette
sorte de fascination qu'une haute situation due à la naissance ou à la
fortune avait toujours exercée et exerçait même encore sur elle.
Sans doute cette demoiselle Emma paraissait être une fine mouche,
d'esprit plus délié que sa maîtresse, mais madame Prétavoine, qui avait
confiance dans sa propre finesse pour l'avoir souvent exercée, n'avait
pas peur de celle des autres; et elle aimait mieux avoir à lutter contre
l'habileté, même contre la rouerie de cette fine mouche que contre
l'élégance et les grandes manières de la vicomtesse: un mot, un simple
regard de cette femme du monde la paralysaient, tandis qu'avec cette
femme de chambre elle était sûre d'elle-même.
Instruite par l'expérience elle n'avait plus tenté d'aller vite avec
mademoiselle Emma, ni de l'interroger plus ou moins directement sur le
compte de sa maîtresse.
Mais lentement, insensiblement, pas à pas, elle avait cherché à gagner
son amitié et à capter sa confiance, puis un beau jour, quand elle avait
jugé son acheminement souterrain assez avancé, elle avait risqué une
nouvelle attaque.
--J'ai une grâce à vous demander, ma chère demoiselle.
--A moi, madame?
--Oui, ma chère demoiselle.
L'amitié n'avait pas amené la familiarité et c'était toujours avec les
formes les plus respectueuses que madame Prétavoine adressait la parole
à «cette chère demoiselle.»
--Et à quoi puis-je vous être utile?
--A moi, personnellement, vous ne me seriez pas utile, et cependant la
joie que vous me causeriez serait bien douce à mon âme.
--Alors, je suis toute disposée à faire ce que vous désirez.
--C'est que cela peut paraître si étrange, au moins, pour certaines
personnes qui... enfin pour des personnes qui ne sont pas pieuses.
--Vous voulez que j'aille à la messe! s'écria Emma en riant.
--Cela, oui, je le voudrais de tout mon coeur, car alors il ne vous
manquerait plus rien pour être une personne accomplie, cependant ce
n'est pas de vous que je veux parler en ce moment.
--Alors, c'est de madame? demanda Emma avec inquiétude.
Mais madame Prétavoine n'était pas assez simple pour répondre ainsi tout
de suite à une question directe posée en ces termes.
--Pour vous, continua-t-elle, je suis rassurée, vous avez votre place
dans mes prières et vous êtes une trop digne et trop honnête personne
pour que Notre-Seigneur ne m'exauce pas un jour.
--Mais alors?
--Vous ne voudrez pas.
--Avant de vous rien promettre, faut-il que je sache de quoi il s'agit.
--Je voudrais... je n'ose pas.
La curiosité d'Emma étant assez surexcitée, madame Prétavoine se décida
enfin à s'expliquer:
--Ce que j'ai à vous demander serait bien simple pour vous et bien
facile, il ne faudrait qu'un peu de volonté et l'intention d'être utile
à madame la vicomtesse, pour laquelle vous montrez un dévouement si
admirable, ce serait...
Elle fit une pause.
--... Ce serait de coudre dans les robes qu'elle porte ordinairement
des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel, que je vous
donnerais.
Emma ne fut pas maîtresse de retenir un éclat de rire.
Madame Prétavoine ne se fâcha pas, mais joignant les mains et levant les
yeux au ciel en remuant vite les lèvres, elle parut demander pardon à
Dieu d'un pareil blasphème.
Puis après un moment reprenant la parole:
--Vous riez parce que vous ne savez pas quels miracles ces médailles
peuvent accomplir. Si vous saviez comme moi, et par des exemples
vivants, combien leur grâce est efficace, vous seriez la première à m'en
demander. Tenez, voici ce que m'a raconté un saint prêtre qui était
vicaire dans notre paroisse: le neveu de notre curé était atteint d'une
mélancolie qui menaçait de l'envoyer au tombeau, mélancolie causée
par un amour sans espoir; M. l'abbé Colombe, c'est le nom de ce saint
prêtre, s'entendit avec le domestique de ce jeune homme pour faire
coudre une médaille dans la doublure de son gilet; au bout de huit jours
le jeune homme était guéri et peu de temps après il épousait, lui qui
n'avait rien, la jeune personne qu'il aimait, laquelle avait plusieurs
centaines de mille francs de rente.
--Mais madame la vicomtesse n'est pas malade, elle n'a pas besoin d'être
guérie.
--Ce n'est pas seulement le corps que ces saintes médailles guérissent,
c'est aussi l'âme.
Emma voulut éviter une conversation sur ce sujet.
--Elle ne veut pas non plus se marier, dit-elle en souriant.
--Hélas! C'est justement pour qu'elle le veuille que que je vous demande
de coudre ces médailles dans ses robes.
Puis tout de suite et avec une volubilité qui ne permettait pas la plus
petite interruption, elle continua:
--Vous devez bien penser que depuis que je suis à Rome, je n'ai pas été
sans entendre parler de madame la vicomtesse; justement parce que les
quelques personnes que je connais, savent qu'elles sont mes relations
avec le comte de la Roche-Odon et avec mademoiselle Bérengère, toutes
m'ont parlé et reparlé de Madame la vicomtesse. Et ce sont ces propos,
confirmés par les voix les plus graves, qui m'ont donné l'idée de
m'adresser à vous, ne pouvant m'adresser directement à madame la
vicomtesse. Vous devez donc bien penser que je sais tout ce qui a
rapport à lord Harley et à ce comédien, à ce chanteur dont je ne veux
pas prononcer le nom. Ne voudrez-vous pas m'aider à faire cesser ce
scandale? Prêtez-moi votre concours, et j'ai la conviction que la grâce
touchera madame la vicomtesse; ce chanteur sera congédié par elle, et
elle fera consacrer par les liens sacrés du mariage sa liaison avec lord
Harley. Ah! quelle félicité si nous pouvions ainsi rendre une mère à son
enfant, à cette chère petite Bérengère que j'aime tant, car c'est pour
elle, après Dieu, que j'agis en tout ceci et que je vous demande d'agir
vous-même. Pourquoi ce mariage ne se ferait-il pas? madame la vicomtesse
est assez belle et assez jeune pour que cet Anglais soit heureux de
devenir son mari, et d'ailleurs Dieu ne peut-il pas tout? Quelle
satisfaction si j'avais été l'humble instrument de cette réparation!
Si mademoiselle Emma avait mieux connu madame Prétavoine, elle aurait su
qu'avec elle la meilleure manière de deviner ce qu'elle voulait obtenir,
c'était bien souvent de prendre juste le contre-pied de ce qu'elle
demandait.
Dans l'espèce, ce qu'elle demandait était un moyen pour faire le mariage
de la vicomtesse de la Roche-odon avec lord Harley; il était donc
probable que ce qu'elle cherchait c'était une rupture entre la
vicomtesse et son amant.
C'était cela en effet, mais comme il eût été trop naïf à elle de
l'avouer, elle avait inventé cette histoire «des saintes médailles de
notre bonne mère qui est au ciel» pour tromper mademoiselle Emma.
Comment celle-ci se serait-elle défiée d'une excellente personne qui ne
pensait qu'à assurer le bonheur de sa maîtresse?
Il était assez probable qu'elle refuserait de coudre les saintes
médailles dans les robes de sa maîtresse, mais madame Prétavoine
comptait bien sur ce refus, car ayant vraiment foi dans la vertu de ses
médailles, elle eût été fort inquiète de savoir la vicomtesse sous leur
protection.
Ce qu'elle avait voulu, c'était de pouvoir dire à mademoiselle
Emma, sans que celle-ci l'interrompît ou se fâchât, qu'elle savait
parfaitement que madame de la Roche-Odon était la maîtresse de lord
Harley et qu'elle aimait le chanteur Cerda, parce que, cela dit, elle
pourrait revenir sur ce sujet et tirer de la femme de chambre, sans que
celle-ci eût des soupçons, des renseignements utiles au succès de son
plan et même à la disposition de ce plan.
Car ce qu'elle savait se bornait à fort peu de chose: à la double
liaison de la vicomtesse. Mais cela n'était qu'un fait. Pour tirer
parti de ce fait, pour l'exploiter utilement, il importait de le bien
connaître dans tous ses détails. Or personne ne pouvait mieux la
renseigner, l'instruire et la guider que la confidente obligée de madame
de la Roche-Odon, c'est-à-dire sa femme de chambre.
Ce qu'elle avait prévu se réalisa; Emma refusa les médailles, mais elle
ne refusa pas de parler de choses qu'elle avait connues.
Elle parla même beaucoup, sinon de sa maîtresse, pendant les premiers
jours qui suivirent cette offre des médailles, au moins de Cerda,
qu'elle haïssait.
Mademoiselle Emma était une personne de manières distinguées et de goûts
aristocratiques, qui n'était restée femme de chambre que parce qu'elle
n'avait pas trouvé un mari occupant une situation digne de ses mérites.
Cerda était un ancien garçon d'auberge qu'une belle voix avait fait
ténor, et qu'une large poitrine, des reins vigoureux, une encolure de
taureau qu'on ne rencontre pas souvent chez les ténors, et une santé
que n'affectaient aucune fatigue ni aucun excès, avaient mis à la mode
auprès d'un certain public.
Mais, malgré ses succès, Cerda était resté garçon d'auberge; pourquoi
aurait-il changé, on l'aimait ainsi; garçon d'auberge pour les manières,
pour les goûts, pour l'éducation.
La première fois qu'il était venu chez madame de la Roche-Odon, il avait
été reçu par Emma qui, discrètement, obéissant aux instructions qu'elle
avait reçues, lui avait ouvert la porte.
Mais Cerda n'allait pas à un rendez-vous et n'entrait pas dans une
maison avec les façons du vulgaire.
En trouvant cette camériste derrière la porte, il avait vivement défait
son pardessus et, sans un mot, il le lui avait jeté sur les bras; puis,
avec un geste théâtral, il lui avait donné son chapeau et sa canne.
Alors il s'était passé les deux mains dans les cheveux de manière à
faire bouffer sa frisure aplatie et collée sur ses tempes, puis la
poitrine cambrée, les bras arrondis, la tête renversée en arrière dans
la pose de Fernand, d'Edgar ou de Raoul prêt à chanter sa grande scène
d'amour, il avait suivi Emma sans prêter plus d'attention à cette
confidente que si elle avait été une simple dame des choeurs.
Emma n'était nullement bégueule, elle admettait très-bien qu'une femme
eût des caprices; la liaison de sa maîtresse avec lord Harley étant une
sorte de mariage, il était parfaitement légitime et tout à fait naturel
à ses yeux que la vicomtesse voulût se distraire de la monotonie et de
la vulgarité de cette vie conjugale par quelques fantaisies; mais encore
fallait-il prendre pour partenaire, dans ces distractions, un homme qui
ne fût pas mal élevé, et ce chanteur était un goujat. Pas un mot; ne
retirer son chapeau que pour le lui donner à tenir! Elle avait plus
d'une fois ouvert ainsi la porte à des gens d'autre volée que ce
comédien, et ceux-là avaient été polis avec elle, quelquefois même
galants, dans tous les cas généreux.
Bientôt, d'autres griefs plus sérieux encore, s'étaient ajoutés à
ceux-là qui à ses yeux étaient déjà bien assez graves, cependant, pour
qu'elle détestât et méprisât ce chanteur.
Contrairement au commun usage, elle éprouvait pour sa maîtresse une
sincère affection, car la vicomtesse était de ces charmeuses qui se font
aimer de tout ce qui les approche; gens et bêtes, égaux ou inférieurs,
il fallait qu'elle séduisît, et pour arriver à ce résultat elle
déployait un art incomparable, et un charme irrésistible; il est vrai
qu'une fois qu'elle avait réussi, elle ne s'occupait de ceux sur
lesquels elle avait exercé sa puissance que le jour où ils menaçaient de
l'abandonner, et encore fallait-il qu'elle eût intérêt à les retenir;
pour ceux qui ne lui étaient pas utiles, elle les laissait aller,
satisfaite à leur égard de la victoire qu'elle avait remportée. Comme,
de toutes les personnes qui l'entouraient, Emma était précisément celle
qui lui rendait les plus grands services, et qui par là lui était
indispensable, elle avait continué avec sa femme de chambre son système
de séduction, si bien que celle-ci, malgré le nombre des années qui
s'étaient écoulées, en était restée à la lune de miel.
En voyant sa maîtresse tombée sous la domination de Cerda, mademoiselle
Emma avait éprouvé un véritable chagrin: ce n'était plus en effet le
caprice qu'elle permettait, et pour lequel elle avait des explications
aussi bien que des excuses, c'était une passion, et elle n'admettait
point les passions,--chez la femme, bien entendu, car chez l'homme
c'était tout autre chose. Qu'un homme fît des folies ou commît des
crimes pour une femme, cela lui paraissait tout naturel; mais
qu'une femme s'inquiétât d'un homme, cela lui avait toujours paru
invraisemblable; sur ce point le dicton populaire: «Un de perdu, dix de
retrouvés,» était le sien.
Comment la vicomtesse, aux pieds de laquelle elle avait vu les hommes
les plus remarquables par la position, le talent, la naissance ou la
fortune, des princes, des artistes, des financiers, s'était-elle prise
d'une belle passion pour ce ténor qui naguère était garçon d'auberge,
c'était ce qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Que madame de la Roche-Odon eût voulu savoir ce qu'était ce vainqueur
qui avait remporté tant de victoires, c'était ce qu'elle s'expliquait
facilement; mais pourquoi, la curiosité satisfaite, ne l'avait-elle pas
consigné à sa porte?
Un caprice à satisfaire était excusable; une liaison avec un individu
de cette espèce était plus qu'un crime, c'était une maladresse et une
faute.
Mademoiselle Emma n'était pas seulement la femme de chambre de madame de
la Roche-Odon, elle était encore son intendante, son homme de confiance;
c'était elle qui payait les fournisseurs et qui discutait avec les
créanciers; elle connaissait donc les ressources et les dettes de la
vicomtesse mieux que celle-ci ne les connaissait elle-même.
Que deviendrait-on si cette liaison amenait une rupture avec lord
Harley?
Ce serait la misère, et une misère honteuse, à moins que, le comte de
la Roche-Odon mourant, on pût mettre la main sur la personne et sur la
fortune de Bérengère.
Mais on ne pouvait guère compter sur cette mort d'un homme qui avait la
bassesse de prendre toutes sortes de lâches précautions pour conserver
sa santé, tandis qu'on pouvait compter d'une manière à peu près certaine
sur une rupture avec lord Harley.
Que fallait-il pour que cela arrivât? un rien, un hasard malheureux ou
l'indiscrétion d'une ennemie.
Sans doute lord Harley aimait la vicomtesse, il l'adorait, mais si
cet amour l'avait empêché jusqu'à ce jour d'ouvrir ses oreilles aux
insinuations plus ou moins bienveillantes qu'on avait tentées auprès
de lui, il n'irait pas jusqu'à fermer ses yeux à l'évidence. Qu'on lui
prouvât que celle qu'il aimait le trompait, qu'elle le trahissait avec
un comédien, et tout, l'amour blessé, l'orgueil outragé, se réuniraient
pour amener une rupture irréparable.
Alors que ferait-on? que deviendrait-on?
Cette question qu'Emma se posait chaque fois que Cerda venait chez la
vicomtesse, avait tout naturellement entretenu la haine qu'elle portait
au ténor.
Un fait l'exaspéra.
Toujours aux écoutes et aux aguets pour découvrir quelque chose de
désagréable sur son compte, elle avait appris en ces derniers temps
que, ne se contentant pas de la vicomtesse, il avait pour maîtresse une
Transtévérine, une belle, une superbe, mais aussi une vulgaire fille du
peuple.
Naturellement, elle s'était empressée de faire part à madame de la
Roche-Odon de cette découverte, et naturellement aussi celle-ci avait
eu une terrible explication avec son amant; par malheur, les preuves
matérielles de cette liaison manquaient, et Cerda avait pu se disculper.
Il y avait eu des querelles, des pleurs, des accès de fureur et de
désespoir, il n'y avait point eu rupture, et la vicomtesse s'était
rejetée d'autant plus ardemment dans sa passion qu'elle l'avait sentie
menacée et qu'elle avait craint de perdre celui qui l'inspirait.
Ce fut le récit de cette infidélité qu'Emma dans sa haine pour le ténor,
fit à madame Prétavoine, une fois qu'elle eut la preuve qu'elle pouvait
parler sans indiscrétion.
D'ailleurs, s'il y avait indiscrétion à raconter les amours de lord
Harley avec la vicomtesse ou celles de la vicomtesse avec Cerda, il n'y
en avait aucune à parler de celles du ténor avec sa Transtévérine; cela
déchargeait son coeur et le soulageait.
--Un garçon d'auberge ne doit-il pas aimer une fille du peuple?
Et dans ces deux mots «garçon d'auberge,» et «fille du peuple,» elle
avait mis un mépris superbe.
--Aimer au-dessus de soi, jamais au-dessous, tel avait été son principe.
A l'exposition de ce principe, madame Prétavoine avait doucement
répondu que madame la vicomtesse de la Roche-Odon ne l'avait pas mis en
pratique; mais Emma n'avait pas répliqué, et l'entretien en était resté
sur ce mot pour ce jour-là.
Et madame Prétavoine s'était retirée, désolée de n'avoir pas pu faire
accepter «ses médailles de notre bonne mère qui est au ciel.»