Le jeudi fixé pour l'exhortation de Richard, Bérengère annonça à miss
Armagh, vers trois heures, qu'elle avait besoin d'aller à Condé, et la
vieille Irlandaise se mit avec empressement à la disposition de son
élève.
Il s'agissait d'acheter chez les demoiselles Ledoux différents objets de
lingerie que Bérengère jugeait utiles à son filleul.
Le choix fut long, car Bérengère ne voulait pas arriver chez Sophie trop
longtemps avant le capitaine.
Pour retourner de chez les demoiselles Ledoux à la Rouvraye, ce n'était
point précisément le chemin de passer devant la maison de Richard,
cependant Bérengère voulut prendre cette route et justifia son désir par
une explication plus ou moins heureusement trouvée.
Elle ne savait pas si elle verrait Richard dans son jardin, mais enfin
elle verrait _sa_ maison, l'allée dans laquelle _il_ se promenait, le
saule sous lequel _il_ s'asseyait et rêvait.
Elle ne l'aperçut point, alors elle hâta le pas de peur qu'il ne fût
déjà arrivé chez Sophie, et elle traîna derrière elle miss Armagh, qui
se demandait pourquoi, après avoir marché si lentement d'abord, on
marchait maintenant si vite.
--Voici quelques petits objets pour notre petit Richard, dit Bérengère
en déposant son paquet sur la table et en le défaisant; ce sont des
béguins et des brassières; le petit grossit et j'ai remarqué qu'il était
gêné des bras; il remuera mieux lorsqu'il sera plus à l'aise.
--Oh! mademoiselle, combien vous êtes bonne! dit Sophie, mais c'est trop
beau pour mon enfant.
--Cela ne lui donnera pas des idées de luxe, je l'espère, et puis j'ai
plaisir à voir mon filleul beau. Voulez-vous que nous le fassions beau;
nous allons lui mettre une brassière neuve et un béguin.
Et toutes deux elles se mirent à habiller l'enfant; Sophie le tenant
sur ses genoux, Bérengère lui passant ses petits bras potelés dans les
manches de la brassière.
Lorsqu'elles l'eurent bien pomponné, Bérengère lui tourna la tête vers
elle comme elle eût fait d'une poupée articulée, puis lui souriant:
--Allons, Richard, mon petit Richard, faites risette, monsieur.
Et comme l'enfant agitait ses petits bras en les tendant vers elle:
--Il entend son nom, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
--Ah! je crois bien, mademoiselle.
Cette toilette avait pris un certain temps, cependant le capitaine
n'arrivait pas.
Alors Bérengère se mit à tourner dans la maison, furetant partout comme
à son ordinaire.
Au reste elle pouvait faire cela sans indiscrétion, car il régnait un
ordre parfait dans le ménage de Sophie: le linge à coudre rangé sur une
table en chêne placée devant la fenêtre et flanquée d'un berceau en
osier, dans lequel l'enfant dormait ordinairement, sous le regard et
à portée de la main de sa mère;--la vaisselle en exposition sur les
tablettes du buffet;--la bassine en cuivre jaune plus brillante qu'un
miroir;--les landiers et la crémaillère bien récurés suivant l'usage
normand;--le carreau en terre rouge bien balayé.
Tout en allant de çà de là, Bérengère s'arrangeait pour revenir toujours
à la porte afin de jeter un rapide coup d'oeil dans l'herbage, et voir
si Richard arrivait.
A la fin elle l'aperçut gravissant rapidement le sentier; alors au lieu
de le regarder venir, elle alla à la cheminée chauffer ses pieds qui
n'étaient nullement froids.
Ce fut seulement quand le capitaine fut entré qu'elle se retourna.
--Tiens, vous voilà, capitaine?
--Vous ici, mademoiselle?
Mais ils poussèrent ces deux exclamations sans se regarder en face.
--Passant à travers l'herbage, dit le capitaine, j'ai voulu entrer pour
voir comment allait Bérenger.
--Oh! bien, je vous remercie, monsieur le capitaine, répondit Sophie.
--Voyez donc comme il est beau, notre petit Richard, avec sa brassière
et son béguin, dit Bérengère.
--Allons Richard-Béranger, dit Sophie, fais risette à ton parrain.
Tandis que Bérengère appelait l'enfant «Richard», le capitaine
l'appelait «Bérenger».
Et ainsi, chacun de son côté, ils prenaient plaisir à prononcer ce nom à
chaque instant et inutilement: Bérengère ne trouvant rien de plus doux
que le nom de Richard, le capitaine se complaisant à prononcer celui de
Bérenger.
Pour Sophie, qui n'avait pas les mêmes raisons pour aimer tel ou tel
nom, elle appelait son fils Richard-Bérenger, réunissant ainsi ceux qui
l'avaient sauvée dans une même appellation; mais au fond du coeur elle
souriait en cachette, devinant bien pourquoi Bérengère tenait tant au
nom de Richard, et le capitaine à celui de Bérenger.
Ils s'aimaient, et ils étaient dignes l'un de l'autre; aussi vingt fois
par jour faisait-elle des voeux pour leur bonheur. Elle se disait qu'il
était impossible qu'ils ne fussent pas heureux; n'avaient-ils pas ce qui
assure le bonheur: la jeunesse, la beauté, la tendresse, et mieux encore
l'honnêteté et la bonté?
Tout à coup Bérengère abandonna le capitaine devant la cheminée, se
dirigea vers la table chargée de linge, et prenant la pièce à laquelle
Sophie travaillait en ce moment, elle la montra à miss Armagh, qui,
assise près de cette table n'avait pas bougé depuis qu'elle était
entrée.
--Est-ce que vous trouvez cette reprise mal faite? demanda-t-elle.
Et elle lui mit la reprise sous le nez.
Mais le jour avait baissé et l'ombre avait peu à peu rempli la cuisine.
--Je ne vois pas bien, dit miss Armagh.
--Regardez de près, je vous prie, continua Bérengère; j'ai soutenu
l'autre jour à la femme de charge que ces reprises étaient parfaites,
et je serai bien aise, si la discussion recommence à ce sujet, d'être
appuyée par votre autorité, devant laquelle il n'y a qu'à s'incliner.
Miss Armagh tenait trop au prestige de son autorité, pour ne pas déférer
à une demande qui lui était présentée en ces termes: elle aimait
d'ailleurs à rendre des jugements, même sur une question de couture.
Elle quitta sa chaise, et prenant la pièce de lingerie que Bérengère lui
tendait, elle se dirigea vers la porte pour bien voir la reprise qui
était soumise à son jugement, et aussi pour mettre ses lunettes, sans
que le capitaine et Sophie s'en aperçussent.
C'était là que Bérengère l'attendait; elle la suivit, et même elle
l'attira en dehors de la maison.
--Nous serons mieux dehors, dit-elle, et nous profiterons des dernières
lueurs du jour.
Le nez chaussé de lunettes, miss Armagh examina longuement,
consciencieusement la reprise de Sophie:
--C'est incontestablement parfait, dit-elle, on a tort de blâmer un
pareil travail.
--N'est-ce pas?
--Assurément; je le soutiendrai envers et contre tous.
Et elle se prépara à rentrer dans la cuisine.
Mais avant qu'elle eût tourné sur elle-même, Bérengère la prenant par le
bras l'arrêta.
Alors, baissant la voix:
--Miss Armagh!
--Mon enfant?
Et, jusqu'à un certain point étonnée par cet appel, Miss Armagh la
regarda avec attention.
Elle paraissait confuse et embarrassée.
--Qu'ayez-vous donc? demanda l'institutrice.
--C'est que cela n'est pas facile à dire.
--Quoi?
--Ce que je veux dire.
--Même à moi?
--Surtout à vous, attendu qu'il s'agit de vous dans ce qui m'embarrasse.
--N'ai-je plus votre confiance, mon enfant?
--Ah! ma chère miss Armagh!
--Eh bien! alors, parlez, si la chose est urgente ou bien, si elle ne
l'est pas, remettez-la à un moment où, ayant réfléchi, vous serez mieux
préparée.
--Elle est urgente.
--Alors, mon enfant, dites-la.
--Mais...
--Dites-la, je vous prie. Qui peut vous retenir? Ne suis-je pas votre
amie?
Miss Armagh se montrait d'autant plus pressante, qu'elle était vivement
intriguée par ces hésitations et ces réticences.
--Que va-t-elle m'apprendre? se demandait-elle.
Sans en avoir l'air, Bérengère l'observait à la dérobée.
Lorsqu'elle jugea le moment favorable à l'exécution de son dessein, elle
se décida à parler.
--Il s'agit d'une chose qui vous surprendra, dit-elle.
Et de nouveau elle s'arrêta.
--Pour laquelle j'ai besoin du concours de M. de Gardilane.
--Une chose qui me surprendra?
--Si vous cherchez à comprendre, je ne vais pas plus loin.
--Cependant...
--Il n'y a qu'une seule chose que vous devez comprendre, c'est que si je
demande le concours de M. de Gardilane ouvertement devant vous, il n'y
aura plus de surprise pour vous. Cela est clair, n'est-ce pas?
--Clair?
--Il me semble que si vous savez ce que je dis à M. de Gardilane, la
surprise est supprimée.
--Alors?
--Alors il faudrait tout naturellement que vous ne l'entendissiez point.
Ainsi nous allons rentrer au château tout à l'heure, tous les trois
ensemble. Eh bien! sous un prétexte quelconque, ou même sans prétexte,
car avec M. de Gardilane, il n'est pas nécessaire de prendre des
précautions excessives, vous restez de quelques pas en arrière; oh!
pas beaucoup, huit ou dix pas, enfin assez pour ne pas entendre notre
entretien.
--Mais...
--Alors il y a surprise pour vous; c'est bien simple.
Elle dit cela gaîment, en riant, comme si réellement il s'agissait de la
chose la plus simple et la plus naturelle.
Bien qu'étant interloquée par cette demande bizarre, Miss Armagh s'était
gardée de laisser paraître les idées qui avaient traversé son esprit.
--Que veut-elle donc demander à M. de Gardilane? se disait-elle en
réfléchissant, tandis que Bérengère parlait.
Cet éclat de rire acheva de dissiper ses hésitations.
--C'est quelque cachotterie de petite fille, se dit-elle.
Et elle se mit à sourire en pensant aux inquiétudes du comte: petite
fille des pieds à la tête, petite fille de coeur et d'esprit, rien que
petite fille.
Cela le prouvait de reste.
Il s'agissait d'une surprise; assurément d'une surprise que Bérengère
voulait lui faire pour son jour de naissance qui arrivait dans trois
semaines, et c'était pour cela qu'elle avait besoin de M. de Gardilane
qui, sans doute, irait à Paris d'ici-là.
Mais en quoi consistait cette surprise?
Et son imagination se mit à galoper sur cette piste: c'était peut-être
une théière en argent que Bérengère voulait lui donner, comme déjà elle
lui avait donné deux tasses pour sa fête; à moins que ce ne fût une
parure en guipure dont elle avait parlé. Mais non, le capitaine ne
savait pas acheter de la guipure: c'était donc une théière.
Pendant qu'elle cherchait ainsi, Bérengère l'observait du coin de
l'oeil.
Enfin miss Armagh releva la tête:
--Je resterai de quelques pas en arrière, dit-elle.
Bérengère voulut cacher son émotion sous le rire:
--Et vous n'écouterez pas! dit-elle.
--Ah! mon enfant.