XXVI

Les choses étant ainsi arrangées, Bérengère avait hâte de se mettre en

route pour le château, c'est-à-dire de se trouver en tête-à-tête avec

Richard.

Elle entra dans la cuisine suivie de miss Armagh réfléchissant toujours

à sa surprise, et après avoir embrassé son filleul: «Adieu, Richard,

adieu, petit Richard, petit Richard adieu», ils prirent tous les trois

congé de Sophie.

Lorsqu'ils sortirent de la maisonnette, le soleil venait de s'abaisser

derrière la ligne des collines vaporeuses qui forment l'horizon du côté

de l'ouest, et dans le ciel d'un bleu pâle, il avait été remplacé par la

lune dont le fin croissant se détachait sur de légers nuages

argentés qui, au bord de leurs contours déchiquetés, s'illuminaient

successivement et rapidement de toutes les nuances de l'iris, à mesure

que le soleil s'enfonçait.

--Ah! le joli coucher de soleil, dit Bérengère; allons donc jusqu'au

bout de l'herbage, nous le verrons mieux.

--Vous allez vous mouiller les pieds dans l'herbe, dit miss Armagh.

--Je suis bien chaussée, répliqua Bérengère; et vous, capitaine?

--Je n'ai pas peur de me mouiller.

--Moi j'ai cette peur, dit miss Armagh, je suivrai donc le sentier et

vous attendrai à l'allée du colombier.

--C'est cela, nous vous rejoignons tout à l'heure, dit Bérengère.

Et tandis que miss Armagh retournait vers le château à petits pas en

suivant le sentier battu, Bérengère et le capitaine coupant à travers

l'herbage, se dirigeaient rapidement vers l'endroit d'où la vue

s'étendait plus librement sur la vallée et sans rideau d'aucune sorte

jusqu'à l'horizon.

Ils marchèrent ainsi côte à côte, sans rien dire, puis lorsqu'ils furent

arrivés à l'extrémité de l'herbage, au point où le terrain commence

à descendre vers la rivière, ils s'arrêtèrent et restèrent un moment

silencieux.

--Ce coucher de soleil est vraiment superbe! dit le capitaine, et je ne

comprends pas qu'il y ait des gens assez aveugles pour se plaindre de

la monotonie de la campagne pendant l'hiver: est-ce que ce n'est pas la

saison, au contraire, pendant laquelle le ciel change le plus souvent

d'aspect, quand par bonheur il n'est pas gris?

Mais Bérengère n'était pas venue là pour parler du coucher du soleil et

de l'aspect du ciel.

Elle resta un moment recueillie sans répliquer; puis tout à coup, se

tournant vers le capitaine et le regardant en face:

--Grand-papa m'a rapporté l'entretien qu'il avait eu avec vous,

dit-elle.

Le capitaine s'était demandé, en marchant, s'ils venaient vraiment là

pour voir le soleil se coucher, ou bien si Bérengère n'avait pas quelque

chose de particulier à lui dire. Ce mot le fixa; il comprit de quoi il

allait être question et se sentit fort mal assuré.

--Quelle joie ce serait pour nous tous! continua Bérengère.

Il ne répondit rien.

--Pour grand-papa et... pour moi, dit-elle en insistant.

Le capitaine n'avait pas besoin qu'elle lui expliquât à quelle joie elle

faisait allusion; il n'avait que trop bien compris ses paroles.

En examinant la situation que lui créait le projet de conversion du

comte, il n'avait pas eu l'idée qu'il aurait à soutenir un jour des

discussions avec Bérengère.

Comment se défendre contre elle, que lui répondre?

L'angoisse lui étreignit le coeur.

Il ne pouvait pas avec elle, comme il l'avait essayé avec le comte,

tourner autour de cette question et se tenir dans des généralités plus

ou moins vagues.

De lui à elle, il ne devait y avoir aucune tromperie.

L'habileté même eût été un crime.

Tout devait être entre eux loyal et franc.

Si elle devait être sa femme un jour, il ne fallait pas, quand elle le

connaîtrait bien, qu'elle éprouvât une déception et pût croire qu'elle

avait été abusée.

Si elle ne devait pas l'être, il ne fallait pas que, par l'adresse

de ses paroles, il l'attirât à lui et lui inspirât des espérances

irréalisables.

Il ne s'agissait pas, à cette heure décisive, de s'abriter derrière les

convenances et la modestie, ni de se dire: «Elle ne m'aime pas et ne

m'aimera jamais»; le probable au contraire était que si elle ne l'aimait

pas en ce moment, elle était au moins poussée vers lui par un sentiment

de sympathie et de tendresse qui pouvait très bien se changer en amour;

que fallait-il pour que cela se réalisât? Tout simplement peut-être

qu'elle pût croire que son grand-père réussirait dans l'oeuvre

de conversion qu'il avait entreprise, car enfin ce n'était pas

inconsidérément qu'elle venait ainsi lui parler des espérances de son

grand-père et même des siennes: elle avait une raison, elle avait un

but.

La raison,--savoir ce qu'il pensait;

Le but--l'engager sans doute à écouter la parole de M. de la Roche-Odon,

et à se laisser convaincre par elle.

Ce qu'il pensait, il devait le lui dire.

Mais lui promettre de se laisser convaincre par M. de la Roche-Odon, il

ne pouvait en prendre l'engagement.

Il n'y avait pas d'illusion à se faire: agir ainsi, c'était la perdre;

et cependant il ne pouvait agir autrement sous peine de commettre une

infamie envers elle, et une lâcheté envers lui-même.

Alors qu'il avait eu la pensée d'écouter les enseignements du comte,

afin de prolonger son intimité avec Bérengère, il s'était dit qu'il ne

profiterait point des dernières journées qu'ils passeraient ensemble

pour chercher à lui plaire, et qu'il ne ferait rien pour accentuer

dans un sens plus passionné les sentiments de tendresse qu'elle lui

témoignait; eh bien! l'heure était venue de le tenir, cet engagement, et

quoi qu'il pût arriver, il le tiendrait.

Il était un soldat et il savait obéir à son devoir: plutôt mourir que

trahir.

--Eh bien, dit-elle, voyant qu'il se taisait, vous ne répondez pas?

--C'est que je n'ai rien à répondre, ou plus justement ce que j'ai à

dire, j'aimerais mieux le taire.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en mettant sa main sur son coeur.

Elle le regarda; il baissa les yeux.

--Mais ce que grand-papa m'a rapporté... dit-elle.

--Je n'ai point eu avec M. le comte de la Roche-Odon, la franchise que

je veux... que je dois avoir avec vous.

--Vous!

Ce mot lui alla au coeur tant il disait clairement qu'elle le croyait

incapable de duplicité ou de tromperie; mais en même temps qu'il lui fut

doux il lui fut douloureux aussi, car il lui rappela que, sous peine de

manquer à cette confiance, il devait parler avec franchise entière et

absolue.

--Assurément je n'ai pas trompé M. votre grand-père, mais tout ce que je

devais dire je ne l'ai pas dit, puisqu'il a pu croire qu'il réussirait

dans la tâche qu'il entreprenait; pour être franc, j'aurais dû lui

avouer qu'il ne... réussirait point.

--Mais puisqu'il doit avoir avec vous des entretiens...

--Ces entretiens n'auront pas le résultat qu'il espère.

--Comment le savez-vous à l'avance, puisque vous ne l'avez pas encore

entendu?

--Parce qu'il ne s'adressera pas, ainsi qu'il se l'imagine, à un esprit

flottant et indécis, mais bien à un esprit réfléchi et résolu.

--Alors... vous ne croyez point?

Elle avait hésité avant de poser cette question formelle, et sa voix

avait faibli lorsqu'elle s'était enfin décidée à la formuler.

De son côté il hésita aussi avant de répondre, mais l'heure des

faiblesses était passée, il devait parler.

--Je ne crois point.

Elle fut accablée par ce coup; cependant elle voulut faire un dernier

effort:

--Vous croirez.

Sans répondre il secoua la tête par un geste qui en disait plus que

toutes les paroles.

--Pourquoi vous prononcer ainsi, dès maintenant, sans savoir?

--Ah! certes j'ai la plus profonde admiration pour M. votre grand-père,

pour sa foi, pour sa bonté, pour sa haute intelligence, mais ce n'est

pas avec l'admiration qu'on persuade, c'est avec la raison.

--Et pourquoi ne croiriez-vous pas? s'écria-t-elle avec un mouvement de

dépit et de colère.

--Voulez-vous donc que nous entreprenions une discussion religieuse;

voulez-vous que je vous explique pourquoi je ne crois pas; voulez-vous

que je vous démontre que je ne peux pas croire, et cela au risque de

vous blesser dans vos convictions que je respecte, bien que je ne les

partage pas?

--Ce n'est pas une discussion que je veux, c'est un mot qui me fasse

comprendre ce que je ne comprends pas et qui... vous justifie par une

raison que je puisse me dire et me répéter.

Évidemment la question étant ainsi posée, mieux valait une explication

quelle qu'elle fût qu'une affirmation toute sèche; le point capital

était que cette explication ne blessât pas Bérengère dans sa foi.

Troublé, profondément ému, il s'imagina qu'il pouvait obtenir ce

résultat en séparant la religion de l'Église et mettre ainsi une sorte

de sourdine à l'expression de ses sentiments.

--Pour moi, l'Église catholique est épuisée; sa force d'expansion est

depuis longtemps éteinte et elle est arrivée à la sénilité. Elle ne

compte plus ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres,

et depuis des années, elle n'a pas eu une oeuvre, pas eu un homme qui

aient marqué dans l'histoire de l'humanité.

--Il me semble que si vous ne voyez pas sa puissance et sa vitalité,

c'est que vous n'ouvrez pas les yeux, et dès lors on pourrait vous

montrer ce que vous ne voyez pas.

Sur leur droite s'élevait un grand arbre, au tronc gris, marqué de

plaques blanches, un tremble, dont la tête était desséchée; Richard

étendit la main vers la cime de ce tremble:

--Regardez cet arbre, dit-il, il est bien évident pour vous, n'est-ce

pas, qu'il est frappé de mort; pour vous en convaincre vous n'avez qu'à

lever les yeux vers sa couronne, qui est desséchée; au contraire, si

vous regardez seulement à son pied, vous pourrez croire qu'il est vivant

en comptant les vigoureux gourmands qui poussent ça et là, aussi loin

que s'étendent ses racines: ce qui lui reste de vitalité s'est concentré

désormais dans cette végétation envahissante. Que produit cette

végétation? Des broussailles qui encombrent le terrain et empêchent

qu'on le cultive, rien de plus. Cet arbre est l'image de l'Église.

Elle joignit les mains par un geste désespérée, puis d'une voix désolée:

--Oh! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!

Il fut ému jusqu'au fond du coeur par ce geste et par ce cri, mais il ne

répliqua pas. Que dire, en effet?

Ils restèrent ainsi à côté l'un de l'autre, ne parlant pas, ne se

regardant pas.

Enfin elle étendit le bras vers l'horizon:

--Le soleil est couché, dit-elle; voici la nuit, rejoignons miss Armagh.

Il la suivit sans parler; la nuit s'était fait aussi dans son coeur.

Comte du Pape · 第 33 / 62 题