Depuis que Sophie était installée, avec son enfant, dans la chaumière du
parc de la Rouvraye, Bérengère et le capitaine avaient pris l'habitude
de se rencontrer là tous les jeudis, une heure avant le dîner.
Cette habitude s'était établie tout naturellement et sans qu'il y eût
accord formel entre eux.
Le jeudi qui avait suivi le baptême, le capitaine avait dit à Bérengère
qu'avant de venir à la Rouvraye il s'était arrêté chez Sophie pour voir
son filleul, et le jeudi d'après Bérengère avait tout naturellement
éprouvé le désir d'aller voir l'enfant qui était aussi son filleul à
elle, une heure avant le dîner.
Par un hasard bien surprenant en vérité, le capitaine était arrivé juste
au moment où elle tenait l'enfant dans ses bras et le faisait sauter.
Ils étaient un instant restés chez Sophie, puis ils s'étaient mis en
route pour la Rouvraye, accompagnés de Miss Armagh.
Et depuis, toujours bien servis par ce hasard de plus en plus
surprenant, ils s'étaient ainsi rencontrés chaque jeudi, tantôt
Bérengère étant arrivée la première, tantôt au contraire Richard l'ayant
devancée.
Ces visites hebdomadaires, sans compter celles que Bérengère lui faisait
dans la semaine, étaient les grandes joies de Sophie.
Car malgré les promesses de M. de la Roche-Odon et malgré la protection
ouverte dont il la couvrait, elle était traitée en paria par les gens
du château, même par la femme de charge qui ne s'était point montrée la
bonne et digne personne que le comte avait annoncée.
Cette protection déclarée du comte et sa générosité avaient
naturellement éveillé la jalousie: bien des gens avaient espéré qu'on
leur donnerait cette maisonnette du parc; en voyant qu'elle était pour
une nouvelle venue, pour une coureuse, pour une fille perdue, leur
espoir déçu s'était changé en haine et en hostilité contre celle qui
leur volait leur bien.
Une ligue s'était formée contre elle dans le personnel et dans
l'entourage du château, de sorte que tous les bavardages, tous les
bruits à propos de son suicide et de son accouchement, soufflés et
entretenus par cette hostilité, ne s'étaient pas éteints.
On continuait à se demander quel était le père de son enfant.
Et, de plus, on en était arrivé jusqu'à le lui demander à elle-même, non
pas directement, bien entendu,--aucun des gens de la Rouvraye n'eût
eu cette hardiesse,--mais à la façon des paysans, sous forme de
plaisanterie, ou bien dans son dos, comme si l'on ne s'adressait pas à
elle.
Quand elle traversait le jardin pour se rendre chez la femme de charge,
portant son enfant dans ses bras, elle entendait les jardiniers élever
la voix et parler exprès assez fort pour que leurs propos arrivassent
quand même à ses oreilles.
--C'est-y drôle, Placide, d'avoir un père avant sa naissance, et de ne
plus en avoir après.
--Es-tu bête! les enfants ont toujours un père; on en a vu qui en
avaient plusieurs.
Alors on la saluait, comme si on venait seulement de l'apercevoir.
--Bonjour, mademoiselle Sophie!
--Montrez donc voir un peu à qui il ressemble, ce chéri.
Tout cela sans parler des mépris et des dédains qu'on affectait de lui
témoigner, comme si c'eût été une honte d'avoir affaire à elle.
--Pensez donc une fille qui a eu un enfant!
--Encore si on savait quel en est la père.
--Si elle l'avait su elle-même, est-ce qu'on ne l'aurait pas forcé à se
déclarer?
Alors ceux des domestiques qui étaient ennuyés de faire maigre les jours
d'abstinence, et qui par gourmandise rageaient contre la dévotion
de leur maître, insinuaient que ce père pouvait bien être un
ecclésiastique.
--Ça c'est vu.
--Allons donc; il paraît qu'on leur enseigne dans les séminaires des
moyens pour ne pas avoir d'enfants.
--Vraiment?
--C'est sûr.
Cette guerre était d'autant plus douloureuse pour Sophie, qu'après son
installation avec son enfant dans la maisonnette isolée du parc, elle
avait cru que c'en était fini de ses souffrances.
Le comte de la Roche-Odon, mademoiselle Bérengère, le capitaine
Gardilane avaient été si bons pour elle; on était si bien dans cette
petite maison isolée au milieu des herbages; c'était chose si importante
d'avoir du travail assuré toujours, qu'elle était revenue à la vie.
Ces blessures la rejetaient dans le passé avec ses cruels souvenirs, et
quand une voix gouailleuse ou haineuse parlait de son enfant, quand
un mauvais rire insultait à son malheur, elle se reprenait à penser
douloureusement à celui que dans le silence et le recueillement du
travail, elle parvenait à rejeter loin d'elle, et même à oublier.
Car elle ne l'aimait plus, et il lui semblait que les pièces d'argent
qu'il avait déposées dans sa main avaient agi sur elle comme ces fers
chauffés à blanc qui détruisent une plaie et la cicatrisent.
Quand elle s'était relevée de son lit, elle était guérie de son amour,
elle ne ressentait plus pour celui qu'elle avait aimé jusqu'à en mourir,
qu'un profond mépris.
Mais l'horrible blessure qu'elle avait reçue était de celles qui exigent
le repos absolu, et justement ces propos la ravivaient sans cesse, et la
faisaient saigner.
Elle eût tant voulu oublier!
Et quand, dans le calme de sa maisonnette où elle n'entendait que la
chanson du vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et le
meuglement des boeufs, elle était parvenue à s'engourdir en berçant son
enfant, et se berçant elle-même, avec les rêves qu'elle faisait pour
l'avenir de ce cher petit être qui pendait à son sein,--ces paroles
méchantes de ceux qui s'acharnaient contre elle, sans qu'elle leur eût
rien fait, la rejetaient douloureusement dans le passé.
Ce n'était pas seulement la honte qui l'étreignait au coeur, c'était
encore le mépris pour lui.
Cela était si affreux de ne pas avoir un souvenir qui ne fût souillé par
une tromperie, ou une déloyauté: le vol de ses lettres, car il les lui
avait littéralement volées; l'envoi à Bruxelles alors qu'il était décidé
à ne jamais la rejoindre; cet argent mis dans la main suppliante qu'elle
tendait vers lui, tout cela n'était-il pas ignoble? Quelle bassesse,
quelle misérable lâcheté!
Rien dans ce passé qui ne fût flétri, pas une joie pure de laquelle elle
pourrait plus tard parler à son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand,
lui demanderait ce qu'était son père.
--Un misérable!
Pourquoi s'acharnait-on ainsi après elle, pour la rejeter dans cette
bourbe? Une fois elle avait été témoin d'une pareille cruauté sauvage:
c'était au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attaché une pierre
au cou était entraîné par le courant, il se débattait et luttait pour
aborder, mais des gamins étaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant
ils le rejetaient au large avec des bâtons ou des cailloux qu'ils lui
lançaient; quand ils l'avaient frappé à la tête, quand ils l'avaient
atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient
des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord,
vingt fois il fut repoussé et il disparut dans un remous.
Les gens du château s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle
leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de
gaieté: il faut bien rire en ce monde, et assurément il n'y a rien de
plus drôle qu'une fille assez bête pour se faire faire un enfant.
On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine
et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le
bonheur dans la maisonnette.
Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui
lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.
Et c'était précisément de sympathie et de bienveillance qu'elle avait
besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lançait
de tous côtés comme au chien noyé.
Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles
de bienveillance, c'était celle de l'abbé Colombe. Aussitôt que Sophie
était devenue sa paroissienne, le curé de Bourlandais l'avait visitée,
et, avec sa bonté ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui
faisait de lui le prêtre le plus charitable du diocèse, il s'était
appliqué à la consoler. Mais à ses paroles de bienveillance se mêlaient
des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'élevée chrétiennement,
n'était pas en état en ce moment d'ouvrir son âme à ces pieuses
exhortations. Lui parler religion, c'était lui parler d'Aurélien, et
elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que
le malheur a jetés hors du sentiment de justice, elle déplaçait les
responsabilités, et parce que Aurélien, ce modèle de piété, avait
agi misérablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui
touchait à la religion.
Et puis l'abbé Colombe, malgré toute sa bonté et sa charité, ne savait
pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon
et M. de Gardilane.
Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et
Bérengère s'occupaient surtout de son enfant.
Et dans son coeur, l'amour de la mère avait remplacé l'amour de
l'amante; cet enfant elle l'aimait aussi ardemment aussi passionnément
qu'elle avait aimé Aurélien: ce qu'on faisait pour lui, l'intérêt ou
la sympathie qu'on lui témoignait étaient plus doux à sa tendresse
maternelle que ce qu'on eût fait pour elle-même.
Combien de fois ses yeux s'étaient-ils mouillés de larmes en voyant
mademoiselle de la Roche-Odon prendre l'enfant dans ses bras, lui
chatouiller le menton pour lui faire faire risette et l'embrasser quand
il avait ri.
Décidée à entreprendre la conversion de Richard, Bérengère avait décidé
que ce serait dans ses visites à Sophie qu'elle réaliserait son idée.
Sans doute il ne serait pas facile de s'entretenir librement devant miss
Armagh, dont la surveillance était devenue de plus en plus scrupuleuse,
mais enfin, en cherchant bien, on trouverait des moyens pour se
débarrasser quelquefois et durant quelques minutes de cette gardienne
trop fidèle.
Alors vivement et en quelques paroles elle pourrait le catéchiser.
Que fallait-il?
Qu'il sût qu'elle désirait qu'il crût comme elle croyait, et ce devait
être assez.