XXIII

Grande avait été la surprise de Bérengère en entendant son grand-père

lui parler du capitaine et de ses projets de conversion à l'égard de

celui-ci.

Qui avait suscité ces projets?

Comme tous les enfants malheureux, et elle avait été horriblement

malheureuse pendant sa première jeunesse, Bérengère avait pris

l'habitude de ne jamais laisser passer une question qui la surprenait

sans lui chercher une explication ou tout au moins une raison.

Combien de fois, alors qu'elle vivait près de sa mère, avait-elle deviné

ainsi d'étranges choses qui n'étaient pas de son âge et que cependant,

par une sorte d'intuition mystérieuse, elle comprenait: terrible

éducation qui, par bonheur pour elle, avait été interrompue au moment où

elle menaçait de devenir pernicieuse.

Suivant cette habitude, elle se mit donc à analyser le projet de son

grand-père et à s'en demander le pourquoi.

Assurément ce n'était pas l'esprit seul de prosélytisme qui lui avait

donné naissance: malgré sa foi militante, M. de la Roche-Odon vivait

auprès des gens en respectant leurs croyances ou en tolérant leurs

erreurs sans chercher à les convertir. C'était plutôt l'esprit de

tolérance que l'esprit de conversion qui animait son grand-père, et s'il

prêchait sa foi, c'était plutôt par l'exemple que par la parole.

D'ailleurs puisqu'il avait jusqu'à ce moment accepté les idées de

Richard (quand elle pensait au capitaine, elle disait Richard tout

court, et non le capitaine ou M. de Gardilane), il n'était pas

admissible que tout à coup il voulût ainsi changer ces idées, sans avoir

une raison puissante pour le faire.

Cela n'était point un fait de son caractère.

Il avait obéi à une raison.

Laquelle?

C'était cette raison qu'elle voulait chercher et trouver.

Une seule se présentait à son esprit, mais si elle était fondée, elle

était terrible pour elle.

Son grand-père avait donc deviné son secret?

A cette pensée, elle fut prise d'une douloureuse confusion et d'une

grande honte.

On savait qu'elle aimait Richard.

Ce «on» était à la vérité son grand-père, mais néanmoins cela était

terrible.

Elle s'était donc trahie?

Comment?

Quand?

C'était à peine si elle avait osé s'avouer à elle-même ses sentiments

vrais, et encore n'y avait-il pas longtemps qu'elle l'avait fait en

toute sincérité, ayant trouvé toujours jusque-là des explications plus

ou moins satisfaisantes à ce qu'elle avait appelé tout d'abord sa

sympathie pour Richard, ensuite sa tendresse, après son amitié, et

enfin, alors qu'il lui avait été impossible de se mentir à elle-même

plus longtemps--son amour.

Et cependant elle s'était si bien cachée, elle avait si bien dissimulé!

Surtout depuis qu'elle avait reconnu qu'elle aimait, elle avait observé

une si grande réserve avec Richard!

Ce fut un moment cruel pour elle que celui où elle fut contrainte de

reconnaître que son grand-père avait observé et qu'il avait lu ce qui se

passait dans son coeur.

Jamais elle n'avait été si embarrassée, si mal à l'aise, que le

lendemain du jour où elle avait compris que son grand-père savait tout;

et en descendant pour déjeuner elle avait un pouce de rouge sur le front

et sur les joues, quand son grand-père, l'embrassant tendrement comme à

l'ordinaire, l'avait longuement regardée les yeux dans les yeux.

Il avait cependant l'habitude de l'examiner ainsi et de plonger dans son

âme chaque fois qu'elle venait à lui le matin; mais elle s'imaginait

dans son trouble que jamais il n'avait mis dans son regard la curiosité

et toutes les questions qu'elle y trouvait en ce moment.

Miss Armagh aussi lui causa une impression pénible, et à table elle

s'imagina que les domestiques avaient une étrange façon de la regarder,

comme s'ils eussent été maîtres de son secret.

Mais peu à peu ce trouble s'apaisa, et après n'avoir été sensible qu'à

ce qu'il y avait de blessant pour sa pudeur dans cette situation, elle

en vint à voir les avantages qui s'y trouvaient.

Puisque son grand-père s'inquiétait des croyances de Richard et voulait

l'amener à se convertir, c'était donc qu'il n'était point fâché quelle

aimât Richard.

Cela était d'une logique rigoureuse.

Fâché de cet amour, il eût rompu avec Richard.

Au contraire, il voulait se rapprocher de lui par l'union de la foi.

Alors il admettait donc l'idée de le prendre pour gendre?

Cela encore était logique.

Quelle joie!

Richard accueilli par son grand-père!

Richard son mari!

Puisque c'était son mari qu'elle aimait, elle n'avait plus à rougir.

Ce n'était pas de ce moment qu'elle savait que son grand-père désirait

la marier et la marier jeune.

Si elle n'avait pas connu dans tous leurs détails les actes d'hostilité

qui s'étaient échangés entre son grand-père et sa mère, elle en avait

assez appris pourtant pour ne pas ignorer les sentiments de haine dans

lesquels ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre.

Bien qu'on se fût toujours caché d'elle et qu'on eût évité de parler de

sa mère quand elle pouvait entendre, elle avait saisi assez de paroles

au vol, et d'autre part elle avait deviné assez de choses pour savoir

que la crainte suprême de son grand-père, c'était de mourir avant

qu'elle fût émancipée ou mariée.

De là le régime sévère qu'il s'était imposé et dont elle souffrait

chaque fois qu'à table elle le voyait rester sur son appétit,

c'est-à-dire presque chaque jour.

De là les précautions excessives qu'il prenait pour sa santé.

De là cette crainte de la mort, dont il pouvait mourir plutôt que de

toute autre maladie moins dangereuse, moins douloureuse assurément.

Si elle n'avait pas été jusqu'à deviner tout ce que son grand-père

redoutait, c'est-à-dire ce qui avait rapport au côté moral de son

existence près de sa mère, elle avait en tout cas parfaitement compris

ce qu'il craignait quant à ce qui touchait le côté matériel de cette

existence, c'est-à-dire le gaspillage de l'héritage qu'il laisserait.

Elle avait gardé un souvenir vivace de ce gaspillage, et elle avait

encore devant les yeux, la figure de ces gens vêtus de noir, qui

parcouraient l'appartement de sa mère, se faisant ouvrir les meubles,

comptant le linge, pesant l'argenterie, et écrivant cette énumération

sur des feuilles de papier timbré qu'ils appelaient un procès-verbal de

saisie.

C'était pour qu'elle ne fût pas exposée à ces dangers que son grand-père

voulait, avant de mourir, l'émanciper ou la marier.

En se mariant elle assurait donc la tranquillité de son grand-père,

c'est-à-dire sa vie même, le débarrassant de toutes ces craintes, de

toutes ces précautions qu'il s'imposait ou dont il souffrait depuis si

longtemps.

Il était donc tout naturel que les choses étant ainsi, il eût voulu

convertir Richard qu'il acceptait pour gendre sous cette seule condition

de conversion.

Richard se convertirait-il?

Pas plus que son grand-père elle ne savait quelles étaient les idées

religieuses de Richard.

Était-il indifférent, était-il incrédule? elle l'ignorait, n'ayant

jamais pensé à cela jusqu'à ce jour, et ne s'étant pas demandé, quand

elle avait commencé à l'aimer: est-il ou n'est-il pas chrétien?

grand-papa l'acceptera-t-il ou le refusera-t-il?

Mais maintenant cette question qui ne s'était pas présentée à son

esprit, devait être résolue.

Elle était capitale et c'était elle qui allait décider leur vie à tous.

--Il m'aime, se dit-elle, il pensera comme je pense; je crois, il

croira; n'est-ce pas là cette union des pensées comme des sentiments qui

est l'amour?

Et en raisonnant, en calculant ainsi, elle se sentait pleine de

confiance.

Elle n'en était pas en effet à douter comme le capitaine, et tandis que

celui-ci se demandait avec une entière bonne foi: «M'aime-t-elle?» elle

se disait avec une entière assurance: «Il m'aime.»

Jamais cependant une parole d'amour n'avait été échangée entre eux,

jamais un serrement de main n'avait indiqué ce que les lèvres n'osaient

pas prononcer.

Mais est-ce qu'une femme, est-ce qu'une jeune fille, même la plus

innocente et la plus candide, a besoin de paroles précises ou de

caresses matérielles pour savoir qu'elle est aimée?

En cherchant dans sa tête un seul mot qui affirmât l'amour de Richard,

Bérengère ne l'eût pas trouvé; mais sans chercher elle sentait dans son

coeur mille témoignages de cet amour plus frappants, plus éblouissants,

plus enivrants les uns que les autres.

Il l'aimait, donc il penserait, il sentirait, il croirait comme elle.

C'était ainsi au moins que dans son assurance enfantine elle comprenait

l'amour, n'admettant pas une seconde qu'il pût y avoir doute à cet

égard.

Seulement pour qu'il répondît à son grand-père dans le sens que celui-ci

désirait, il fallait qu'il fût prévenu.

En effet, s'il ignorait dans quelle intention M. de la Roche-Odon avait

entrepris sa conversion, il pouvait très-bien arriver qu'il ne prêtât

qu'une oreille distraite aux exhortations qu'on lui adresserait; il

était soldat et il pouvait ne pas aimer les sermons.

M. de la Roche-Odon lui démontrant l'excellence de la religion parce que

cette religion était excellente, ne serait pas écouté comme M. de la

Roche-Odon, lui demandant une conversion qui ferait le mariage de sa

petite-fille.

Ah! si elle avait pu le prévenir et le styler!

Mais cela n'étant pas possible, elle voulut au moins ne pas rester dans

l'angoisse intolérable que le doute à propos de la réponse de Richard

lui causait, et pour cela elle se décida à l'interroger elle-même pour

voir dans quelles dispositions il était.

D'ailleurs, en le questionnant à ce sujet, ne pouvait-elle pas en même

temps le prêcher?

Et il y avait certitude qu'il ne l'écouterait pas d'une oreille

distraite.

Pourquoi ne le convertirait-elle pas elle-même?

Elle n'avait, elle le reconnaissait, ni le savoir, ni l'éloquence, ni

l'autorité de son grand-père; mais Richard ne l'écouterait pas, elle en

était certaine, comme il écouterait M. de la Roche-Odon.

Comte du Pape · 第 30 / 62 题