Volontiers!
Ce mot n'était pas bien exact.
En effet, ce ne pouvait pas être de bonne volonté qu'il acceptait cette
proposition, alors qu'il la savait inutile, et quand il comprenait quels
dangers elle pouvait amener.
Que M. de la Roche-Odon s'imaginât, dans son zèle et dans son amitié,
qu'il pourrait ramener le capitaine à la pratique de la religion
chrétienne, cela s'expliquait et se comprenait jusqu'à un certain point.
Convaincu de l'excellence de cette religion, le comte était persuadé,
comme tous ceux qu'une foi ardente enflamme, qu'il n'y a qu'à démontrer
l'excellence de cette religion pour convertir les esprits qui
jusqu'alors sont restés plongés dans l'ignorance;--quand le capitaine
saurait, il croirait; quand il croirait, il pratiquerait: cela se tenait
et s'enchaînait logiquement.
Mais le capitaine, qui se connaissait, savait parfaitement à l'avance
que la parole du comte serait impuissante et qu'elle n'amènerait aucun
changement dans ses idées.
De ces entretiens demandés par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait donc
sortir que des luttes et finalement sans doute une rupture; car il
serait obligé, sous peine de déloyauté, de répondre aux arguments du
comte, et il ne pourrait pas le faire en se maintenant dans les termes
vagues qu'il venait d'employer. Il se reprochait de n'avoir pas été plus
affirmatif. Continuer ce système serait une lâcheté dont il se sentait
incapable. Sans doute il écouterait respectueusement le comte, il le
laisserait parler tant que celui-ci voudrait, il répondrait même à ses
arguments, en les discutant avec la plus grande modération, mais enfin
il arriverait une heure où il faudrait bien que toutes ces discussions
se résumassent dans un mot, et ce mot il devrait le dire sincère et
précis, quoi qu'il pût en résulter.
Alors le rêve s'évanouirait pour faire place à la triste réalité.
Bérengère serait perdue. Car il n'y avait pas à espérer que M. de la
Roche-Odon consentît jamais à donner sa petite-fille en mariage à un
homme qui ne croyait pas. Son irritation serait d'autant plus vive
que, pendant un certain temps, il se serait complu dans ses idées de
conversion: antipathie religieuse, griefs personnels, espérance déchue,
amour-propre blessé, tout se réunirait pour amener une rupture que rien
ne pourrait empêcher.
Il est vrai qu'un mot, un seul, aurait pu prévenir cette rupture, mais,
hélas! ce mot il lui était impossible de le prononcer; c'eût été une
indigne tromperie envers le comte et envers Bérengère, une lâche
hypocrisie envers soi-même.
Il ne pouvait pas croire par ordre, ni même par amour, et ne croyant
pas, il ne pouvait pas dire qu'il croyait, même pour obtenir Bérengère.
C'était là une fatalité de leur situation, en présence de laquelle il se
trouvait désarmé et impuissant.
Et il se reprocha sa faiblesse et sa faute, qui avaient été d'autant
plus grandes qu'au moment même où il avait reconnu qu'il était attiré
vers Bérengère par un sentiment plus vif que la sympathie, il avait
nettement vu ce qu'il adviendrait de cet amour.
Il avait alors fait son examen de conscience, et sous le saule pleureur
de son jardin, au bord de la rivière, il avait passé toute une soirée à
suivre les caprices de son imagination qui, s'envolant par-dessus les
prairies noyées dans les vapeurs de la nuit, étaient retournées à la
Rouvraye auprès de Bérengère. C'était là qu'il s'était avoué quelle
impression profonde cette charmante enfant avait produite sur son coeur.
C'était là qu'il s'était dit qu'elle serait une femme délicieuse.
C'était là enfin qu'il avait admis pour la première fois l'idée du
mariage à laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais pensé. Mais ne se
faisant aucune illusion, il avait sincèrement reconnu qu'il ne pouvait
être le mari de Bérengère et qu'entre elle et lui, il y aurait toujours
un abîme.
Il se rappelait parfaitement le mouvement de colère qui, à ce moment,
l'avait agité, et il voyait encore la place, dans la rivière, où il
avait jeté son cigare.
Cependant, bien qu'il eût mesuré la profondeur de cet abîme, il s'était
laissé entraîner par cet amour naissant; au lieu de l'étouffer d'une
main vigoureuse, il l'avait caressé; au lieu de fuir Bérengère, il
l'avait recherchée, et il s'était hypocritement demandé si c'était
vraiment une folie d'aimer cette jeune fille; les raisons _raisonnables_
tirées de la situation du comte et surtout de ses croyances lui avaient
répondu: «Oui»; les raisons _sentimentales_ lui avaient répondu: «Non.»
Et c'était seulement à celles-là qu'il s'était arrêté, repoussant les
autres, ne les écoutant pas. Il avait vu l'avenir rempli de luttes et de
souffrances, et néanmoins il avait accepté cet avenir, se disant qu'il
lutterait, qu'il souffrirait, mais au moins qu'il vivrait.
Et il avait vécu, délicieusement vécu, aimant Bérengère, aimant son
amour,--ne demandant rien, heureux du présent et fermant les yeux à ce
qui pourrait se produire le lendemain.
Ce lendemain était arrivé et maintenant il fallait mourir.
Eh bien, il mourrait!
S'il avait été hypocrite avec lui-même, au moins ne le serait-il pas
avec les autres.
Il ne pouvait devenir le mari de Bérengère que par le mensonge et la
tromperie; il ne mentirait point, il ne tromperait point, et s'il
n'obtenait pas pour femme celle qu'il aimait, au moins il l'aurait
aimée, il l'aimerait toujours pour la joie de l'aimer, loin d'elle, sans
qu'elle sût même qu'elle était aimée, qu'elle était adorée.
Désormais il n'aurait plus que quelques journées pour la voir; sa seule
faiblesse serait de prolonger ces journées, et l'engagement qu'il venait
de prendre avec M. de la Roche-Odon aurait au moins cela de bon qu'il
pourrait jouir encore de quelques semaines d'intimité avec Bérengère, de
quelques mois peut-être.
Il n'y avait aucune indélicatesse à laisser M. de la Roche-Odon
développer longuement son enseignement, et à écouter patiemment les
développements de ses leçons; cela ne pouvait qu'être une satisfaction
pour le comte.
Ce qui serait indélicat, ce qui serait criminel, ce serait de profiter
de ces dernières journées d'intimité pour chercher à plaire à Bérengère
et pour tenter d'accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de
tendresse qu'elle lui témoignait; mais cela il ne le tenterait point, il
ne le ferait point.
Puisqu'il ne pouvait pas devenir son mari, puisqu'il ne voulait pas
essayer de se faire aimer d'elle, à quoi bon provoquer cette tendresse
et la développer? Pourquoi lui préparer des regrets et des chagrins?
C'était assez qu'il souffrît seul, et seul il souffrirait.
Cette pensée de prolonger ainsi leur intimité l'empêcha, lorsqu'il s'y
fut arrêté, de regretter le «volontiers» par lequel il avait répondu à
la proposition du comte, et peu à peu, détournant les yeux de ce
qui arriverait fatalement dans l'avenir, il s'attacha d'autant plus
ardemment au présent, qu'il le sentait, qu'il le savait plus fragile.
Malgré tout, cet entretien s'était encore moins mal terminé qu'il ne
l'avait craint, quand il avait vu où tendait l'interrogatoire du comte.
La rupture immédiate qu'il avait pressentie et qu'il avait cru certaine
ne s'était point accomplie. C'était quelque chose, cela, et même
une grande, une très grande chose. Il avait du temps devant lui.
Qu'arriverait-il pendant ce temps de grâce? Ç'eût été folie d'espérer le
mieux, mais il ne fallait pas non plus croire au pire. Il attendrait; il
verrait, et chaque jour il se dirait le mot de ceux qui ne peuvent pas
désespérer: «Qui sait?»
De son côté M. de la Roche-Odon trouvait que cet entretien avait mieux
tourné qu'il ne l'avait cru en l'engageant.
Sans doute il était désolé de la confession du capitaine.
Mais enfin, lorsqu'il avait décidé de risquer cet interrogatoire,
il avait craint des réponses plus mauvaises que celles qu'il avait
obtenues.
Si le capitaine ne croyait pas, il n'était nullement prouvé qu'il ne
croirait pas un jour.
Entraîné par les exigences de la vie, il avait oublié les principes
religieux de sa jeunesse.
D'ailleurs, par quelle instruction avaient-ils été développés, ces
principes? Par celle qu'on reçoit dans les colléges. Et justement le
comte n'avait aucune confiance dans cette instruction; n'avait-il
pas entendu dire sur tous les tons que l'université ne fait que des
incrédules ou des indifférents? Ce résultat avait été obtenu pour M.
de Gardilane, qui ne se trouvait pas ainsi tout à fait responsable de
l'état présent de sa conscience.
Le collége avait commencé l'indifférence, le monde, les mauvais
exemples, les mauvaises lectures l'avaient achevée.
C'était la marche ordinaire des choses, mais elle ne l'avait pas
conduit, comme cela arrive trop souvent, jusqu'à l'irréligion et
l'incrédulité absolues.
Il avait dit, à la vérité, un mot bien grave sur la religion chrétienne,
«qui, telle qu'elle est demeurée, se trouve en lutte avec la société
telle que celle-ci est devenue.»
Mais il ne fallait pas attacher trop d'importance à cette parole,
puisque justement il ne savait pas ce qu'était cette religion dont il
parlait légèrement.
Au fond de l'âme se trouvait le sentiment religieux, et pour le moment
cela suffisait; lorsque ce sentiment serait développé par l'instruction,
il arriverait tout naturellement au catholicisme: il ne pouvait pas en
être autrement.
Au moins telle était la conviction de M. de la Roche-Odon.
D'ailleurs il comptait sur un auxiliaire tout-puissant dans la tâche
qu'il assumait--l'amour.
Si le capitaine n'avait pas vu le but auquel tendait le comte, il le
verrait certainement un jour, et alors il comprendrait comment il
pouvait obtenir Bérengère.
Ce jour-là l'indifférence serait vaincue, et si l'instruction était
alors assez avancée, la conversion se produirait immédiatement, non
par intérêt, mais par élan sympathique, par communauté d'idées, par ce
sentiment qui est l'essence même de l'amour et qui fait que nous voyons
ce que voit la personne aimée, que nous croyons ce qu'elle croit, que
nous aimons ce qu'elle aime.
Les espérances de M. de la Roche-Odon furent si vives, sa confiance dans
une heureuse conclusion s'établit si fermement qu'il crut pouvoir
faire part de son projet à Bérengère,--au moins en ce qui touchait la
conversion du capitaine, et sans lui rien dire, bien entendu, de ce qui
résulterait de cette conversion. A ses yeux, cette explication aurait
l'avantage d'empêcher Bérengère de chercher ce qui motivait leurs
entrevues fréquentes et leurs longs entretiens.
Aux premières paroles de son grand-père elle se troubla et pâlit; mais
peu à peu elle se remit.
--Et tu as bon espoir de réussir? demanda-t-elle, avec un léger
tremblement de voix qui trahissait son émotion intérieure.
--Sans doute; cependant je ne peux rien affirmer, et ce serait aller
trop vite et trop loin de considérer cette conversion comme accomplie:
il faut attendre.
--Ce serait un grand bonheur.
--Un grand bonheur, assurément, et que je souhaite de tout mon coeur.