XXII

Volontiers!

Ce mot n'était pas bien exact.

En effet, ce ne pouvait pas être de bonne volonté qu'il acceptait cette

proposition, alors qu'il la savait inutile, et quand il comprenait quels

dangers elle pouvait amener.

Que M. de la Roche-Odon s'imaginât, dans son zèle et dans son amitié,

qu'il pourrait ramener le capitaine à la pratique de la religion

chrétienne, cela s'expliquait et se comprenait jusqu'à un certain point.

Convaincu de l'excellence de cette religion, le comte était persuadé,

comme tous ceux qu'une foi ardente enflamme, qu'il n'y a qu'à démontrer

l'excellence de cette religion pour convertir les esprits qui

jusqu'alors sont restés plongés dans l'ignorance;--quand le capitaine

saurait, il croirait; quand il croirait, il pratiquerait: cela se tenait

et s'enchaînait logiquement.

Mais le capitaine, qui se connaissait, savait parfaitement à l'avance

que la parole du comte serait impuissante et qu'elle n'amènerait aucun

changement dans ses idées.

De ces entretiens demandés par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait donc

sortir que des luttes et finalement sans doute une rupture; car il

serait obligé, sous peine de déloyauté, de répondre aux arguments du

comte, et il ne pourrait pas le faire en se maintenant dans les termes

vagues qu'il venait d'employer. Il se reprochait de n'avoir pas été plus

affirmatif. Continuer ce système serait une lâcheté dont il se sentait

incapable. Sans doute il écouterait respectueusement le comte, il le

laisserait parler tant que celui-ci voudrait, il répondrait même à ses

arguments, en les discutant avec la plus grande modération, mais enfin

il arriverait une heure où il faudrait bien que toutes ces discussions

se résumassent dans un mot, et ce mot il devrait le dire sincère et

précis, quoi qu'il pût en résulter.

Alors le rêve s'évanouirait pour faire place à la triste réalité.

Bérengère serait perdue. Car il n'y avait pas à espérer que M. de la

Roche-Odon consentît jamais à donner sa petite-fille en mariage à un

homme qui ne croyait pas. Son irritation serait d'autant plus vive

que, pendant un certain temps, il se serait complu dans ses idées de

conversion: antipathie religieuse, griefs personnels, espérance déchue,

amour-propre blessé, tout se réunirait pour amener une rupture que rien

ne pourrait empêcher.

Il est vrai qu'un mot, un seul, aurait pu prévenir cette rupture, mais,

hélas! ce mot il lui était impossible de le prononcer; c'eût été une

indigne tromperie envers le comte et envers Bérengère, une lâche

hypocrisie envers soi-même.

Il ne pouvait pas croire par ordre, ni même par amour, et ne croyant

pas, il ne pouvait pas dire qu'il croyait, même pour obtenir Bérengère.

C'était là une fatalité de leur situation, en présence de laquelle il se

trouvait désarmé et impuissant.

Et il se reprocha sa faiblesse et sa faute, qui avaient été d'autant

plus grandes qu'au moment même où il avait reconnu qu'il était attiré

vers Bérengère par un sentiment plus vif que la sympathie, il avait

nettement vu ce qu'il adviendrait de cet amour.

Il avait alors fait son examen de conscience, et sous le saule pleureur

de son jardin, au bord de la rivière, il avait passé toute une soirée à

suivre les caprices de son imagination qui, s'envolant par-dessus les

prairies noyées dans les vapeurs de la nuit, étaient retournées à la

Rouvraye auprès de Bérengère. C'était là qu'il s'était avoué quelle

impression profonde cette charmante enfant avait produite sur son coeur.

C'était là qu'il s'était dit qu'elle serait une femme délicieuse.

C'était là enfin qu'il avait admis pour la première fois l'idée du

mariage à laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais pensé. Mais ne se

faisant aucune illusion, il avait sincèrement reconnu qu'il ne pouvait

être le mari de Bérengère et qu'entre elle et lui, il y aurait toujours

un abîme.

Il se rappelait parfaitement le mouvement de colère qui, à ce moment,

l'avait agité, et il voyait encore la place, dans la rivière, où il

avait jeté son cigare.

Cependant, bien qu'il eût mesuré la profondeur de cet abîme, il s'était

laissé entraîner par cet amour naissant; au lieu de l'étouffer d'une

main vigoureuse, il l'avait caressé; au lieu de fuir Bérengère, il

l'avait recherchée, et il s'était hypocritement demandé si c'était

vraiment une folie d'aimer cette jeune fille; les raisons _raisonnables_

tirées de la situation du comte et surtout de ses croyances lui avaient

répondu: «Oui»; les raisons _sentimentales_ lui avaient répondu: «Non.»

Et c'était seulement à celles-là qu'il s'était arrêté, repoussant les

autres, ne les écoutant pas. Il avait vu l'avenir rempli de luttes et de

souffrances, et néanmoins il avait accepté cet avenir, se disant qu'il

lutterait, qu'il souffrirait, mais au moins qu'il vivrait.

Et il avait vécu, délicieusement vécu, aimant Bérengère, aimant son

amour,--ne demandant rien, heureux du présent et fermant les yeux à ce

qui pourrait se produire le lendemain.

Ce lendemain était arrivé et maintenant il fallait mourir.

Eh bien, il mourrait!

S'il avait été hypocrite avec lui-même, au moins ne le serait-il pas

avec les autres.

Il ne pouvait devenir le mari de Bérengère que par le mensonge et la

tromperie; il ne mentirait point, il ne tromperait point, et s'il

n'obtenait pas pour femme celle qu'il aimait, au moins il l'aurait

aimée, il l'aimerait toujours pour la joie de l'aimer, loin d'elle, sans

qu'elle sût même qu'elle était aimée, qu'elle était adorée.

Désormais il n'aurait plus que quelques journées pour la voir; sa seule

faiblesse serait de prolonger ces journées, et l'engagement qu'il venait

de prendre avec M. de la Roche-Odon aurait au moins cela de bon qu'il

pourrait jouir encore de quelques semaines d'intimité avec Bérengère, de

quelques mois peut-être.

Il n'y avait aucune indélicatesse à laisser M. de la Roche-Odon

développer longuement son enseignement, et à écouter patiemment les

développements de ses leçons; cela ne pouvait qu'être une satisfaction

pour le comte.

Ce qui serait indélicat, ce qui serait criminel, ce serait de profiter

de ces dernières journées d'intimité pour chercher à plaire à Bérengère

et pour tenter d'accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de

tendresse qu'elle lui témoignait; mais cela il ne le tenterait point, il

ne le ferait point.

Puisqu'il ne pouvait pas devenir son mari, puisqu'il ne voulait pas

essayer de se faire aimer d'elle, à quoi bon provoquer cette tendresse

et la développer? Pourquoi lui préparer des regrets et des chagrins?

C'était assez qu'il souffrît seul, et seul il souffrirait.

Cette pensée de prolonger ainsi leur intimité l'empêcha, lorsqu'il s'y

fut arrêté, de regretter le «volontiers» par lequel il avait répondu à

la proposition du comte, et peu à peu, détournant les yeux de ce

qui arriverait fatalement dans l'avenir, il s'attacha d'autant plus

ardemment au présent, qu'il le sentait, qu'il le savait plus fragile.

Malgré tout, cet entretien s'était encore moins mal terminé qu'il ne

l'avait craint, quand il avait vu où tendait l'interrogatoire du comte.

La rupture immédiate qu'il avait pressentie et qu'il avait cru certaine

ne s'était point accomplie. C'était quelque chose, cela, et même

une grande, une très grande chose. Il avait du temps devant lui.

Qu'arriverait-il pendant ce temps de grâce? Ç'eût été folie d'espérer le

mieux, mais il ne fallait pas non plus croire au pire. Il attendrait; il

verrait, et chaque jour il se dirait le mot de ceux qui ne peuvent pas

désespérer: «Qui sait?»

De son côté M. de la Roche-Odon trouvait que cet entretien avait mieux

tourné qu'il ne l'avait cru en l'engageant.

Sans doute il était désolé de la confession du capitaine.

Mais enfin, lorsqu'il avait décidé de risquer cet interrogatoire,

il avait craint des réponses plus mauvaises que celles qu'il avait

obtenues.

Si le capitaine ne croyait pas, il n'était nullement prouvé qu'il ne

croirait pas un jour.

Entraîné par les exigences de la vie, il avait oublié les principes

religieux de sa jeunesse.

D'ailleurs, par quelle instruction avaient-ils été développés, ces

principes? Par celle qu'on reçoit dans les colléges. Et justement le

comte n'avait aucune confiance dans cette instruction; n'avait-il

pas entendu dire sur tous les tons que l'université ne fait que des

incrédules ou des indifférents? Ce résultat avait été obtenu pour M.

de Gardilane, qui ne se trouvait pas ainsi tout à fait responsable de

l'état présent de sa conscience.

Le collége avait commencé l'indifférence, le monde, les mauvais

exemples, les mauvaises lectures l'avaient achevée.

C'était la marche ordinaire des choses, mais elle ne l'avait pas

conduit, comme cela arrive trop souvent, jusqu'à l'irréligion et

l'incrédulité absolues.

Il avait dit, à la vérité, un mot bien grave sur la religion chrétienne,

«qui, telle qu'elle est demeurée, se trouve en lutte avec la société

telle que celle-ci est devenue.»

Mais il ne fallait pas attacher trop d'importance à cette parole,

puisque justement il ne savait pas ce qu'était cette religion dont il

parlait légèrement.

Au fond de l'âme se trouvait le sentiment religieux, et pour le moment

cela suffisait; lorsque ce sentiment serait développé par l'instruction,

il arriverait tout naturellement au catholicisme: il ne pouvait pas en

être autrement.

Au moins telle était la conviction de M. de la Roche-Odon.

D'ailleurs il comptait sur un auxiliaire tout-puissant dans la tâche

qu'il assumait--l'amour.

Si le capitaine n'avait pas vu le but auquel tendait le comte, il le

verrait certainement un jour, et alors il comprendrait comment il

pouvait obtenir Bérengère.

Ce jour-là l'indifférence serait vaincue, et si l'instruction était

alors assez avancée, la conversion se produirait immédiatement, non

par intérêt, mais par élan sympathique, par communauté d'idées, par ce

sentiment qui est l'essence même de l'amour et qui fait que nous voyons

ce que voit la personne aimée, que nous croyons ce qu'elle croit, que

nous aimons ce qu'elle aime.

Les espérances de M. de la Roche-Odon furent si vives, sa confiance dans

une heureuse conclusion s'établit si fermement qu'il crut pouvoir

faire part de son projet à Bérengère,--au moins en ce qui touchait la

conversion du capitaine, et sans lui rien dire, bien entendu, de ce qui

résulterait de cette conversion. A ses yeux, cette explication aurait

l'avantage d'empêcher Bérengère de chercher ce qui motivait leurs

entrevues fréquentes et leurs longs entretiens.

Aux premières paroles de son grand-père elle se troubla et pâlit; mais

peu à peu elle se remit.

--Et tu as bon espoir de réussir? demanda-t-elle, avec un léger

tremblement de voix qui trahissait son émotion intérieure.

--Sans doute; cependant je ne peux rien affirmer, et ce serait aller

trop vite et trop loin de considérer cette conversion comme accomplie:

il faut attendre.

--Ce serait un grand bonheur.

--Un grand bonheur, assurément, et que je souhaite de tout mon coeur.

Comte du Pape · 第 29 / 62 题