Si madame Prétavoine avait pu apprendre l'entière vérité sur ce qui
se passait à la Rouvraye, d'une part entre Bérengère et le capitaine
Richard de Gardilane, et d'autre part entre ce dernier et le comte de la
Roche-Odon, elle se fût assurément décidée à retourner aussitôt à Condé,
malgré les intérêts qui la retenaient à Rome.
Mais en dépit des précautions qu'elle avait eu soin de prendre avant
son départ, elle n'était et ne pouvait être que très-imparfaitement
renseignée.
Par l'abbé Armand elle savait à peu près ce qu'on avait dit le jeudi à
la table du comte de la Roche-Odon.
Par l'abbé Colombe, elle était tenue au courant de ce qui, dans la
semaine, s'était passé à Bourlandais et spécialement à la Rouvraye.
Enfin, par deux de ses amies elle recevait l'écho des bavardages des
domestiques de la Rouvraye et en même temps celui des propos de Joseph,
l'ordonnance du capitaine.
Malheureusement tout cela était assez vague sur beaucoup de points, et
elle n'arrivait à se faire une idée approximative de la situation qu'en
comparant toutes ces lettres entre elles, et en complétant elle-même par
l'imagination les nombreuses lacunes de ses correspondants.
Pour être exactement renseignée, il aurait fallu qu'elle expliquât
franchement l'intérêt capital qu'elle attachait à savoir jour par jour,
heure par heure, ce que faisaient, ce que disaient Bérengère et le
capitaine, et cela n'était possible qu'en livrant le secret de son plan,
c'est-à-dire que cela était impraticable.
Avec l'abbé Colombe elle avait pu procéder par la franchise, parce que
le curé de Bourlandais était un instrument docile qu'elle était certaine
de bien tenir dans sa main, et dont elle pouvait d'ailleurs jouer à son
gré.
Mais avec l'abbé Armand, bavard comme un perroquet, causeur pour le
plaisir de causer, incapable de garder un secret; avec ses amies
envieuses et jalouses, avouer qu'elle espérait donner son fils pour mari
à Bérengère de la Roche-Odon, c'eût été tout simplement se faire fermer
au nez les portes de la Rouvraye.
Et ce n'était pas pour un pareil résultat qu'elle avait entrepris le
voyage (pour Condé, le pèlerinage) de Rome.
Dès les premiers temps de son arrivée, elle avait reçu une lettre qui,
si elle ne l'avait pas sérieusement inquiétée, l'avait en tous cas
fortement irritée.
Cette lettre était de l'abbé Armand.
Après avoir longuement raconté tout ce qui s'était fait et dit à Condé
depuis qu'elle était partie, le chanoine, avec la prolixité d'un homme
inoccupé pour lequel une lettre, en un jour de pluie, est une bonne
fortune, lui avait enfin parlé de la Rouvraye, de Bérengère, du comte et
du capitaine. «Puisque j'ai entrepris une sorte de journal de mon temps,
je dois arriver à ma journée d'hier, qui, comme de coutume, s'est passée
à la Rouvraye. «C'était la première fois que, depuis votre départ, nous
nous trouvions réunis à la table de ce cher comte, et les convives
étaient quelques-uns de ceux avec lesquels vous vous entreteniez
ordinairement. «Tout d'abord le comte et mademoiselle Bérengère, cela
va sans dire, le comte et la comtesse O'Donoghue, le baron McCombie, le
marquis de la Villeperdrix, le président de la Fardouyère, la présidente
et leur fils, le capitaine de Gardilane, l'abbé Colombe et votre
serviteur; miss Armagh s'étant retirée pour ne pas faire la treizième
à table. «Vous savez combien est bon cet excellent abbé Colombe; tout
d'abord il ne s'était pas aperçu de l'éclipse de miss Armagh, mais
quelqu'un en ayant fait l'observation, voilà Colombe qui se dérobe et
veut se retirer lui-même. «--Jamais miss Armagh ne le souffrira, dit
mademoiselle de la Roche-Odon. «--Quand je serai parti, elle consentira
à revenir, dit Colombe.
«Une discussion s'engage, qui n'est interrompue que par l'annonce que le
dîner est servi. «Colombe tente encore de s'échapper, mais mademoiselle
Bérengère, avec sa liberté d'allure, le prend par la main et l'amène à
table. «Là elle le fait asseoir près d'elle, ne lui lâchant pas la main.
«--Si vous vous sauvez, vous m'enlevez avec vous, disait-elle en riant.
«Et chacun riait avec elle, Colombe excepté, qui était rouge comme une
pivoine et fort mal à son aise, comme vous l'imaginez facilement «sous
les attouchements d'une personne du sexe.»
«Cette réflexion n'est pas de moi, bien entendu, car ces scrupules me
paraissent trop respectables pour que j'aie la pensée de les blâmer;
elle est du jeune Dieudonné de la Fardouyère, et je ne la rapporte que
pour vous donner la physionomie exacte et complète de ce qui s'est
passé.
«Vaincu, Colombe n'était pas réduit au silence, et il lui échappa un cri
qui montre combien il vous est attaché.
«--Il n'en est pas moins vrai, dit-il, que si cette bonne madame
Prétavoine n'était pas à Rome, nous n'aurions pas le chagrin de voir
miss Armagh se retirer dans sa chambre.
«--Pleurons madame Prétavoine, dit Dieudonné de la Fardouyère.
«--Et le bon jeune homme, continua mademoiselle Bérengère.
«Ne soyez pas surprise de cette appellation; c'est encore une
plaisanterie dirigée contre ce pauvre Colombe qui, toutes les fois
qu'il parle de M. Aurélien, ne manque jamais de l'appeler «ce bon jeune
homme», et dans sa bouche, vous savez que c'est un éloge qui, pour lui
comme pour moi d'ailleurs, est pleinement justifié par les qualités de
votre cher fils.
«--Pleurons madame Prétavoine, dit le vieux comte O'Donoghue; je
m'associe volontiers à ces regrets, mais je ne veux pas pleurer le «bon
jeune homme», comme dit Bérengère.
«--Et pourquoi donc? demanda mademoiselle de la Roche-Odon.
«Colombe, vous le savez, n'est pas d'une bravoure héroïque, et son
habitude n'est pas de se jeter à travers les discussions. A ce mot
cependant il releva la tête.
«--Oui, pourquoi? demanda-t-il.
«--Parce que «votre bon jeune homme» me paralyse la langue. Voilà tout.
Je ne crois pas que personne puisse me reprocher de me complaire dans
des récits inconvenants; cela n'est ni dans mes goûts, ni dans mes
habitudes. Jamais je n'ai hésité à rire et à plaisanter devant
Bérengère. Eh bien, devant votre «bon jeune homme,» j'étais paralysé; il
me semblait que j'allais le blesser dans son austérité, et, quand il
se tournait vers moi, grave et digne, avec sa tête jeune, ma langue se
glaçait; quand il s'approchait, je baissais la voix.»
«--Bravo! s'écria Dieudonné.
«--Il est certain, dit le capitaine de Gardilane, qu'il ne vous met
pas à l'aise, et cependant je déclare que, pour moi, je l'ai toujours
trouvé, dans nos rapports, plein de prévenances.
«--Eh bien, dit Bérengère en riant, ne le pleurons pas alors, et puisque
les langues sont déliées, qu'elles abusent de leur liberté.
«Vous comprenez que l'abbé Colombe et moi nous nous élevâmes contre
cette condamnation et nous défendîmes Aurélien comme il devait être
défendu.»
Bien entendu madame Prétavoine n'avait pas communiqué cette lettre à
Aurélien, pas plus qu'elle ne lui avait montré celles dans lesquelles
on parlait des assiduités du capitaine de Gardilane au château de la
Rouvraye,--de la mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, et des
changements qui se faisaient en elle, sans que cependant on pût dire
qu'elle était malade,--de la belle amitié qu'elle témoignait à Sophie
Fautrel et à son enfant,--d'un voyage que le capitaine de Gardilane
avait dû faire dans le Midi, et qui au moment même du départ, avait
manqué sans que Joseph, l'ordonnance du capitaine, sût pourquoi,--des
propos du monde au sujet de l'intimité de plus en plus étroite entre
cet officier et le comte de la Roche-Odon,--des visites fréquentes que
celui-ci faisait au capitaine le matin, tantôt chez lui, tantôt sur
ses travaux, où il allait le trouver,--des longues conversations qui
s'engageaient entre eux et dans lesquelles ils agitaient des questions
religieuses, on avait vu le comte parler avec véhémence et le capitaine
au contraire avec calme, on avait entendu quelques-unes de leurs paroles
et il était à supposer que M. de la Roche-Odon avait entrepris la
conversion de l'officier.
Ces bruits de conversion, qui lui étaient venus de différents côtés,
avaient été confirmés par l'abbé Colombe, en situation mieux que
personne d'être bien renseigné à ce sujet.
«Il faut maintenant que je vous entretienne, ma bien estimable dame,
d'une affaire importante qui peut beaucoup contribuer à la gloire de
Dieu: M. le comte de la Roche-Odon a de fréquents entretiens avec M.
le capitaine de Gardilane, et j'ai tout lieu d'espérer que la parole
chrétienne de notre vénéré comte trouvera le chemin du coeur de ce bien
digne et bien excellent officier. Oh! quelle joie et quel triomphe si
l'aimable Providence nous réservait ce succès; quelle félicité! Vous
vous associerez, j'en suis certain, à nos espérances. Je dis chaque
semaine une messe et chaque jour deux chapelets à cette intention. Je
vous demande d'unir vos prières aux nôtres, et d'adorer les saintes
reliques à ces fins. Nous vous accompagnons dans votre pieux pèlerinage
de nos voeux et de nos prières. Veuillez ne pas nous oublier et me
croire de coeur et d'âme, ma bien estimable dame, votre bien humble en
N.S.»
C'était chose grave, très-grave, que ces propos, car il était à craindre
que le comte de la Roche-Odon n'eût pas entrepris cette conversion
poussé seulement par sa foi, et qu'il y eût là-dessous quelque intention
personnelle.
Et cette intention personnelle n'était-elle pas de pouvoir donner sa
petite-fille à cet officier lorsqu'il serait converti?
Ah! comme les journées étaient longues à Rome! Et cependant il était
impossible de repartir avant d'avoir réussi à obtenir le titre qu'on
était venu chercher, et aussi sans avoir gagné l'alliance de madame de
la Roche-Odon.